CultureEAF

Avertissement important

Par Laucun - publié le samedi 3 septembre 2016 à 09:18

Rappel :





Les analyses présentes ci-dessous ne peuvent se substituer ni aux cours, ni à une appropriation (innutrition) personnelle des oeuvres au programme.


Elles sont un support, non une finalité. Les axes de lecture trouvés ensemble peuvent être reformulés, complétés, multipliés. Selon les pages, je reprends l’analyse effectuée en cours, la complète parfois ou propose d’autres approches. Une biographie succincte doit être préparée pour chaque auteur de la liste. 


Pour des aides sur le déroulement des épreuves orales :

- http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=57488

- http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=57488


Rappel Bulletin officiel concernant les épreuves

http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=57488



Le choix de l’extrait

En aucun cas le candidat n’est interrogé, pendant cette partie de l’épreuve, sur les lectures cursives.

L’extrait est tiré d’un des groupements de textes ou d’une des ½uvres intégrales étudiées en lecture analytique figurant sur le descriptif des lectures et activités.

Trois possibilités sont offertes à l’examinateur qui adapte ses attentes et son évaluation à la possibilité qu’il a retenue :
- interroger sur un texte ou un extrait de texte figurant dans l’un des groupements de textes ;
- interroger sur un extrait - ayant fait l’objet d’une explication en classe - tiré d’une des ½uvres intégrales étudiées en lecture analytique ;
- interroger sur un extrait - n’ayant pas fait l’objet d’une explication en classe - tiré d’une des ½uvres intégrales étudiées en lecture analytique.


La longueur de l’extrait
La longueur du texte ou de l’extrait à étudier ne peut être fixée dans l’absolu. Elle dépend en fait de la question posée et des éléments de réponse à rechercher dans le texte. On s’en tiendra donc à une limite inférieure (une demi-page, ou moins dans le cas d’une forme poétique brève, etc.) et à une limite supérieure (une page et demie, éventuellement deux pages pour un texte théâtral).


http://www.education.gouv.fr/pid25535/bulletin_officiel.html?cid_bo=57488




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Me contacter si interrogation ou demande particulières

N’hésitez pas à effectuer des remarques en commentaires sur les articles ci-dessous ! On ne travaille bien qu’avec les autres.

o.laucun@laposte.net

  

Liste textes 2017

Par Laucun - publié le jeudi 1 septembre 2016 à 01:45

Attention cette liste n’est pas définitive !!!! Elle est et sera modifiée



Séquence 1 : Les promesses de la première page


Objet d’étude : le personnage de roman du XVIIe à nos jours


Problématique : Comment commencer ? Quels sont les jeux et les enjeux d’un incipit ?


Exposé

Lecture 1 Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale (1869). Réponses corrigées aux questions du manuel (page 55).

Lecture 2  André Malraux, La Condition humaine, (1933), manuel, page 143. Formulation d’axes de lecture conformes aux rôles principaux d’un incipit. Explication détaillée photocopiée.

Lecture 3 Michel Butor, La Modification (1957), manuel page 58. Approche analytique à partir d’un sujet d’invention personnel (lettre imaginée de l’auteur à son éditeur qui lui demande de reconsidérer sa première page).

Lecture 4 Modiano, Dora Bruder :


Entretien

Lectures complémentaires: - « Normes » et « écarts » : Jacques le fataliste, Denis Diderot (manuel p.50) ; l’incipit d’un récit contemporain Modiano ou Garde.

Activités effectuées : - Sensibilisation : Lecture des premières lignes de Nothom Frappe-toi le coeur (suite de texte à créer) ; analyse rapide d’un incipit d’un récit contemporain au CDI Le Sauvage Blanc (S° ou Dora Bruder (ES); - Méthodologie : répondre à une question de corpus à partir d’incipit ; - Réflexion : plan de dissertation sur l’identification romanesque (p.607) ; - recherche et questionnaire sur le roman (DM) ; Corpus explicit : vision de l’homme et du monde (Zola, Giono, Camus).

Champs de savoirs et de réflexion : - les fonctions de la première page ; les différents points de vue ; l’identification romanesque ; - mots clés : seuil de lecture, pacte de lecture, horizon d’attente.

Aide manuel : Le récit, pages 548 à 553 ; la construction du personnage, p. 66 ; le personnage, p.140.

Pages web conseillées : http://www.incipit.org/ ; http://michel.balmont.free.fr/pedago/outils/incipit.html


Étude de l’image : - Analyse comparée de deux illustrations de Don Quichotte d’Octave Uzanne et de Gustave Doré (p.59).


Grammaire / orthographe : les homophones verbaux (p.543).



Séquence 2 : Dom Juan ou le festin de pierre de Molière,

une comédie multiple

Texte et représentation (édition Hatier poche classiques&cie, n°1)


Problématique : une comédie comique ?


Les élèves ont pu assister à la représentation du 13/12/17 en soirée, hors temps scolaire sur la base du volontariat.


