Neverland

Portrait de Staline

Par F. Thibault - publié le mardi 31 mai 2011 à 11:44 dans Terminale L

Le Portrait de Staline dans les Mémoires de guerre


Par leur nature même, les mémoires confrontent le lecteur aux grands hommes. C'est d'ailleurs ainsi qu'Antoine Arnault (1612-1694) présentait le genre dans ses propres Mémoires : « On ne doit nommer Mémoires que ce qui peut servir à l'histoire générale ou ce qui regarde la vie des personnes si éminentes en naissance ou en dignité qu'elle fait elle-même partie de cette histoire ». De par leur contexte historique, les Mémoires de guerre de Charles de Gaulle nous font croiser la route de nombreuses grandes figures de la Seconde Guerre mondiale. Dans le troisième tome, Le Salut, il brosse le portrait de Mussolini et Hitler, mais il évoque aussi les trois « grands » alliés : Churchill, Roosevelt et Staline. Ce dernier est au centre de la relation que fait de Gaulle dans le chapitre 3 de son livre, « Le Rang », tandis qu'il tente de redonner à la France sa place au côté des grandes nations. Du 2 au 10 décembre 1944, le général est à Moscou pour négocier avec Staline un traité d'assistance mutuelle (p. 77-99). Le portrait du maître de la Russie, particulièrement élaboré, présente un personnage à la fois inquiétant et fascinant, que l'auteur transforme en figure de conte de fée, avant de le décrire comme un redoutable adversaire pour le général, ce qui permet à ce dernier de se mettre en scène comme un expert victorieux de l'« escrime diplomatique ».

 

I. un personnage inquiétant et fascinant

1) Une puissance fascinante

Le portrait de Staline s'ouvre par l'évocation de son trait de caractère dominant : la « volonté de puissance » (p. 78). A partir de cette caractéristique essentielle découle tout le reste de son portrait : absence de toute « pitié » et « sincérité », caractère « implacable ». Ce que décrit de Gaulle est, à l'image de Mussolini et Hitler, une véritable « despote » qui n'hésite pas à imposer aux siens « une dépense inouïe de souffrances et de pertes humaines ». A plusieurs reprises, De Gaulle tache de traduire le malaise qu'il ressent face à Staline et surtout concernant les sentiments qu'il semble provoquer chez son peuple : « Le champion rusé et implacable d'une Russie recrue de souffrance et de tyrannie mais brûlant d'ambition nationale » (p. 78) ; « Ceux des russes avec qui nous prenions contact, qu'ils fussent une foule ou une élite, nous donnaient l'impression d'être très désireux de montrer leur sympathie, mais bridés par des consignes qui écrasaient leur spontanéité » (p. 82) ; « Tous (les intellectuels russes francophiles présentés à DG), piaffants et contrariés, faisaient l'effet de pur-sangs entravés » (p. 82) ; « on sentait peser sur l'assistance une inquiétude diffuse. Par système, la personnalité de chacun s'estompait dans une grisaille qui était le refuge commun » (p. 82) ; « tous les Russes attentifs et contraints, ne cessaient pas de l'épier. De leur part une soumission et une crainte manifeste » (p. 93). A l'instar d'Hitler, le mémorialiste reconnaît chez l'homme d'Etat un « charme ténébreux » qui fascine. Qu'est-ce qui est si fascinant chez ce « despote » ? C'est l' « âpre » passion qui l'anime, le désir de grandeur pour son pays : sa « volonté de puissance » fait en effet couple avec les « rêves de sa patrie » (p. 78). On peut donc s'interroger sur la fascination qu'éprouve, même secrètement, de Gaulle pour ce « conquérant à l'air bonhomme » (p. 78) dont l'énergie entière semble mobilisée à la grandeur de son pays.

