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Commentaire du sonnet "Je vis, je meurs ..." de Louise Labé

Par Céline Roumégoux - publié le samedi 7 juillet 2012 à 04:49 dans commentaires de poésies classe de 1ière

Sonnet VIII de Louise Labé (1555)

 

 

 

1  Je vis, je meurs ; je me brûle et me noie ;       
 2  J’ai chaud extrême en endurant froidure :        
 3  La vie m’est et trop molle et trop dure.            
 4  J’ai grands ennuis entremêlés de joie.              

 5  Tout en un coup je ris et je larmoie,                
 6  Et en plaisir maint grief1 tourment j’endure ;  

 7  Mon bien s’en va, et à jamais il dure ;             
 8  Tout en un coup je sèche et je verdoie.            

 9  Ainsi Amour inconstamment me mène ;         
 10  Et, quand je pense avoir plus de douleur,     
 11  Sans y penser je me trouve hors de peine.    

12  Puis, quand je crois ma joie être certaine,      
13  Et être au haut de mon désiré heur2,               
14  Il me remet en mon premier malheur.            


Louise Labé (1524-1566)

1)  grief : grave, très pénible

2)  heur : bonheur

 

 

La Renaissance lyonnaise et sa Belle Cordière

Louise Labé passa la plus grande partie de sa vie dans la région lyonnaise qui est, au XVIe siècle, dynamique et florissante : en effet, celle-ci se trouve sur le chemin de l’Italie et au confluent de deux voies navigables très importantes : la Saône et le Rhône.

La ville de Lyon est alors d’une part un grand centre économique (les grandes banques et marchands italiens s’y établissent et les foires se développent, des corporations d’artisans se forment) et d’autre part un important foyer culturel (très proche de l’Italie, elle bénéficie du rayonnement et de l’influence artistique de ce pays, possède des imprimeurs dynamiques de plus en plus nombreux : imprimerie inventée en 1450). Sur le modèle de la Renaissance italienne, la France, et particulièrement la ville de Lyon, connaissent un renouveau poétique et un épanouissement de tous les arts. C’est une sorte de deuxième capitale, dite italianisante, à l’image de Paris ou de Florence, où de nombreuses personnalités séjournent (la cour royale s’y établit souvent et François Ier s’y arrête, en route pour l’Italie). Rabelais s’y installe comme médecin à l’Hôtel-Dieu, y travaille à son œuvre tant critiquée à Paris, et y publie son Pantagruel en 1532).

Louise Labé, surnommée « La Belle Cordière » en raison de la profession de son père mais aussi de celle de son mari, qui était un riche marchand de cordes, accède à une éducation remarquable pour une jeune fille de son siècle. Louise Labé bénéficiera à la fois d’une éducation  « ménagère »  par sa belle mère, troisième et dernière épouse de son père, mais aussi d’une éducation lettrée à laquelle son père met un point d’honneur (elle apprend notamment le latin, l’espagnol, le grec et le chant…). Elle fait rapidement partie du cercle poétique appelé tacitement « Ecole lyonnaise » sous l’égide de Maurice Scève et d’autres poètes comme Pernette du Guillet. C’est un mouvement poétique qui précède La Pléiade (mouvement poétique centré sur Paris, et qui compte notamment Ronsard et du Bellay). Louise fut une militante active de la condition féminine, elle pratiquait l’équitation  (Belle Cour, avant qu’elle ne soit la place que l’on connaît aujourd’hui, fut un grand pré dont Louise Labé possédait quelques parcelles et où elle s’exerçait à l’équitation) et les jeux d’armes alors plutôt réservés aux hommes, l’escrime par exemple. Comme Christine de Pisan et de manière contemporaine à Marguerite de Navarre (sœur du roi François Ier, qui écrivit l’Heptaméron sur le modèle de Boccace), elle revendiquera le droit au statut d’écrivain et le droit à l’édition, ainsi que la légitimité de la vie amoureuse des femmes. Son œuvre entière est traversée par l’amour, elle qui fut mariée très tôt et eut plusieurs amourettes (Clément Marot, Olivier de Magny, etc.). Le recueil des œuvres de Louise Labé est publié en 1555 et comprend Le Débat de Folie et d’Amour (poésie en prose, empreinte de philosophie néoplatonicienne) et Les Sonnets et Elégies.

Commentaire du sonnet VIII

Lors de la Renaissance française au 16e siècle, l’amour devient le thème privilégié de la littérature et s’exprime surtout dans le renouveau poétique. Louise Labé construit sa renommée littéraire autour du cercle poétique lyonnais, sous l’influence du pétrarquisme et du néoplatonisme qu’elle assimile et personnalise. Elle fait publier en 1555 son recueil d’œuvres qui comprend notamment Le débat d’Amour et de Folie, ouvrage en prose qui expose un dialogue argumenté et Les Sonnets et Elégies, où la poétesse laisse cours à l’expression de ses sentiments, d’où est extrait  « Je vis, je meurs … », huitième sonnet d’une série de 24 poèmes. On verra comment Louise Labé rend compte dans son sonnet de la dualité du sentiment amoureux et de son caractère instable. C’est d’abord par un désordre durable et mystérieux des sens que se manifeste la passion amoureuse, vécue enfin comme « la folie d’amour » à valeur universelle.

