Penker 5AC

Estula, un fabliau célèbre!

Par SFortin - publié le lundi 6 février 2012 à 19:59 dans Au programme

Voici, pour ceux d’entre vous qui avaient envie de le lire, le texte intégral du fabliau:


Estula

 

Il y avait jadis deux frères qui n’avaient plus ni père ni mère pour les conseiller, ni aucun parent. L’amie qui était le plus souvent avec eux, c’était la pauvreté, hélas, et il n’est pire compagnie que celle-là, pire tourment que sa présence obsédante. On ne cesse pas d’avoir faim quand on a faim.

Les deux frères vivaient ensemble. Un soir, ils furent vraiment comme poussés hors d’eux-mêmes par cette faim en leur ventre, par la soif dans leur gorge, par le froid dans leur corps et dans leur cœur. Ces trois maux-là, on les ressent souvent quand la pauvreté les enchaîne !... Ils résolurent de se défendre contre elle, et ils cherchèrent comment y parvenir.

Tout près de chez eux habite un homme qu’on sait très riche. Eux sont pauvres, le riche est sot. Il a des choux dans son jardin et des brebis dans son étable. C’est de ce côté-là qu’il leur faut aller. Pauvreté fait perdre la tête à plus d’un.

      L’un prend un sac, l’autre un couteau. En route ! Le premier, aussitôt dans le jardin, arrache les choux. Le second tracasse si bien la porte de la bergerie qu’il finit par l’ouvrir ; déjà il tâte les moutons pour choisir le plus gras.

      Mais dans la maison les gens ne sont pas encore tout à fait couchés. Ils entendent la porte qui grince, et le fermier dit à son fils :

      « Dis, fils, va donc voir s’il n’y a rien d’anormal, et appelle le chien. »

      Ils avaient nommé leur chien « Estula[1] » : c’est une idée comme une autre ! Heureusement pour les deux apprentis larrons, le chien, ce soir-là, était allé à ses affaires… Le fils ouvre la porte qui donne sur la cour, il regarde, il écoute, puis il crie :

      « Estula ! Estula ! »

      Une voix lui répond aussitôt, du côté des moutons :

      « Oui, oui, je suis là ! »

      La nuit est noire comme la suie et le fils a peur. La voix est drôle, il s’imagine que c’est le chien qui vient de répondre. Ah ! il n’attend guère, il tourne le dos, il court, il tremble, il rentre dans la grand-salle, bouleversé :

            « Qu’as-tu donc, fils ?

- Estula m’a parlé, Estula…

- Qui ? Notre chien ?

- Oui, notre chien.

- Tu es fou. !

- Si. C’est vrai. Je vous le jure par la foi que je dois à ma mère[2].

Allez voir si vous ne me croyez pas. Appelez-le, vous l’entendrez !... »

            Le fermier y va, il entre dans la cour, il appelle son chien :

            « Estula ! Estula ! »

            Et naturellement le voleur, qui ne se doute toujours de rien, répond encore une fois :

            « Oui, oui, bien sûr ! »

            Le fermier n’en croit pas ses oreilles :

            « Par tous les saints et par toutes les saintes, j’ai déjà entendu parler de bien des choses étranges, mais comme celle-là alors, jamais ! Va trouver tout de suite le curé et dis-lui ce qu’il y a. Ramène-le, hein ! Fais lui prendre son étole[3]… L’eau bénite [4]aussi, n’oublie pas. »

            Le fils court aussitôt à la maison du curé. Il court, il court ; il a peur… Il arrive vite, et là non plus il n’attend guère ; il ne reste pas à la porte, il entre tout de suite :

            « On a besoin de vous, Messire. Il faut que vous veniez… Si, il faut… Vous entendrez… Vous entendrez… Je ne peux pas vous dire… Jamais je n’ai entendu parler comme ça. Prenez votre étole. »

            Le curé répond :

            « Non et non ! Il n’y a pas de lune… Je n’irai pas dehors à cette heure-ci !... Je suis nu-pieds ! Je n’y vais pas !