 

 2) Un homme dangereux
Mais, au-delà de cette étrange fascination, de Gaulle brosse le portrait d'un personnage pour lequel il n'a guère d'estime, comme le résume la formule « communiste habillé en maréchal, dictateur tapi dans sa ruse ». C'est d'ailleurs la ruse qui constitue un véritable champ lexical associé au personnage, ruse qui est connotée péjorativement : « rompu par une vie de complots à masquer ses traits et son âme » (p. 78). De fait, c'est bien d'un Staline inquiétant, dangereux, impulsif et violent que de Gaulle nous fait le portrait. Tout d'abord, lors d'une conversation avec de Gaulle au sujet de la précédente alliance franco-russe, il réagit énergiquement, il est « piqué au vif », « s'exclame » (p. 80). Dans les pages suivantes, de Gaulle le montre « s'échauffant », « grondant, mordant », puis l'auteur évoque sa « brutalité » et ses propos « plein de haine et de mépris » (p. 84) et aussi de « fureur » (p. 85). Ce côté dangereux se traduit par l'atmosphère très tendue qui règne autour de lui, encore alourdie d'ailleurs par les plaisanteries de Staline, d'un goût assez douteux pour le Général : « Ah ! ces diplomates, criait-il, quels bavards ! Pour les faire taire, un seul moyen : les abattre à la mitrailleuse ! Boulganine, va en chercher une ! » (p. 95) ou encore lorsque, à la fin des tractations avec la délégation française, il se tourne vers l'interprète et lui dit : « Tu en sais trop long, toi ! j'ai bien envie de t'envoyer en Sibérie ! » (p. 99).

II. Un ogre de conte de fées

La rencontre du lecteur avec Staline avait en fait été déjà préparée par ces propos tenus par Churchill : on peut rappeler ainsi la métaphore de l'ogre russe, de « Pour la Russie, c'est un gros animal qui a eu faim très longtemps. Il n'est pas possible aujourd'hui de l'empêcher de manger, d'autant plus qu'il est parvenu en plein milieu du troupeau des victimes. Mails il s'agit qu'il ne mange pas tout. Je tâche de modérer Staline qui, d'ailleurs, s'il a grand appétit, ne manque pas de sens pratique. Et puis, après le repas, il y a la digestion. Quand l'heure viendra de digérer, ce sera, pour les Russes assoupis, le moment des difficultés. Saint-Nicolas pourra peut-être, alors, ressusciter les pauvres enfants que l'ogre aura mis au saloir » (p. 69). En rapportant ces propos imagés, de Gaulle installe une image inquiétante du dirigeant russe, ogre de conte de fées, et de fait, c'est sans doute lors des banquets, pantagruéliques, que Staline se révélera sous son jour le plus inquiétant.
A la fin du séjour de de Gaulle en Russie, un ultime dîner est offert à la délégation française. En montant l'escalier monumental, de Gaulle remarque deux tableaux « aux sujets terrifiants » : « la furieuse bataille de l'Irtych » et « Ivan le terrible étranglant son fils ». L'atmosphère est donc dramatique, comme si la mort et le meurtre faisaient partie du quotidien. De Gaulle ensuite évoque le dîner « d'un luxe inouï (…) repas stupéfiant » (p. 93) : on retrouve bien là l'imaginaire des contes de fées avec l'entrée du héros dans le château de l'ogre. D'ailleurs Staline est { plusieurs reprises représenté en train de manger : « il mangeait copieusement de tout (…) se servait forces rasades » (p.93), et lorsqu'il s'agit de porter un toast, ce n'est pas un mais trente verres qu'il lève à la santé de ses convives ! D'ailleurs, la dernière image du dirigeant russe qui s'offre au regard de de Gaulle est celle d'un homme à table, occupé à manger : « Me retournant sur le seuil, j'aperçus Staline assis, seul, à table. Il s'était remis à manger » (p. 99). Il y donc, dans la façon dont de Gaulle le décrit, une forme de boulimie (tant de pouvoir que de nourriture) qui tire le personnage du côté de l'ogre.