 

I/ Manifestations physiques d’un état de désordre 

A. Construction énigmatique du sens : des sensations aux sentiments

 

Ø    Accumulation de sensations : le froid / le chaud, le dur / le mou, le sec / le mouillé,  que l’on décèle dans : « J’ai chaud extrême en endurant froidure. La vie m’est et trop molle et trop dure ; Je me noie, je sèche ». Le sens du toucher qui est exclusivement exprimé correspond à une conception charnelle de l’amour qui s’éloigne du stéréotype platonicien de l’amour chaste et de nature intellectuelle. Il s’agit là, au contraire, d’une expression très sensuelle (voire érotique) et physique  de la passion jusque dans ses désordres et ses malaises.

 

Ø  On ne connaît d’ailleurs la cause de ces diverses sensations qu’au vers 9, début des tercets, qui forment ainsi une unité de sens différente des quatrains : c’est « l’Amour » précédé de « Ainsi », connecteur logique qui l’introduit. L’amour est bien la source de ces manifestations physiques intenses. Évocation de son aspect funeste : « je meurs » associé à « brûle » et « noie », verbes mortifères qui lui donnent une dimension inquiétante, dangereuse et fatale.

 

Ø  Omniprésence du « je » et des adjectifs possessifs de première personne du singulier (« me », « mon », « ma »), réaffirmés à chaque vers mais sans aucune marque du féminin ! On note aussi l’absence de référent car l’être aimé n’est pas nommé et il n’y a aucune adresse directe à son égard ce qui contribue à un certain mystère mais aussi à l’universalité. L’expression de la douleur, abondante dans le lexique : « ennuis », « larmoie », « douleur », « peine », « malheur », se centre donc sur elle-même, comme si elle était produite par un sentiment désincarné ! Est-ce discrétion sur l’identité de l’amant ou tradition allégorisante ou analyse des états provoqués par la passion ? Sans doute les trois aspects …

Ø  Les deux tercets expriment l’illusion causée par l’amour : en témoignent tous les verbes et adjectifs de modalisation : « penser, croire, certaine, désiré ». Un seul thème parcourt le poème qui insiste sur  les désordres et les contradictions de la passion d’amour, au sens étymologique de souffrance. Le registre lyrique est donc bien présent même si le corps participe des sentiments !

 

 

B. L’inscription de la douleur d’amour dans le temps 

 

Ø  Les temps : le présent d’énonciation (« je vis, j’ai chaud, je pense, je crois ») marque un état physique et moral, actuel et durable, mais aussi répétitif, tandis que le gérondif (« en endurant ») marque la simultanéité d’états contradictoires comme si la passion figeait le temps, ce qui lui donne un caractère intemporel et universel.

 

Ø  Particularité du mot à la rime « dure » qui est, soit le présent du verbe « durer », soit l’adjectif qualificatif « vie […] dure » qui associe ainsi le temps et la souffrance. On retrouve le même morphème à l’intérieur des mots « endure » et « froidure » : jeu lexical d’écho fondé, entre autre, sur la dérivation et l’homonymie.

 

Ø  Des connecteurs temporels (« Et », « Puis ») marquent une simultanéité ou un processus de transformation. La métaphore végétale du vers 8 : « je sèche et je verdoie » semble bien traduire ce cycle du renouveau de la passion et de sa dégénérescence naturelle. Le dernier vers clôt le sonnet sur lui-même sur une idée de répétition : la poétesse est condamnée à revivre le processus qu’elle vient d’exposer. « Il me remet en mon premier malheur » : le préfixe suggère une répétition, une structure en boucle obsessionnelle qui semble enfermer le sujet dans un cercle fatal et qui préfigure la passion racinienne.

 

II) La « folie » d’amour : confusion et perte du contrôle de soi

 

A. La fusion des contraires :

 

Ø  Les antithèses (« Je vis, je meurs … ») expriment l’inconstance dans les différentes sensations et émotions éprouvées. Les parallélismes de construction (« tout en un coup » vers 5 et 8 dans le 2nd quatrain) et la parataxe (suite d’indépendantes sans liens logiques marqués) dans les deux quatrains  font ressortir, par l’antinomie, la dualité de l’état de la passion d’amour et son incohérence.

