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Maupassant, préface de Pierre et Jean : le roman

Par palatte - publié le samedi 10 novembre 2007 à 17:26 dans Bel-Ami

 MAUPASSANT / L’ARTISTE MODERNE

EXTRAIT DE L’ESSAI : « LE ROMAN »
(Préface de Pierre et Jean, 1888)

           Le romancier qui transforme la vérité constante*, brutale et déplaisante, pour en tirer une aventure exceptionnelle et séduisante, doit, sans souci exagéré de la vraisemblance, manipuler les événements à son gré, les préparer et les arranger pour plaire au lecteur, l’émouvoir ou l’attendrir. Le plan de son roman n’est qu’une série de combinaisons ingénieuses conduisant avec adresse au dénouement. Les incidents sont disposés et gradués vers le point culminant et l’effet de la fin, qui est un événement capital et décisif, satisfaisant toutes les curiosités éveillées au début, mettant une barrière à l’intérêt, et terminant si complètement l’histoire racontée qu’on ne désire plus savoir ce que deviendront, le lendemain, les personnages les plus attachants.
  
       Le romancier, au contraire, qui prétend nous donner une image exacte de la vie, doit éviter avec soin tout enchaînement d’événements qui paraîtrait exceptionnel. Son but n’est point de nous raconter une histoire, de nous amuser ou de nous attendrir, mais de nous forcer à penser, à comprendre le sens profond et caché des événements. À force d’avoir vu et médité il regarde l’univers, les choses, les faits et les hommes d’une certaine façon qui lui est propre et qui résulte de l’ensemble de ses observations réfléchies. C’est cette vision personnelle du monde qu’il cherche à nous communiquer en la reproduisant dans un livre. Pour nous émouvoir, comme il l’a été lui-même par le spectacle de la vie, il doit la reproduire devant nos yeux avec une scrupuleuse ressemblance. Il devra donc composer son oeuvre d’une manière si adroite, si dissimulée, et d’apparence si simple, qu’il soit impossible d’en apercevoir et d’en indiquer le plan, de découvrir ses intentions.
          Au lieu de machiner une aventure et de la dérouler de façon à la rendre intéressante jusqu’au dénouement, il prendra son ou ses personnages à une certaine période de leur existence et les conduira, par des transitions naturelles, jusqu’à la période suivante. Il montrera de cette façon, tantôt comment les esprits se modifient sous l’influence des circonstances environnantes, tantôt comment se développent les sentiments et les passions, comment on s’aime, comment on se hait, comment on se combat dans tous les milieux sociaux, comment luttent les intérêts bourgeois, les intérêts d’argent, les intérêts de famille, les intérêts politiques.
          L’habileté de son plan ne consistera donc point dans l’émotion ou dans le charme, dans un début attachant ou dans une catastrophe émouvante, mais dans le groupement adroit des petits faits constants* d’où se dégagera le sens définitif de l’oeuvre. S’il fait tenir dans trois cents pages dix ans d’une vie pour montrer quelle a été, au milieu de tous les êtres qui l’ont entourée, sa signification particulière et bien caractéristique, il devra savoir éliminer, parmi les menus événements innombrables et quotidiens tous ceux qui lui sont inutiles, et mettre en lumière, d’une façon spéciale, tous ceux qui seraient demeurés inaperçus pour des observateurs peu clairvoyants et qui donnent au livre sa portée, sa valeur d’ensemble.

          
On comprend qu’une semblable manière de composer, si différente de l’ancien procédé visible à tous les yeux, déroute souvent les critiques, et qu’ils ne découvrent pas tous les fils si minces, si secrets, presque invisibles, employés par certains artistes modernes à la place de la ficelle unique qui avait nom : l’Intrigue.

_____________
 

*Note : "constant" : comprendre "banal", "habituel", "ordinaire".

 

 QUESTIONS  

1)      Ce texte oppose deux catégories de romanciers. A quels indices (vocabulaire, tournures de phrases) voyez-vous que Maupassant se démarque du premier de ces deux romanciers (celui dont il parle dés le premier paragraphe).

2)      D’après les deux premiers paragraphes, qu’est-ce qui permet d’opposer ces deux romanciers dans le but qu’ils poursuivent?

3)   N’y a-t-il pas quelque chose de paradoxal dans la ligne de conduite que Maupassant fixe au romancier au cours du 2° paragraphe?