 

III. Un adversaire de taille pour le Général

De Gaulle trace le portrait d'un Staline impressionnant : pour lui, le « petit père du peuple » est un simulateur, un habile artisan de sa propre image : « Staline tenait des propos directes et simples. Il se donnait l'air d'un rustique (…) sous ses apparences débonnaires » (p. 93) mais qui ne trompe pas le Général : « tout chez lui était manoeuvre, méfiance et obstination » (p. 78), de Gaulle parvient à voir clair dans son jeu : « communiste habillé en maréchal, dictateur tapi dans sa ruse, conquérant à l'air bonhomme, il s'appliquait à donner le change » (p. 78). Il sait parfaitement que cette rencontre diplomatique est une comédie, un jeu de faux-semblants, et cette tentative de mettre en place une alliance franco-russe préventive face au danger allemand, est en fait un bras de fer entre lui et le dirigeant russe. De Gaulle parle d'ailleurs « d'escrime diplomatique » et fait de Staline un « champion » (le mot revient à plusieurs reprises sous la plume du Général), ce qui souligne bien l'idée d'un duel qui, derrière les règles de courtoisie, vise bien à abattre l'adversaire. L'homme qui est face à lui n'est pas, en dépit des apparences, une brute épaisse, et de Gaulle l'a bien compris : il parle d'« astuce surhumaine », de « politique grandiose et dissimulée » (p. 78). On est bien en train de jouer une comédie. L'habileté diplomatique de Staline se traduit en fait dans cette rencontre par sa capacité à se faire metteur en scène des événements, et de fait, c'est bien le réseau lexical du spectacle et du théâtre que de Gaulle choisit d'utiliser pour évoquer son adversaire : « drame bien monté », « intrigue », « péripéties », « dénouement », « le tableau », « parade », « scène de tragi-comédie » : Staline se fait même comédien lorsqu'il « se mit à jouer une scène extraordinaire »(p. 93).
Face à ce brillant adversaire, à cet homme effrayant, potentiellement dangereux et violent, et néanmoins habile manipulateur, de Gaulle parvient néanmoins à ses fins en le doublant sur son propre terrain : loin de se laisser impressionner par l'ogre russe, il joue l'indifférence et la froideur : « j'affectai ostensiblement de ne pas prendre intérêt aux débat » (p. 95), « je me levais et dis à Staline : « je prends congé de vous. Le train va m'emmener tout à l'heure (…) » Je gagnais la porte en saluant l'assistance qui semblait frappée de stupeur » (p. 96). Finalement, dans la nuit, un contrat correspondant aux attentes françaises est signé : Staline se montre « beau joueur », et fait un compliment à de Gaulle. Le Général a remporté la partie ! Ce duel diplomatique permet non seulement de montrer de quelle manière de Gaulle fait recouvrer à la France son « rang » parmi les nations, mais aussi de quelle manière il s'impose, lui, face aux « grands » : face à l'ogre Staline, ses excès, son ostentation, sa puissance menaçante, sa ruse, de Gaulle joue la carte d'une certaine forme de franchise et d'économie de moyens. Une attitude que l'on retrouvera plus avant dans le livre, lorsque de Gaulle devra affronter d'autres obstacles.

 

En guise de conclusion :

Après avoir fait le bilan, on pourra ouvrir sur la suite des événements historiques : après cette victoire, de Gaulle va devoir essuyer le camouflet de la conférence de Yalta, à laquelle la France na pas été conviée (alors qu'il s'agit de régler le sort du monde). On pourra également ouvrir sur ce que révèlera la suite de l'Histoire à propos de Staline et sa « volonté de puissance » (purges staliniennes, déportations, goulag…).

