Mon cours de français

FABLIAU 2 : LES PERDRIX (XIII ème siècle), anonyme

Par Magiprof - publié le lundi 6 février 2012 à 15:13 dans Cours 5ème

" Un jour, un paysan découvre par le plus grand des bonheurs deux perdrix, prises dans une haie, à côté de sa ferme. Elles se sont sûrement heurtées en vol, et ont terminé leur course, là raides mortes. Cela ne se produit que rarement.

L’homme, fier et satisfait de sa découverte les confie à son épouse pour qu’elle les cuisine tandis qu’il part inviter le curé se joindre à l’excellent repas dont la seule pensée lui met déjà l’eau à la bouche....Mais sa femme achève les préparatifs du festin bien avant que son mari ne soit revenu.

Elle retire les perdrix de la broche au bout de laquelle elles grillent à petit feu. L’odeur savoureuse de la chaire cuite lui caresse le nez. Elle détache un morceau de la peau rôtie pour goûter. Elle est de nature très gourmande, c’est là sa faiblesse. Quand Dieu lui fait don d’un fruit, elle ne le garde pas de côté ; oh ! Non elle se contente sur l’instant. La tentation est trop forte : elle ne peut contenir davantage l’envie de mordre dans les deux ailes d’une perdrix. Délicieuses ! La coupable est un peu inquiète tout de même. Elle sort dehors jusqu’au milieu de la rue pour s’assurer que son mari ne revienne pas encore. Personne !

"C’est grand dommage que de me faire attendre de la sorte, pense-t-elle. Comment puis-je faire de la bonne cuisine si mon homme tarde autant à rentrer ?

Le fumet qu’exhalent les oiseaux rôtis met son estomac à la torture. Si elle goûtait le reste ? Elle mange encore un peu d’une perdrix, si bien qu’il est à présent impossible d’en laisser. Du premier volatile, il ne reste bientôt plus que la carcasse.

Et le second ? Pourquoi ne pas en profiter aussi ? Elle sait bien de quelle manière elle trompera son époux s’il lui demande pourquoi les deux oiseaux ont disparu. Elle pourra toujours mentir et affirmer que deux chats sont venus ensemble à l’instant où elle les retirait de la broche : elle a voulu se débarrasser de l’une des deux bêtes qui approchait de trop près et profitant qu’elle soit ainsi occupée l’autre compère en a dérobé une ; elle s’est tournée vers lui, et c’est alors que le premier.... Chacun a pris la sienne. Elle n’a pas été très adroite certes, il faudra bien le reconnaître, mais en tout cas, oui, son récit sera plausible. Elle s’en retourne de nouveau dans la rue pour guetter la venue de Gombault. Toujours personne ! Sa langue endure mille tortures dans la bouche à la pensée de la seconde perdrix toute chaude sur le plat : vraiment elle deviendra folle si elle ne la dévore pas sur l’instant. D’abord la chaire du cou. Elle s’en lèche les doigts. Oui, mais à présent ?

"Je ne peux pas en rester la, songe-t-elle. Il faut que je finisse le tout. J’en meurs d’envie !

Bientôt il ne reste plus rien des deux petites bêtes.

Le paysan est enfin de retour. Il crie de la rue :

« Ma mie, sont-elles cuites ?

- Elles l’étaient, mais les chats les ont emportés. Je n’ai pas réussi....

- Que dis-tu là ?

Le mari se précipite sur son épouse comme un possédé. Sa colère est si grande qu’il veut la battre. Elle l’arrête :

« C’était une plaisanterie ! Recule, va. Je les ai mises au chaud, elles auraient été moins bonnes tièdes.

- Ah ! Par Saint Lazare, je me serais bien fâché si tu avais commis pareille étourderie !....On va sortir la nappe blanche puisqu’il fait beau. Prends mon meilleur gobelet de bois.

- Je vais le chercher. Toi, prépare ton couteau, il a grand besoin d’être aiguisé.

- C’est exact, j’y vais de ce pas.

Le paysan ôte sa chemise et s’approche de la meule, son couteau tout nu en main. Le curé arrive à cet instant, heureux à la seule pensée de se délecter d’une bonne perdrix. Il salue la dame mais elle le prévient aussitôt :

« Messire, fuyez au loin. Mon époux veut se venger de vous. Il prépare son couteau, il va vous couper les oreilles.

- Que racontez-vous là ? Il m’a dit qu’il avait deux perdrix à partager avec moi et que nous allions profiter ensemble de leur chaire délicieuse.

- Avez vous crû ses paroles ? Voyez-vous des perdrix ici ? Ce n’est point encore le temps de la chasse. Regardez-le là bas à sa meule.

- C’est vrai ! Je crois bien vous dîtes vrai.

Le curé n’attend pas. Son hôte est jaloux et violent, il le sait bien. Il s’enfuit sans demander son dû, et la femme appelle son mari :

« Eh, Messire Gombault.

- Sois patiente. Mon couteau n’est pas encore prêt.

- Arrive sans plus attendre.

- Que se passe-t-il ?

- Tu le sauras assez tôt.... Tu ferais mieux de courir si tu veux tes oiseaux. Le curé s’est enfui avec les perdrix. Vois-toi même !

- Avec mes perdrix !

Le paysan se précipite dans la rue, son couteau en main. Il court aussi vite que ses jambes le lui permettent. Il crie au curé quand il l’aperçoit :

« Vous ne les aurez pas pour vous seul celles là ! Vous ne les mangerez pas.

Le prêtre ne saisit rien de ce qu’il entend mais il se retourne et constate que Gombault le poursuit avec de grands gestes. La course l’épuise mais il accélère son pas. Il court à en perdre le souffle...Le vilain, plus rapide et leste, s’approche. Le curé sent qu’il va bientôt être rattrapé : sa soutane entrave ses mouvements. Heureusement il a de l’avance. Il parvient au presbytère et il s’y enferme. L’autre secoue la grille. En vain.

Le paysan s’en revient alors chez lui tout triste ; il interroge son épouse :

« Dis-moi ce qui s’est passé.

- Eh bien, le curé est arrivé puisque tu l’avais l’invité. Tu connais ses faiblesses....Il n’a guère fait attention à moi. Il a voulu contempler les perdrix. Je ne pouvais pas refuser car tu l’avais invité pour qu’il en mange une. Quand il les a aperçues, il s’est jeté dessus et il s’est enfui avec. Elles n’étaient plus assez chaudes pour le blesser. Tu as été absent longtemps. Que faisais-tu ? Je n’ai pas tardé à t’appeler.

- C’est peut être vrai, dit le paysan.

Cette histoire vous le montre : la femme est née pour tromper. Dans sa bouche, le mensonge devient vérité, la vérité devient mensonge. Pas besoin d’en dire davantage, j’ai fini le récit ».


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