Des mots pour le dire

Doc complémentaire 4

Par vadministrateur - publié le lundi 30 octobre 2017 à 05:06 dans Textes pour l'EAF

Coetzee, écrivain sud africain, propose une sorte de portrait d’Elisabeth Costello, auteur australienne (fictive), proche des soixante-dix ans, au travers de huit conférences données sur tous les continents. Ce texte est extrait d’une conférence prenant fait et cause pour les animaux.


«Permettez-moi de vous raconter ce que les singes de Tenerife apprirent de leur maître Wolfgang Köhler, en particulier Sultan, le meilleur de ses élèves [...].

«Sultan est seul dans sa cage. Il a faim: la nourriture qui arrivait d’habitude a soudain inexplicablement cessé de venir.

«L’homme qui d’habitude lui donnait à manger et qui a maintenant arrêté de le faire tend un fil au-dessus de la cage, à trois mètres au-dessus du sol, et y suspend un régime de bananes. Il traîne dans la cage trois caisses de bois. Ensuite il disparaît, fermant la porte derrière lui, même s’il est toujours dans les parages, puisqu’on sent son odeur.

«Sultan sait ce qu’il est censé faire: maintenant on est censé penser. Voilà ce dont il s’agit avec ces bananes placées là-haut. Les bananes sont là pour nous mener à penser, pour nous inciter à aller au bout de l’acte de penser. Mais que doit-on penser ? On pense: Pourquoi m’affame-t-il ? On pense: Qu’ai-je fait ? Pourquoi ne m’aime-t-il plus ? On pense: Pourquoi ne veut-il plus de ces caisses ? Mais aucune de ces pensées n’est la bonne. Même avec une pensée plus compliquée –par exemple: Qu’est-ce qu’il a donc ? Quelle idée fausse se fait-il de moi pour croire qu’il m’est plus facile d’atteindre une banane accrochée à un fil de fer plutôt que de ramasser une banane par terre ? –il fait encore fausse route. La pensée juste est: Comment utiliser ces caisses pour atteindre les bananes.

«Sultan traîne les caisses au-dessous des bananes, les empile les unes sur les autres, escalade l’échafaudage qu’il vient de bâtir et s’empare des bananes. Il pense: Maintenant va-t-il cesser de me punir?

«La réponse est: Non. Le lendemain l’homme suspend un régime frais de bananes au fil de fer, mais il remplit aussi les caisses de pierres, si bien qu’elles sont trop lourdes pour qu’on les traîne. On n’est pas censé penser: Pourquoi a-t-il rempli les caisses de pierres ? On est censé penser: Comment va-t-on utiliser les caisses pour se saisir des bananes en dépit du fait qu’elles sont remplies de pierres ?

«On commence à voir comment fonctionne l’esprit de l’homme.

«Sultan vide les caisses de leurs pierres, bâtit un échafaudage à l’aide des caisses, escalade l’échafaudage, s’empare des bananes.

«Aussi longtemps que Sultan continue de penser faux, on l’affame. On l’affame jusqu’à ce que les tiraillements d’estomac deviennent si intenses, si incoercibles qu’il est forcé de penser juste, à savoir, comment faire pour s’emparer des bananes. Et c’est ainsi que les capacités mentales du chimpanzé sont testées jusqu’à leur extrême limite.

«L’homme laisse tomber un régime de bananes à un mètre de la cage toujours équipée du fil de fer. À l’intérieur de la cage, il jette un bâton. La pensée fausse est : Pourquoi a-t-il arrêté de suspendre les bananes au fil? La pensée fausse (la pensée fausse correcte, toutefois) est: Comment utilise-t-on les trois caisses pour atteindre les bananes? La pensée juste est: Comment utilise-t-on le bâton pour atteindre les bananes ?

«À chaque étape, Sultan est poussé à penser la pensée la moins intéressante. Il est impitoyablement écarté de la pureté de la spéculation (Pourquoi les hommes se comportent-ils de la sorte?) et poussé vers une forme de raison plus basse, pratique et instrumentale (Comment utilise-t-on ceci pour obtenir cela?), et donc vers une acceptation de soi comme un organisme primordialement doté d’un appétit qui doit être satisfait. Bien que toute son histoire, depuis le moment où sa mère fut tuée et qu’il fut capturé, en passant par son voyage dans une cage, jusqu’à son emprisonnement dans ce camp de prisonniers sur cette île et aux jeux sadiques auxquels on se livre ici à propos de la nourriture, le mène à se poser des questions sur la justice de l’univers et sur la place qu’y occupe cette colonie pénitentiaire, un régime psychologique soigneusement élaboré le détourne de l’éthique et de la métaphysique vers les plus humbles niveaux de la raison pratique. Et, tandis qu’il progresse tant bien que mal dans ce dédale de contraintes, de manipulations et de mensonges, il doit se rendre compte qu’il ne saurait en aucun cas abandonner la partie, car sur ses épaules repose la responsabilité de représenter la gent simienne. Il se peut que le sort de ses frères et s½urs soit déterminé par la qualité de sa performance.

«Wolfgang Köhler était probablement un brave homme. Un brave homme, mais non pas un poète. Un poète aurait tiré quelque chose de l’instant où les chimpanzés tournent en rond dans leur enclos, exactement comme une fanfare militaire, certains aussi nus que le jour où ils sont nés, certains drapés de toiles ou de vieux lambeaux de tissu qu’ils ont ramassés ici ou là, certains portant des morceaux de détritus.[...]

«Dans son for intérieur, Sultan ne s’intéresse pas au problème des bananes. Seule la discipline excessive et tenace imposée par l’expérimentateur le force à se concentrer là-dessus. La question qui le préoccupe vraiment, comme elle préoccupe le rat et le chat et tout autre animal pris au piège dans l’enfer du laboratoire ou du zoo, est: D’où est-ce que je viens et comment est-ce que j’y retourne?

J.M. Coetzee, Elizabeth Costello, 2003, chap. 3: «La vie des animaux»



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