 


Qui est Staline ?
(d'après article encyclopédie Larousse)
Iossif Vissarionovitch Djougachvili, dit Joseph Staline (du russe stal, acier), homme d'État soviétique (Gori, gouvernement de Tiflis, 1878 [officiellement 1879]-Moscou 1953).
Maître incontesté de l'Union soviétique, de 1929 à sa mort, Staline est l'un des personnages emblématiques du XXème siècle. Il symbolise la lutte du peuple soviétique contre le nazisme et apparaît en même temps comme le créateur d'un régime totalitaire qui n'avait rien à envier, en matière d'inhumanité, à celui mis en place par Hitler. Qu'on le considère comme l'héritier de la révolution d'octobre ou, au contraire, comme son fossoyeur, Staline fut à la fois l'un des hommes les plus adulés et les plus honnis de son époque.
Le 3 avril 1922, après le XIème Congrès du parti, Staline est élu secrétaire général de celui-ci. Lénine tombe gravement malade quelque temps après et meurt le 21 janvier 1924. Avant d'être écarté totalement des affaires par la maladie, il a eu le temps de juger avec sévérité l'action de Staline. Dans des notes rédigées en décembre 1922, considérées comme son testament, il a critiqué la conduite répressive de Staline en Géorgie et lui a reproché de ressusciter le chauvinisme russe et d'utiliser les méthodes autoritaires des tsars. « Le camarade Staline devenu secrétaire général a maintenant un énorme pouvoir entre les mains et je ne suis pas sûr qu'il sache toujours user de ce pouvoir avec assez de prudence ». « Staline est trop brutal », ajoute-t-il, et il propose de le remplacer au secrétariat général (mais non de le démettre) par un « homme plus patient, plus loyal, plus poli et plus attentionné envers les camarades ».
Néanmoins, Staline reste secrétaire général, et son autorité s'affirme au fil des ans. En 1939 commence la Seconde Guerre mondiale. L'Union soviétique reste neutre jusqu'en juin 1941 en vertu du pacte de non-agression avec l'Allemagne hitlérienne. Mais la situation se détériore lors de l'agression hitlérienne du 22 juin 1941. Avec les difficultés de 1932-1933, dues aux conditions de la collectivisation des terres, les défaites qui suivent l'invasion allemande seront le plus grand échec de Staline. Le 3 juillet 1941, il s'adresse cependant aux Soviétiques pour les appeler à la lutte contre les envahisseurs. Président du Conseil des commissaires du peuple depuis le 6 mai 1941 (il remplace Molotov), il devient président du Comité d'État pour la défense, puis commandant en chef de l'Armée rouge, concentrant ainsi dans ses rester à Moscou. Le 6 novembre, il prononce un discours qui en appelle ouvertement aux sentiments patriotiques de ses sujets à la station de métro Maïakovski et, le 7 novembre –les Allemands sont à moins de 100 km de la capitale–, il passe en revue les troupes sur la place Rouge à l'occasion du XXIVème anniversaire de la révolution d'octobre. Les succès militaires soviétiques lui permettent de s'attribuer une stature de grand capitaine. En 1943 il se fait maréchal (c'est le titre que lui attribue de Gaulle dans les pages de ses Mémoires de guerre), en 1945 généralissime.
Lorsque la Seconde Guerre mondiale se termine, l'U.R.S.S., dont la participation à la victoire sur Hitler a été décisive, bénéficie d'un prestige énorme dans le monde, et Staline, qui la dirige, est au zénith de sa gloire. Mais la victoire de l'U.R.S.S. dans la Seconde Guerre mondiale a été obtenue au prix de sacrifices énormes : plus de 20 millions de morts (700 000 rien que pour les victimes civiles de Leningrad) et près de la moitié du pays dévasté par les nazis. Après la victoire, Staline impose la domination soviétique sur la majeure partie de l'Europe de l'Est. Sans se désintéresser des partis communistes étrangers, il subordonne encore plus qu'auparavant toute visée internationaliste aux intérêts soviétiques. En vérité, Staline est une personnalité complexe, dont l'action s'exerce dans des conditions historiques difficiles : il est à la fois un dictateur sanglant et le « petit père des peuples », et c'est un portrait tout en nuance que DG va faire de lui dans ses Mémoires de guerre, au chapitre « Le Rang ».


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