Exposé

Lecture 5  : Acte I, scène 2, « Quoi ? Tu veux qu’on se lie » (lignes 128 à 170, page 18, éditions Hatier poche, n°1) ; approche collective afin de problématiser le passage ; analyse linéaire détaillée (remise via ENT ou photocopie).

Lecture 6   Acte II, scène 2, « Dom Juan apercevant Charlotte » (lignes 169 à 284, p. 40). Définir l’efficacité des stratégies du séducteur (harceleur?) ; recherche en groupes ; lecture théâtralisée ?

Lecture 7   Acte III, scène 2, lignes 126 à 174 (p. 61 à 62) ; réflexion autour de la mise en scène de l’acte III scène 2 de Daniel Mesguich (2003).

Lecture 8   Acte V, scènes 5 et 6 (p.107 à 108) ; analyse comparée avec le dénouement du Festin de pierre de Thomas Corneille.


Entretien

Activités proposées : - jeux de scène et enjeux d’une mise en scène - réflexion sur la mise en scène de Daniel Mesguich (la scène du pauvre) – recherche variée ; - réflexion sur la sortie théâtrale proposée (lire ou voir ?) ; dissertation : « une ½uvre comique ne vise-t-elle qu’à faire rire ? ».

Champs de savoir et de réflexion  : La comédie et le comique (forces et faiblesses  du registre) ; biographie de Molière ; le vocabulaire théâtral ; le mythe ; le libertinage ; mots clés : double énonciation, didascalie, quatrième mur, deus ex machina, scénographie.

Aide manuel : vocabulaire (p.187, p. 554 à 556) ; faire rire (p.578) ; la fin de Dom Juan (p. 481 à 496).


Lectures conseillées :

- L’Ile des esclaves, Marivaux (1725) ;

- récits comiques Paasilinna Arto : La douce empoisonneuse ; Tom Sharpe  Wilt I ;

- nouvelle : Le Plus bel amour de Dom Juan, Barbey d’Aurevilly.

- Cyrano de Bergerac Edmond de Rostand.

Films conseillés  Marcel Bluwal Dom Juan (1965) ; Ariane Mnouchkine, Molière (1978) ; Dom Juan, Jacques Weber (1998).


Les élèves ont pu assister à la représentation du 13/12/17 en soirée, hors temps scolaire.




Lecture 1 Incipit Malraux La Condition humaine

Par Laucun - publié le samedi 27 août 2016 à 04:10
http://www.histoire-image.org/site/etude_comp/etude_comp_detail.php?i=495&d=31&t=333&id_sel=822


Lecture 1     Malraux La Condition Humaine


Retenir l’ensemble des remarques données en classe + feuille photocopiée du commentaire abouti !



De l’oral à l’écrit

Exemple d’un paragraphe d’analyse rédigé. Ne pas oublier, lors du commentaire, la dimension stylistique (aspect graphique, lexical, grammatical, prosodique, rhétorique, etc.) 


  Le temps semble arrêté, comme suspendu, alors que l’action devrait être minutée comme le suggèrent les indications précises, en exergue au- dessus du texte, dans le style d’un reportage. Paradoxalement, l’action reste en suspens et l’acte est différé. Ainsi s’instaure une tension entre d’une part, des indications ponctuelles, une date et une heure précise, « minuit et demi » et d’autre part, des imparfaits dans le récit qui inscrivent l’action dans une durée pesante. Les quelques passés simples (l.11, 13, 30) ne parviennent pas à remettre en mouvement le récit ; au contraire, ils soulignent par contraste son immobilisation. On a une sorte d’arrêt sur image : un homme brandissant un couteau au- dessus d’un lit…. L’attente du lecteur devient pénible, son impatience est exacerbée. Dès ce moment se cristallise la disjonction entre le temps objectif de l’histoire, « 21 mars 1927 » à « Minuit et demi » et le temps subjectif, celui que perçoit Tchen. Pour lui, le temps s’est un moment arrêté « dans cette nuit où le temps n’existait plus. » (l.14).




 André Malraux


Emprunter ce livre ?

http://0450049j.esidoc.fr/search.php?all_institutions=&lookfor=la+condition+humaine&type=title&search=Chercher


Un lien intéressant & riche pour compléter vos notes (le plan est bien entendu différent et devra s’adapter à la question posée par l’examinateur) :

http://lewebpedagogique.com/asphodele/2013/01/20/malraux-la-condition-humaine-commentaire/#more-15630


Rappel :

Qu’est-ce qu’un héros ? On l’a vu, le terme désigne le personnage principal de roman paré de nombreuses qualités, tel le premier d’entre tous, le héros épique. Puis, le mot personnage va remplacer peu à peu le mot "héros". "Protagoniste" appartient à l’origine au vocabulaire théâtral (agon = le combat en grec).


Evoquer un anti-héros va alors avoir deux significations :
-       - d’une part  l’anti-héros est le personnage ordinaire, médiocre, moyen, qui ne présente aucune exemplarité, qui n’a aucune qualité – pensons à ce titre d’un roman très connu L’Homme sans qualités de Robert Musil. 
Ce type de personnage existe déjà dans les romans du XIXè : dans le roman de Flaubert, l’Education sentimentale, le jeune Frédéric Moreau n’est pas ce qu’on peut appeler un héros. Mais au XXè, cette figure devient plus importante. Comment peut-on encore être héroïque quand les conflits meurtriers se mutliplient, quand notre perception de l’homme et du monde est bouleversée par le cours de l’Histoire ?