4) Relevez dans l’ensemble du texte le champ lexical de la composition. Que nous indique l’abondance de ce vocabulaire?

5) Comment s’opposent les deux catégories de romanciers dans l’art de composer un roman?

6)      Dégagez la progression argumentative du texte en analysant le rôle des connecteurs logiques.      

 

 

 

CORRIGE DES QUESTIONS

1)      Ce texte oppose deux catégories de romanciers. A quels indices (vocabulaire, tournures de phrases) voyez-vous que Maupassant se démarque du premier de ces deux romanciers ?

          Maupassant oppose deux types de romanciers. Au premier d’entre eux, Maupassant reproche le caractère trop romanesque de ses intrigues. Il emploie, pour décrire la technique de composition utilisée par ces romanciers, un vocabulaire emprunté au champ lexical de l’artifice. Selon Maupassant, tout leur talent consisterait à « manipuler les événements » (l.2), à « machiner une aventure » (l.20). Ces deux verbes ont manifestement une connotation péjorative.  L’intrigue serait la « ficelle unique » (l.38), le « procédé (trop) visible » (l.35-36) de leur art. Le plan de leurs romans, dit encore Maupassant (l.4) « n’est qu’une série de combinaisons ingénieuses ». Cette tournure de phrase, où l’on reconnaît la négation restrictive : « ne…que… », montre le dédain de l’auteur pour ce qu’il appelle ligne 35 « l’ancien procédé », c’est à dire le roman traditionnel.

 

2) Qu’est-ce qui permet d’opposer ces deux romanciers dans le but qu’ils poursuivent ?

          Ces deux types de romanciers s’opposent par le but, par la mission qu’ils assignent au roman. Pour les premiers, les romanciers traditionnels, l’œuvre romanesque répond à un besoin de divertissement (elle doit « plaire » l.4 ; « amuser » l.11 ; « raconter une histoire » l.11) et surtout d’évasion hors de la réalité « brutale et déplaisante » (l.1). Pour les seconds, dans lesquels nous reconnaissons les romanciers réalistes et naturalistes, la vocation du roman est de « donner une image exacte de la vie » (l.9) de manière à en dévoiler « le sens profond et caché » (l.12). Le roman se voit donc investi d’une mission pédagogique : non seulement il n’a pas à divertir le lecteur mais il doit le « forcer à penser » (l.11). On ne peut pas suggérer plus abruptement l’opposition irréductible entre ces deux conceptions de la littérature.

 

3) N’y a-t-il pas quelque chose de paradoxal dans la ligne de conduite que Maupassant fixe au romancier au cours du 2° paragraphe?

            Le dictionnaire définit le paradoxe comme une affirmation contraire au sens commun, une pensée apparemment contradictoire mais qui possède pour celui qui la profère une valeur de vérité. Dans le deuxième paragraphe de ce texte, Maupassant donne du projet réaliste une définition en effet paradoxale : le romancier doit à la fois « donner une image exacte de la vie », reproduire la réalité « avec une parfaite ressemblance », ce qu’on peut traduire par « être objectif », et dans le même mouvement, il doit communiquer au lecteur « sa vision personnelle du monde », autrement dit sa subjectivité. A première vue, c’est une affirmation contradictoire. Mais la contradiction n’est qu’apparente. Comme Maupassant le dit explicitement : la représentation réaliste du monde n’est pas son but principal, l’impression de réalité n’est qu’un moyen que le romancier se donne « pour nous émouvoir , comme il l’a été lui-même, par le spectacle de la vie » (l.15-16). L’effet d’objectivité n’est que le moyen d’éveiller l’affectivité du lecteur qui elle-même doit ouvrir la voie à la persuasion.

 

5) Comment s’opposent les deux catégories de romanciers dans l’art de composer un roman?

