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Les Effarés de Rimbaud : toujours d’actualité ...

Par Céline Roumégoux - publié le vendredi 9 janvier 2009 à 19:01 dans classe de 1ière sujets d’invention


Voici un poème de Rimbaud qui date de 1870

  Les Effarés


Noirs dans la neige et dans la brume,
Au grand soupirail qui s’allume,
     Leurs culs en rond,

À genoux, cinq petits, misère !
Regardent le boulanger faire
     Le lourd pain blond.

Ils voient le fort bras blanc qui tourne
La pâte grise, et qui l’enfourne
     Dans un trou clair.

Ils écoutent le bon pain cuire.
Le boulanger au gras sourire
     Chante un vieil air.

Ils sont blottis, pas un ne bouge,
Au souffle du soupirail rouge,
     Chaud comme un sein.

Quand, pour quelque médianoche,
Façonné comme une brioche,
     On sort le pain,

Quand, sur les poutres enfumées,
Chantent les croûtes parfumées,
     Et les grillons,

Quand ce trou chaud souffle la vie
Ils ont leur âme si ravie,
     Sous leurs haillons,

Ils se ressentent si bien vivre,
Les pauvres Jésus pleins de givre,
     Qu’ils sont là, tous,

Collant leurs petits museaux roses
Au grillage, grognant des choses
     Entre les trous,

Tout bêtes, faisant leurs prières,
Et repliés vers ces lumières
     Du ciel rouvert,

Si fort, qu’ils crèvent leur culotte,
Et que leur chemise tremblote
     Au vent d’hiver.



Le Jeune Mendiant
Le Jeune Pouilleux
Peinture espagnole
Peinture (Scène intérieure)
Dimensions : 1,00 m x 1,34 m
Matériaux : Peinture à l’huile sur toile
Date : approx. entre 1645 et 1650
Analyse technique du tableau


Les nouveaux effarés



- Prenez votre livre de poésies à la page des Effarés de Rimbaud.

- C’est quelle page, madame ?

- Recherchez dans la table des matières, nous n’avons pas la même édition.

- Claire, veux-tu lire le poème ?

La voix douce de la jeune fille retraçant la nuit d’hiver des petits, “le museau” collé au soupirail du boulanger pour humer au lieu de manger émeut toute la classe.

- Pensez-vous que cette situation soit possible en France de nos jours ?

- Pas en France, Madame, sauf les SDF peut-être !

- De toute façon, ils ne seraient pas devant un soupirail : les boulangers, on ne les voit pas travailler, déclare Lionel avec certitude.

- Avez-vous entendu parler de ce bidonville, aux portes de Lyon, où s’entassent dans les ordures et dans la boue plus de 400 personnes dont la moitié constituée d’enfants ?




- Ils vont être expulsés, madame, c’est rien que de la racaille, des gitans roumains ou quelque chose comme ça ! s’exclame Abdelkader.

- Qu’est-ce que la racaille, jeune homme ?

- Ben, des voleurs, des gens qui jouent les estropiés pour faire la pitié aux gens.

- Tu penses vraiment que ces personnes sont mauvaises ?

- Oui, ils roulent en Mercédès après.

- Tu es sûr de ne pas tout mélanger ?

- Non, madame, je sais que vous allez nous chanter “le vieil air”, comme dit Arthur, ce sont des pauvres et patati et patata !

- Sûr, que ce sont des pauvres ! Qui voudrait passer la nuit sous un abri de fortune, sans eau, sans chauffage et sans lumière ? Les bébés ont des maladies pulmonaires. La gale a refait son apparition.

- C’est quoi, la gale ?

- Une sorte d’araignée microscopique creuse des galeries sous la peau des gens, elle y pond des oeufs qui vont provoquer des lésions dans les tissus et des démangeaisons affreuses.

- Mais c’est horrible ! Et ces bêtes se promènent partout sous la peau ?

- Evidemment, sauf si on soigne à temps !

- Et c’est contagieux ?

- Oui.

- Ils ont raison de les expulser, s’entête Abdelkader.

- C’est vrai ça, on devrait renvoyer tous ceux qui nous dérangent. Ainsi, je ne serais pas ici, avec vous, en train de parler autour du poème de Rimbaud !

- Je n’ai pas dit ça pour vous, madame, je parlais des roms.

- Tu parlais de tous les autres, Abdelkader, en parlant d’eux : les Polonais, les Arméniens, les Italiens, les Espagnols, les Portugais et pour finir, tes frères les Maghrebins.

- Vous êtes rom, madame ?

- Non, mais mon père était Italien et quand il est arrivé en France dans les années vingt, on faisait la chasse aux Ritals, comme on disait. On les méprisait et on aurait bien voulu les renvoyer. On a fait pire, on les a fait rafler pour le STO, service du travail obligatoire, en Allemagne, pendant la seconde guerre mondiale !

En fait, on n’accepte jamais les nouveaux venus, on en a peur. Peur qu’ils nous volent, qu’ils prennent notre travail, qu’ils nous contaminent. On n’accepte pas les pauvres, non plus. Ils nous donnent mauvaise conscience et comme pour les étrangers, on pense qu’ils sont dangereux.

- Alors, qu’est-ce qu’on peut faire, pour que ça change ?

- Franchement, je ne crois pas qu’il y ait des solutions-miracle. Mais, tu vois, Abdelkader, si on commençait par ne pas désigner ceux qui nous dérangent dans notre train-train comme “des racailles”, je pense que ce serait déjà le début du respect de l’autre.

- C’est pas grave “racaille”comme mot, madame, moi on me le dit !

- Je m’en doute et c’est très grave. Les mots tuent car ils humilient, ils séparent, ils blessent, ils laissent des traces.

Pour en revenir au poème de Rimbaud, pensez-vous qu’il décrit une réalité démodée ?

- Non, madame, mais il en rajoute avec “le givre”, la “brume“, les “haillons”.

- C’est pas vrai, s’indigne Florian, l’hiver, ça ne change pas ! Les haillons, d’accord, on dirait pas ça. Ce serait de la fripe, plutôt, mais c’est pareil !

- Le “pain blond”, cela fait toujours envie, c’est vrai, approuve Romain.

- Aux pauvres, il ne reste que “la prière” aussi, ajoute Claire.

- Et la dignité, n’est-ce pas, madame ? conclut Abdelkader, au moment où la sonnerie retentit.


Céline (décembre 2002)


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Les égarés

Publié le vendredi 11 décembre 2009 à 03:11 par Visiteur non enregistré
Cette formule de commentaires d'enfants contemporains sur les fond du poème de Rimbaud, me touche beaucoup pour sa pertinence persuasive. J'ai un jour voulu sensibiliser des amis sur le drame des femmes battues avec des stats de l'onicef, et j'ai eu un bide. Votre formule me semble plus pédagooique et plus convaincante. Amicalement, paul.degerine@wanadoo.fr

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