Penser après les cours...!

Corrigé de la dissertation "Poésie et argumentation"

Par cyberblaise - publié le lundi 9 mai 2011 à 12:48 dans 1ES2 2011-2012
La poésie a longtemps été considérée comme le genre le plus noble de la littérature parce qu’elle était considérée d’essence divine. Aujourd’hui, elle est essentiellement associée à l’expression de sentiments et au lyrisme amoureux, mais dans l’Histoire, elle a parfois servi à défendre des causes et des idées, comme en témoigne le fait qu’elle ait souvent été mise en musique et donné lieu à des hymnes facilement repris en chœur tels les hymnes nationaux des différents pays qui en fédèrent les membres. Cependant l’on peut s’interroger sur l’efficacité argumentative de la poésie par rapport au discours, qui est plus communément utilisé, quand on cherche à convaincre un interlocuteur ou un opposant. L’écriture poétique est-elle apte à convaincre le lecteur et à susciter son engagement, ou brouille-t-elle le message, comme le pense Sartre ? La poésie peut-elle faire réagir le lecteur, se révèle-t-elle capable de défendre une thèse efficacement ? Nous verrons dans une première partie que la poésie ne peut pas défendre une thèse efficacement comme le montre le philosophe Sartre. Puis, dans une seconde partie, nous montrerons que l’on peut faire réagir le lecteur et qu’ainsi la poésie serait capable de défendre une thèse efficacement. La poésie n’a pas pour principal objectif de défendre une cause car avant tout elle cherche la beauté. Plus que la clarté du message, ce sont l’originalité de ses images et de ses suggestions qui en font l’attrait et l’on peut considérer comme Sartre qu’elle « brouille » parfois ce qu’elle cherche à exprimer car elle s’adresse aux sens et au cœur du lecteur plus qu’à son intellect et à sa raison. La recherche formelle prime sur le sens à transmettre ainsi dans beaucoup de poèmes, même à visée argumentative, les contraintes du vers et de la rime vont perturber la syntaxe et l’ordre des mots habituels comme on peut le constater dans cet extrait de « Mélancholia », poème des Contemplations, dans lequel Hugo s’insurge contre le travail des enfants : « (…) travail dont le souffle étouffant Défait ce qu’a fait Dieu ; qui tue, œuvre insensée, La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée, Et qui ferait - c’est là son fruit le plus certain ! - D’Apollon un bossu, de Voltaire un crétin ! » La construction de la phrase n’est pas du tout celle que l’on utiliserait dans un discours en prose avec ses chiasmes, ces compléments retardés par l’enjambement et la compréhension du sens de la phrase peut en être ralentie et perturbée. De plus, dans sa recherche de la beauté, et parce qu’il est un amoureux de la langue, le poète peut être tenté d’utiliser des mots rares, un lexique soutenu qui n’est pas accessible au lecteur moyen. L’on peut penser ainsi que « Hymne de la liberté » de Pierre Emmanuel, dont parle Jean-Paul Sartre lorsqu’il discrédite la poésie comme art de l’argumentation, contient trop de mots compliqués tels que le verbe « émonde », les noms « éther » ou « nefs » très polysémiques. De nombreux poèmes du passé sont ainsi accompagnés de notes explicatives destinées aux lecteurs moins lettrés et du coup leur dimension argumentative en est atténuée puisque sa compréhension dépend d’une analyse serrée du texte. Même une chanson de révolte aussi célèbre que celle des « canuts » perd de sa force de conviction pour les jeunes générations qui ne savent pas qui sont les « canuts » puisqu’ils n’existent plus et qui par exemple n’ont pas vu de « linceul » puisque la mort est très éloignée de nos vies quotidiennes, on meurt dans les hôpitaux et l’on ne garde plus dans les maisons un drap spécifique, un linceul, pour y être enterré. Le poète d’une manière générale préfère la suggestion et l’allusion à un discours trop explicite comme nous le remarquons dans le poème de Victor Hugo intitulé « Le manteau impérial ».Le poète n’incorpore ni nom ni prénom dans son poème. Le lecteur doit deviner qui est la cible de l’attaque des abeilles qui sont invitées à sortir du manteau impérial pour piquer celui qui s’en vêt. Victor Hugo s’en prend à Napoléon III mais ce n’est pas dit clairement dans le texte. De la même façon dans le poème « Hymne de la liberté », il est question de « frères, d’ « hommes », de « tyrans », termes très généraux ; seule la date de parution du poème, 1942, invite à voir dans le texte une dénonciation des nazis et un éloge des résistants torturés. Le message argumentatif peut alors paraître peu explicite. Plus complexes encore à déchiffrer, sont les nombreuses figures de style qui caractérisent la poésie comme art de la suggestion et de l’analogie : comment interpréter « la nef silencieuse des mains » des prisonniers de « l’hymne de la liberté », « les tyrans enroués de mutisme » ? Chaque image produit un effet de sens discutable qui dépend de la capacité d’interprétation du lecteur et n’est donc pas très efficace pour convaincre. De qui exactement « les abeilles » du « manteau Impérial » sont-elles le symbole ? Elles sont dites « ouvrières » mais ne sont pas l’exacte image du peuple « qui tremble » à qui elles doivent « faire honte » de sa passivité et de sa peur. Il est clair que l’emploi d’images et de symboles dans la poésie demande au lecteur un surcroit d’effort pour comprendre le sens du message et l’on peut alors parfaitement comprendre les réticences de Sartre à faire de la poésie un genre propice à l’argumentation. Cependant la poésie dispose tout de même de certains atouts pour