           Ces deux types de romanciers s’opposent aussi par leurs techniques de composition. Le romancier traditionnel construit une intrigue en se préoccupant essentiellement de tenir le lecteur en haleine. Pour y parvenir, il sélectionne des événements sur la base de leur valeur dramatique (des « incidents » l.5) et les organise en une progression continue jusqu’au dénouement (lignes 5-6). Le romancier réaliste, au contraire, ne fera appel qu’à de « petits faits constants » (l.29), c’est à dire habituels et banals, sélectionnés en fonction du sens qu’ils permettent de construire et de communiquer au lecteur (« d’où se dégagera le sens définitif de l’œuvre » l.29). L’enchaînement de ces faits ne formera pas à proprement parler une histoire, encore moins une « intrigue ». En effet, le romancier se contentera de prendre « son ou ses personnages à une certaine période de leur existence et les conduira , par des transitions naturelles, jusqu’à la période suivante » (l.21-22). Le roman réaliste est fondé sur la  tranche de vie. Début et fin deviennent des moments aléatoires. Enfin, le romancier fera en sorte d’effacer la trace de son travail et de ses choix : « il devra composer son œuvre d’une manière si adroite, si dissimulée, et d’apparence si simple, qu’il soit impossible d’en apercevoir et d’en indiquer le plan, de découvrir ses intentions » (l.17-19).

6)      Dégagez la progression argumentative du texte en analysant le rôle des connecteurs logiques.

          Le texte est entièrement structuré autour de l’opposition entre les deux types de romanciers dont nous avons parlé. Cette opposition est formulée de multiples façons dans le texte. On la trouve d’abord à l’articulation entre le premier et le second paragraphe, où elle est soulignée par le connecteur logique : « au contraire » (l.9). Un peu plus loin dans le même second paragraphe, la formule « Son but n’est point de … mais de … » (l.10-11) réitère la même antithèse. Une formule parallèle se rencontre au début du troisième paragraphe : « Au lieu de machiner une aventure…, il prendra son ou ses personnages… » (l.20-21); et une autre au début du quatrième : « L’habileté de son plan ne consistera donc point dans … mais dans … » (l.27-28). Cependant, l’analyse du roman traditionnel n’est complètement développée que dans le premier paragraphe. En tête des troisième et quatrième paragraphes, l’auteur se contente de rappeler, sans véritable progression de l’argumentation, ce qu’il reproche à ce style de roman : le caractère artificiel de l’intrigue. L’essentiel de l’argumentation, et donc le thème principal du texte, porte sur la technique de la composition dans le roman réaliste ou naturaliste.

           Le schéma argumentatif est donc le suivant : le premier paragraphe analyse la technique de composition du roman traditionnel, basée sur une montée dramatique astucieusement ménagée ; le second paragraphe expose la mission pédagogique dévolue au roman réaliste ou naturaliste (« forcer à penser ») et fixe comme objectif au romancier de communiquer au lecteur sa « vision personnelle du monde » (l.14) sans toutefois que celui-ci puisse « découvrir ses intentions » (l.19) ; le troisième paragraphe définit la tranche de vie comme  principe de composition du roman réaliste ; le quatrième précise la façon dont s’exerce, pour un réaliste, la sélection des événements qui constituent la trame romanesque : le romancier sélectionne non les incidents les plus dramatiques mais les faits habituels les plus significatifs pour la vérité qu’il veut démontrer. Enfin le cinquième paragraphe constitue une conclusion : il est introduit par la formule « on comprend que… » qui annonce le résultat d’un raisonnement. Maupassant y souligne la complexité et la nouveauté de la démarche réaliste, qui exige pour être comprise la complicité d’un lecteur averti.

 

 

 

PLAN DE LECTURE ANALYTIQUE  

Introduction.

 

1° Axe : Une structure fondée sur l’opposition entre deux types de romanciers

a)      Etude des connecteurs logiques d’opposition et de conséquence (mise en évidence du plan du texte)

b)      Etude du vocabulaire évaluatif (mise en évidence de la dépréciation du premier romancier et de la caractérisation élogieuse du second).

 

Conclusion / Transition : une structure fondée sur une opposition entre deux types de romans, qui établit la supériorité du second type sur le premier. Mais voyons maintenant ce qui caractérise ces deux conceptions du roman : elles s’opposent d’une part sur la mission assignée au roman (2°axe), d’autre part sur la technique de composition adoptée par l’auteur (3° axe).

 

2° Axe : Une opposition sur la mission assignée au roman.

 

a)      L’image de la réalité véhiculée par le roman : une image déformée, embellie / une image exacte (on reconnaît là l’opposition entre réalisme et romantisme ou « romanesque »).

b)      Le rapport au lecteur ( la fonction sociale du roman) : plaire au lecteur en faisant appel à sa seule affectivité et à son désir d’évasion (fonction de divertissement) / le « forcer à penser » en faisant appel à son intelligence et à son désir de comprendre (fonction d’éducation)

c)      La définition du romancier : un conteur (un habile technicien de l’intrigue) / un artiste exprimant une « vision personnelle du monde ». Montrer le caractère apparemment paradoxal de cette définition du romancier, tenu d’être à la fois objectif et personnel.

