LE PLAISIR DU TEXTE

Suite à un texte de Jules Barbey d’Aurevilly

Par Josephl - publié le dimanche 8 novembre 2015 à 10:27 dans Libre et varié

Les Voies du Seigneur ont beau être impénétrables, la tenue prostrée et la tête courbée de ces vénérables pieux indiquent que l’Eternel, dans son immense bonté, se montre à eux, leur parle, les éblouit de cette lumière qui n’apparait que dans les ténèbres.

Cependant, ce soir-là, un observateur attentif aurait remarqué dans cette maigre assemblée d’ombres lumineuses qu’une personne ne semblait pas à son aise. Grande, imposante, elle restait à l’écart des autres, droite sur une chaise. A vrai dire, elle serait passée inaperçu, n’était un reflet de sa broche éclairé par un rayon de lune. Dans la pénombre, on ne pouvait voir les traits de son visage couvert, par ailleurs, d’un grand capuchon noir. Ses amples manches flottaient légèrement à cause de la bise angevine qui faisait régner dans la pièce une froideur spectrale. Son pantalon souple et sombre était serré par une ceinture d’argent. Elle semblait tendue, à l’affût, prête à bondir. Ce ténébreux personnage se situait près d’un bénitier en marbre, à côté d’une porte dérobée percée dans l’un des murs de la nef.

Soudainement, une note d’orgue grave résonna dans le lieu saint : l’obscur individu se leva brusquement, laissant tomber bruyamment son siège. Passant outre les exclamations de certains fidèles sortis trop abruptement de leur torpeur, il s’élança en direction du ch½ur illuminé d’une multitude de cierges.

Au moment où il traversait la croisée du transept sonna une note aigüe et l’ombreuse personne s’arrêta aussi brutalement qu’elle était partie - hélas, elle se tenait dos à la nef, de telle sorte que je ne pus apercevoir son visage. Après avoir poussé quelques halètements sonores, elle redressa la tête en direction d’une statue du Christ crucifié.

Le Messie, sculpté en bronze, était cloué sur une croix en chêne. La peinture commençait à s’écailler et la rouille se confondait avec le sang du rédempteur. L’expression de souffrance de l’Agneau de Dieu prenait une toute autre dimension à la lueur des cierges, il n’avait plus rien d’un digne martyr : ce n’était plus qu’un être tourmenté et torturé, ne semblant pas même savoir si ce qu’il avait fait était juste. L’inconnu ne semblait pas affecté outre mesure par ce changement. Il poussa un long soupir, prit un cierge, remonta son col et alla vers un confessionnal dont le bois trop verni contrastait avec sa forme simple et son absence d’ornements. Il s’assit sur une marche blanchie par une décennie de piétinements.

Il était emmitouflé de telle sorte qu’on ne pouvait toujours distinguer ni son visage ni sa chevelure mais ses yeux m’étaient à présent visibles. Bleu, électriques, ils étaient injectés de sang. Les perles de sueur qui dégoulinaient sur leurs côtés m’indiquaient que la mystérieuse personne était fiévreuse. Ils parcouraient la pièce de long en large à une vitesse affolante. Ils s’arrêtèrent soudainement et devinrent vitreux. L’énigmatique personnage s’avança alors avec une extrême lenteur en direction du croisillon nord. Sa démarche se fit plus saccadée ; sa respiration, plus forte. Ses mains se mirent à trembler et la flamme de son cierge se fit moins lumineuse. On pouvait lire dans son regard un grand effroi. Pourtant, il n’y avait en face de lui qu’un simple mur et deux candélabres. Les dalles froides s’enchainaient, monotones, et les candélabres étaient des plus communs. Ce mur ressemblait en tout point à celui qui lui faisait face.

L’étrange individu, cependant, avait la tête relevée et paraissait avoir du mal à réprimer une envie de fuir. En effet -et je ne l’avais jamais remarquée jusqu’à présent- il y avait une imposante statue de l’Eternel surplombant la paroi de la nef, dominant l’Eglise toute entière. Il avait les bras ouverts en un signe de bénédiction et l’on voyait sur Sa bienveillante figure un grand sourire. Son regard pur, Ses mains fines, Sa tenue droite et Son air bon auraient donné l’envie à tout barbare athée de se convertir. Il était grand, superbe, splendide, magnifique, sublime. Toute son attitude exprimait le pardon et la miséricorde. Un rayon de lune éclaira soudainement la statue

        L’inconnu se crispa - comme si il avait rencontré le diable - puis s’enfuit si précipitamment que sa broche tomba avec un tintement métallique. Sans s’arrêter, il poursuivit sa course et disparut par la porte dérobée.

<i>Commentaire sans titre</i>

Publié le lundi 9 novembre 2015 à 19:14 par Lamartine
Bravo Joseph pour ce texte !
Peut-on avoir le texte de départ ?

Modifié par Lamartine le Monday 9 November 2015 à 19:14

Commentaire sans titre

Publié le mercredi 11 novembre 2015 à 13:25 par Lamartine
Le jour tombait depuis quelques instants dans les rues de la ville de ***. Mais, dans l’église de cette petite et expressive ville de l’Ouest, la nuit était tout à fait venue. La nuit avance presque toujours dans les églises. Elle y descend plus vite que partout ailleurs, soit à cause des reflets sombres des vitraux, quand il y a des vitraux, soit à cause de l’entrecroisement des piliers, si souvent comparés aux arbres des forêts, et aux ombres portées par les voûtes. Cette nuit des églises, qui devance un peu la mort définitive du jour au dehors, n’en fait guère nulle part fermer les portes. Généralement, elles restent ouvertes, l’Angelus sonné, - et même quelquefois très tard, la veille des grandes fêtes par exemple, dans les villes dévotes, où l’on se confesse en grand nombre pour les communions du lendemain. Jamais, à aucune heure de la journée, les églises de province ne sont plus hantées par ceux qui les fréquentent qu’à cette heure vespérale où les travaux cessent, où la lumière agonise, et où l’âme chrétienne se prépare à la nuit, - à la nuit qui ressemble à la mort et laquelle la mort peut venir. A cette heure-là, on sent vraiment très bien que la religion chrétienne est la fille des catacombes et qu’elle a toujours quelque chose en elle des mélancolies de son berceau. C’est à ce moment, en effet, que ceux qui croient encore à la prière aiment à venir s’agenouiller et s’accouder, le front dans leurs mains, en ces nuits mystérieuses des nefs vides, qui répondent certainement au plus profond besoin de l’âme humaine, car si pour nous autres mondains et passionnés, le tête-à-tête en cachette avec la femme aimée nous paraît plus intime et plus troublant dans les ténèbres, pourquoi n’en serait-il pas de même pour les âmes religieuses avec Dieu, quand il fait noir devant ses tabernacles, et qu’elles lui parlent, de bouche à oreille, dans l’obscurité?

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