emporter l’adhésion d’un lecteur et donc devenir l’instrument de défense d’une cause. Ce qui d’un côté la dessert peut aussi être sa force, une image bien choisie, un refrain entraînant peuvent en dire plus qu’un long discours même bien composé. Sa capacité à émouvoir peut persuader et promouvoir une cause. La première preuve en est que, dans l’histoire, la poésie a été utilisée par des artistes que l’on peut qualifier d’engagés. Victor Hugo par exemple se sert de tous les genres pour développer ses idées et convaincre, y compris de la poésie. Dans les Châtiments, depuis l’exil, il essaie de discréditer celui qu’il appelle Napoléon le Petit comme il le fait dans « le manteau impérial » et d’inviter le peuple à se révolter. Pour dénoncer la misère du peuple, il va écrire des romans comme Les Misérables, mais aussi des poèmes comme « Mélancholia » où il utilise le registre pathétique pour émouvoir son lecteur à propos des enfants obligés de travailler durement « et dont pas un seul ne rit », ce qui est pourtant le propre de l’enfance et montre qu’ils en sont privé. Plus proche de nous, Aimé Césaire, qui a trouvé récemment sa place parmi les grands hommes de la nation puisqu’une plaque à son nom a été déposée au Panthéon, a utilisé aussi bien l’art du discours que la poésie pour dénoncer les méfaits du colonialisme et du racisme à l’égard des Noirs dans Discours contre le colonialisme et Cahier d’un retour au pays natal en utilisant d’ailleurs une figure que l’on trouve aussi bien dans l’argumentation directe que dans la poésie, l’anaphore qui permet d’insister sur l’essentiel et de marteler le message. En effet parmi les procédés poétiques qui peuvent servir à l’argumentation, il y a la musicalité du langage qui permet de chanter le texte et de mieux le retenir grâce à des effets de reprises, des refrains. Paul Eluard, poète surréaliste, qui s’est engagé dans la résistance, pour montrer son espoir en un retour à la liberté transforme un poème écrit à la femme aimée en un hymne à la liberté, où sur tous les supports possibles du monde, repris en anaphore, il inscrit son « nom » de « liberté ». Dans le corpus, « la chanson des canuts » témoigne de la force argumentative d’un refrain qui crée une cohésion du groupe : « C’est nous les canuts/ Nous allons tout nus », la variante finale révélant les visées de la lutte : « C’est nous les canuts/ nous n’irons plus nus ». De nombreux poèmes ont ainsi été mis en musique pour diffuser les idées qu’ils contiennent et chaque lutte politique récrée de nouveaux hymnes. Nous pouvons songer par exemple au répertoire du groupe Tryo qui fourmille de chansons écologiques ou antiracistes ou à la célèbre chanson de Boris Vian qui militait pour l’objection de conscience « Le déserteur » ou à celles de Bob Dylan militant contre la guerre du Vietnam. C’est alors souvent la simplicité du refrain qui est efficace. Et l’on peut en dire autant de la puissance de suggestion d’une image, notamment de la personnification qui est d’ailleurs utilisée à des fins explicatives dans l’argumentation directe aussi. Lorsque Victor Hugo veut convaincre une assemblée de l’importance de créer les états unis d’Europe lors du Congrès de la paix en aout 1849, il va personnifier les deux groupes, Europe et USA, les montrant tels deux géants »se tendant la main par-dessus les mers » pour créer la prospérité et le bien-être de l’humanité. Lorsqu’il écrit un poème contre napoléon III, il imagine l’image saisissante d’une révolte des abeilles du manteau impérial qui avec l’aide des mouches des gibets de Montfaucon, les mouches de la mort, vont chasser l’usurpateur que les hommes n’osent attaquer. Ainsi, même si la recherche esthétique peut parfois brouiller la clarté de la thèse défendue par le poète, elle n’en rend pas la poésie moins efficace pour persuader le lecteur de s’engager en faveur d’une cause car généralement les poètes qui de façon consciente utilisent la poésie pour diffuser des idées choisissent leurs procédés de telle sorte qu’ils soient compréhensibles par ceux auxquels ils s’adressent. Il faut donc compter la poésie parmi les genres susceptibles de servir l’argumentation, même si cette dernière n’est pas son objectif premier., aux côtés du discours, de l’essai qui sont ses formes privilégiées et du récit, tels les contes ou les fables, voire le roman, qui indirectement peuvent aussi défendre des idées.

Merci

Publié le lundi 21 janvier 2013 à 19:48 par Visiteur non enregistré
Je suis tombée sur votre site par hasard mais il m'a été très utile pour revoir une partie de mon bac blanc de la semaine prochain. Merci encore pour cette dissertation !

Remerciment

Publié le mardi 15 octobre 2013 à 04:24 par Visiteur non enregistré
Bonjour, moi aussi je suis tombée par hasard sur ce blog et grâce à vous, j'ai pu comprendre l'art poétique...et aussi, comment rédiger un commentaire et une dissertation...
Je vous en remercie beaucoup :D

Commentaire sans titre

Publié le lundi 23 décembre 2013 à 22:52 par Visiteur non enregistré
super blogs

A modérer

Publié le dimanche 16 février 2014 à 23:38 par Visiteur non enregistré

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Ce blog est une invitation à se cultiver après les cours pour mes élèves du lycée Camille See de Colmar. J'aimerais qu'il devienne le lieu d'approfondissement des petites digressions qui font le charme des cours et aussi l'occasion d'échanger nos bonheurs de lecture et des informations sur les événements culturels susceptibles de nourrir notre vie.
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