 

Conclusion / Transition : Nous avons donc établi une opposition entre deux définitions de la mission du roman : d’un côté un roman d’observation, destiné à éduquer son lecteur et exprimant la vision du monde personnelle du romancier ; de l’autre, un roman d’imagination embellissant la vie pour permettre à son lecteur de s’évader, roman dont le créateur n’est qu’un habile conteur. Nous avons reconnu l’opposition entre roman réaliste (ou naturaliste) / roman « romanesque » traditionnel (roman sentimental dans le style de la Nouvelle Héloïse de Rousseau, roman d’aventures, romantisme social à la Hugo). Mais le texte va plus loin : il explique comment se concrétise cette opposition dans le domaine de la composition romanesque.

 

3° Axe : L’art de composer, selon Maupassant.

 

a)      La présence d’un champ lexical très fourni de la « composition » (preuve du caractère central de ce thème dans le texte).

b)      La conception traditionnelle de la composition romanesque : l’art de l’Intrigue.

c)      1° caractéristique de la composition réaliste : le refus du spectaculaire (la sélection d’événements habituels et banals ; une composition qui se dissimule).

d)      2° caractéristique de la composition réaliste : la tranche de vie (ni début, ni fin)

e)      3° caractéristique de la composition réaliste : la sélection d’événements porteurs de sens (la construction progressive, dissimulée, savante, du sens symbolique de l’histoire racontée).

 

Conclusion.

 

 

 

PROJET DE LECTURE DE BEL-AMI

 

En conclusion de l’étude de cet extrait, nous pouvons nous fixer l’objectif suivant : lire Bel-Ami en évitant l’erreur que Maupassant reproche à certains critiques littéraires de son époque, lire Bel-Ami en étant attentif à la façon subtile qu’il utilise pour composer son roman.

L’art de composer un roman, comme Maupassant le définit dans son essai Le Roman, est  fondé sur la sélection d’événements porteurs de sens : la construction progressive, par touches successives, dissimulée, savante, du sens de l’histoire racontée. Chapitre après chapitre, Maupassant précise l’image qu’il entend donner de ses personnages, du milieu social et professionnel où ils évoluent (le journalisme),  du décor où ils vivent (leurs appartements, leurs maisons), de la société de son temps.

Ainsi, nous pouvons nous donner pour tâche de repérer ce travail de composition à plusieurs niveaux. En lisant Bel-Ami, chaque élève portera plus particulièrement attention à l’un de ces thèmes et y consacrera une fiche de lecture :

 

 

Evaluation : 


Cette fiche de lecture ne sera pas relevée, mais une question au choix du contrôle de lecture (comptant pour la moitié de la note) évaluera le travail effectué par chaque élève sur le thème de sa fiche de lecture.

A partir de votre fiche de lecture, il vous sera en outre demandé (individuellement ou en groupe) un exposé oral.

 

Méthode à suivre pour l’exposé oral :

Pour votre exposé oral, vous utiliserez la méthode de la lecture commentée, c’est à dire que vous donnerez la plus grande place à la lecture d’extraits du roman.

L’exposé sera conçu comme un fil directeur illustré par des lectures de courts extraits du roman. L’exposé durera 30 minutes = 20 minutes de lecture + 10 minutes de commentaire. Le commentaire ne sera pas lu (technique exposé oral).

Vous suivrez impérativement le plan proposé dans la fiche de lecture, dont vous tenterez de comprendre et de restituer la logique : illustrer l’art de la composition comme instrument du réalisme chez Maupassant; montrer comment se dégage progressivement d’une multitude de petits faits l’idée d’un personnage ou la fonction argumentative d’un thème, "le sens définitif de l’oeuvre".

Dans l’évaluation notée de l’exercice, rentreront pour moitié :

  • Votre aptitude à citer ou lire de nombreux extraits du roman bien choisis
  • Votre aptitude à commenter les extraits en les rattachant à l’idée directrice de la recherche (l’art de la composition).
Extrait de la page : http://www.matisse.lettres.free.fr/Bel-Ami/leroman.htm

 

 

 

 

 

 

 


 

 


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