-       Si, si, il faut venir. C’est votre affaire. Je vais vous porter. »

            Le curé a pris l’étole, il monte sur le dos du fils, et les voilà partis. Arrivés près de la ferme, pour aller plus vite, ils coupent tout droit par le petit chemin qu’ont pris les deux affamés. Celui qui s’occupait des choux était encore dans le jardin. Il voit la forme blanche du prêtre, et il croit que son frère lui apporte un mouton ou une brebis. Il demande tout joyeux :

            « Alors, tu l’as avec toi ?

            - Oui, oui, répond le jeune homme, croyant que c’est son père qui a parlé.

            - Vite alors, fait l’autre, flanque-le par terre. Mon couteau est bien aiguisé, je l’ai passé hier à la meule. On l’aura bientôt égorgé. »

            Le curé l’entend, il croit qu’il est trahi ; il saute sur ses pieds nus, mais il court vite quand même, il file ! Son surplis[5] s’accroche à un pieu, mais il le laisse ; il ne perd pas son temps à le décrocher… et le coupeur de choux dans le jardin est aussi ébahi[6] que le curé qui détale dans le sentier. Tout de même il va prendre la chose blanche qu’il voit autour du pieu, il s’aperçoit que c’est un surplis. Il n’y comprend plus rien du tout.

            À ce moment son frère sort de la bergerie avec un mouton sur le dos. Il va tout de suite le rejoindre, son sac rempli de choux. Ils ont tous les deux les épaules lourdes !... Ils ne restent pas sur place, comme vous pensez, ils s’en retournent chez eux. Lorsqu’ils y sont, celui qui a le surplis montre ce qu’il a trouvé. Tous deux rient et plaisantent de bon cœur. Car la gaieté maintenant leur est rendue, qu’ils ne connaissaient plus depuis des mois.

            En peu de temps Dieu travaille ! Tel rit le matin qui pleure le soir, tel est furieux le soir qui sera joyeux le lendemain matin.

 

Auteur anonyme, « Estula » (première moitié du XIIIe siècle),

Traduit de l’ancien français et adapté par P. Gaillard et F. Rachmuhl

©éd. Hatier, 2002.

 

 

 

 



[1] Estula : prononcer é-tu-la.

 

[2] Par la foi que je dois à ma mère : j’en fais le serment sur ma mère.

[3] Étole : écharpe portée par les prêtres.

[4] Eau bénite : elle est destinée à exorciser le chien soupçonné d’être possédé par le démon.

[5] Surplis : fine chemise blanche portée par les prêtres, au-dessus de la soutane.

 

[6] Ébahi : étonné.

bbbb

Publié le samedi 6 avril 2013 à 12:01 par Visiteur non enregistré
c est vraiment bien comme fabliau

question pour le texte Estula

Publié le lundi 30 décembre 2013 à 21:01 par Visiteur non enregistré
Quel aspect de la société du Moyen-Age le conteur dénonce t-il ?

Morale

Publié le mardi 1 avril 2014 à 08:48 par Visiteur non enregistré
Quelle est la morale ?

Cool

Publié le mercredi 17 septembre 2014 à 17:00 par Visiteur non enregistré
Ce Fabliau est vraiment cool, je conseille à tout le monde de le lire! =)

Modifié par SFortin le mercredi 17 septembre 2014 à 17:14

Page précédente | Page 162 sur 483 | Page suivante
Ce blog est destiné à mes élèves de 5eA et 5eC du collège du Penker à Plestin-les-Grèves. Il a pour but d'une part de les aider dans leur travail quotidien en français, et d'autre part de leur ouvrir un lieu d'échange et d'expression.
«  Septembre 2014  »
LunMarMerJeuVenSamDim
1234567
891011121314
15161718192021
22232425262728
2930 

Derniers commentaires

- Chère Mahé! (par SFortin)
- Cool (par Visiteur non enregistré)
- MERCI C'EST GENIAL (par Visiteur non enregistré)
- :D (par Visiteur non enregistré)
- Commentaire sans titre (par Visiteur non enregistré)

Canal RSS

Abonnement




Hit-parade