 

Ø  L’amour a donc un aspect polymorphe : alternance et ambivalence entre les sentiments : « entremêlés de joie/ je ris /en plaisir/ Mon bien/ ma joie /désiré heur » # « je larmoie/maint grief/douleur/peine/malheur ». La pointe du sonnet : « Il me remet en mon premier malheur » avec « malheur » à la rime ultime l’emporte sur  « Je vis » incipit du poème. De plus, ce dernier vers est la principale de la phrase et l’apodose (partie descendante de la phrase = effet de chute et de défaite) après la protase (partie montante = rythme croissant de l’illusion) des deux vers précédents :

« Puis, quand je crois ma joie être certaine,    
 Et être au haut de mon désiré heur
 »

 

Ø  Seulement 4 rimes, réparties équitablement en féminines et masculines (au lieu de 5 rimes selon Marot) sont employées indistinctement dans ce sonnet pour évoquer tantôt l’agréable, tantôt le douloureux : « douleurheur, peine ≠ [joie] certaine »). Le choix de mots monosyllabiques dans les vers ou quasi monosyllabiques (vers 1, 3, 5, 7, 13) produit un effet d’insistance et de martèlement et donnent à entendre la souffrance éprouvée : « Je/ vis,/ je/ meurs,/ je/ me/ brû/le et/ me/ noie » (soit 10 fois 1 syllabe), c’est l’épitrochasme à effet rythmique.

 

Ø  L’excès est marqué par des termes hyperboliques : « grands », « extrême, « maint », « trop » …» associés à des allitérations en [m] marquant la douceur ou en [d] mimant au contraire la dureté ou des  assonances nasales ou fermées : [ã = an], [y = u) qui traduisent le repliement sur soi, l’intériorisation du mal d’amour .

 

B. L’impossible maîtrise de soi :

 

Ø  Le sujet parlant est complément d’objet d’ « Amour », dans : « Ainsi Amour inconstamment me mène » et « Il me remet en mon premier malheur » ou dépend de « vie » dans : « La vie m’est et trop molle et trop dure », ce qui montre la passivité du moi sujet ou plutôt son impuissance à contrôler ses émotions et sentiments.

 

Ø  Le verbe « endurer » utilisé au présent et au gérondif (figure du polyptote = variante flexionnelle du même mot) renforce cet état de dépendance du sujet.

 

Ø  L’Amour, allégorisé par la majuscule, est donc bien le maître absolu et implacable qui soumet ou qui fait espérer  « inconstamment » le cœur humain.

 

Ø  Le rythme irrégulier du poème renforce cette instabilité des émotions et sentiments, tantôt binaire pour marquer l’ambivalence « J’ai grands ennuis/ entremêlés de joie », tantôt quaternaire et heurté « Je vis,/ je meurs ;/ je me brûle/ et me noie » tantôt croissant, tantôt l’inverse.

 

Bien que Louise Labé s’inspire des modèles de la Renaissance italienne, son utilisation du sonnet lui confère une véritable originalité. Elle ne s’est pas contentée de « pétrarquiser » ni même de « marotiser » comme certains de ses contemporains mais, au contraire, elle a  personnalisé la forme pour l’adapter à son discours. En réorganisant de manière singulière la disposition thématique du sonnet mais également en nous livrant les différents états contradictoires de l’amour, Louise Labé a pris le parti d’une poésie sincère et universelle qui s’exprime dans toute sa dimension charnelle. Plus que la relation amoureuse, il s’agit ici de décrire les manifestations organiques violentes de la passion qui font perdre le contrôle de soi et la raison. C’est le thème de la folie d’amour médiéval qui est repris dans ce sonnet, sujet aussi de son Débat d’Amour et de Folie, mais au féminin (voir la folie de Tristan ou d’Yvain dans les romans médiévaux). Louise Labé annonce aussi la tendance baroque de l’instabilité, du fluctuant mais aussi les états passionnels des héros raciniens et leur analyse dans La Princesse de Clèves.

 

Cours de Suzy Vinson (mars 2012)

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Merci

Publié le lundi 3 juin 2013 à 19:00 par Visiteur non enregistré
Merci bien pour cette analyse

merci

Publié le dimanche 8 décembre 2013 à 16:26 par Visiteur non enregistré
merci d'avoir pris le temps de partager ce commentaire.

Merci

Publié le jeudi 6 février 2014 à 20:41 par Visiteur non enregistré
Merci pour cet excellent commentaire.

Poeme

Publié le mercredi 26 février 2014 à 11:33 par Visiteur non enregistré
Merci

Merci!

Publié le dimanche 16 mars 2014 à 16:13 par Visiteur non enregistré
Un immense merci pour cette analyse complète et détaillée, idéale pour compléter mes fiches et pour redécouvrir sous un nouvel angle ce magnifique sonnet!

Louis Labé, sonnets

Publié le jeudi 8 mai 2014 à 14:31 par Visiteur non enregistré
Merci. Bien rédigé et donne beaucoup d\'informations. Très bon article.

Merci

Publié le mercredi 4 juin 2014 à 19:05 par Visiteur non enregistré
Tout est dans le titre :p

Remerciement

Publié le vendredi 13 juin 2014 à 19:53 par Visiteur non enregistré
Un grand merci, cela m'aide beaucoup à rédiger mes fiches pour le BAC à venir (incompétence du professeur, je dois tout reprendre). Analyse très bien rédigée, rien à redire!

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