-       Par ailleurs, les romanciers du XXè vont aller plus loin encore puisque le héros se délite, il va s’effacer au profit d’un ensemble humain dont il n’est qu’un élément provisoire, il va perdre toute existence (identité sociale ou psychologique) ou presque dans le Nouveau Roman.  Que ce soient des auteurs comme Nathalie Sarraute ou Alain Robbe-Grillet, ils vont constater la mort du personnage au sens classique : finie la carte d’identité à la Balzac, la psychologie à la madame de Lafayette, bonjour l’écriture ! Le personnage se réduit à la parole ou à quelques gestes plus ou moins compréhensibles. Le point de vue est souvent externe. Anti-héros entendu comme disparition du héros.

Revenons à La Condition humaine :


Pour Malraux, le personnage est avant tout action et plus encore destin. Sa psychologie, son apparence physique comptent peu. En revanche, son implication dans le monde, dans l’Histoire, le définit : Tchen se définit en fonction de l’acte qu’il choisit ou non de commettre dans l’incipit du roman de Malraux. Le personnage "en situation" se perd en réalité pour mieux questionner un monde désenchanté.

Que retenir de cet extrait ?
- le contexte : roman publié en 1933 l’action se situe en 1927 dans la Chine révolutionnaire.
-       il s’agit d’un incipit in medias res. On partage paradoxalement les émotions d’un personnage qui est négatif, un meurtrier en puissance.

NoLe lecteur est d’emblée plongé dans l’intériorité du personnage en proie au doute : va-t-il devenir un assassin ?

On  l’écriture est très cinématographique : contraste entre l’ombre et la lumière, on songe aux films policiers…
-    


Un plan possible donc :

I/ Un incipit au c½ur de l’action :
une présentation "in medias res"
(l’effet "informatif" ici fragmentaire).

A/ quand et où ? le temps dilaté et l’espace oppressant

B/ qui ? des personnages en situation : Tchen et sa victime.

C/ quoi ? l’action ralentie


II/ Une écriture de l’introspection : un roman de la condition humaine (effets incitatifs)


A/ émotion ? une identification paradoxale (émotion, trouble).


B/ réflexion ? une descente aux enfers (réflexion éthique)


C/ écriture ? un style de film noir.




LE PERSONNAGE DE ROMAN AU XXe siècle

- Le personnage au XXe a tendance à surprendre davantage. Tout comme au fil du temps, notre perception d’une même personne peut évoluer, un personnage peut avoir divers aspects aux yeux d’un autre : ainsi le personnage d’Odette de Crécy que rencontre Swann personnage de Marcel PROUST. Elle est d’abord à ses yeux « d’un genre de beauté qui lui était indifférent ».
- Le personnage tend également à s’isoler de tout tissu social qui le fige trop. On pense aux personnages de Zola ou de Balzac conditionnés par leur environnement, leur histoire familiale. Les personnges au XXe sont célibataires, sans enfants…comme chez André Gide.
- et c’est là qu’intervient Malraux : la psychologie, le physique comptent peu car c’est son action qui définit le personnage. Tchen se définit par l’acte qu’il choisit de commettre au début de La Condition humaine. En fait, le personnage permet de questionner le monde qui nous entoure, monde plutôt pessimiste d’ailleurs, mais aussi la notion d’action en lien avec la philosophie existentialiste (cf Sartre "nous sommes condamnés à être libre")…




Le titre

Le sens du titre ? (source à retrouver). Commentaire du titre intéressant mais un peu maladroit

Intro.: Le titre c’est déjà du texte. Il fait partie donc de l’incipit... Le choix de ce titre donne immédiatement au lecteur l’intuition d’un arrière-plan philosophique à la situation politique décrite dans le roman.

1, quels sens faut-il donner à l’expression” condition humaine” ?
2, peut-on échapper à sa condition ?
3, peut-on donner un sens positif à cette expression ?

I Définition du titre.

A, Il désigne les conditions de vie des hommes dans un sens d’abord sociologique: ce livre est un véritable réquisitoire contre les conditions inadmissibles de vie et de travail qui sont faites aux hommes.
1, la misère : ( p.79) les ouvriers sont littéralement en survie physique (cf la maladie chez les patients de May ou celle de l’enfant d’Hemmelrich) ou matérielle (extrême pauvreté visible dans les allusions sommaires aux logements ou aux vêtements des insurgés- mais, Malraux ne fait pas de descriptions , il est tout sauf un écrivain naturaliste!-)
2, la souffrance : elle peut être physique ou morale et concerne la faim, le froid, la fatigue (longues heures de travail mal rémunéré)
3, l’humiliation : c’est en particulier le personnage d’Hemmelrich qui incarne ce sentiment mais aussi les femmes dont s’occupe May à l’hôpital( p.48 et 68)
Les hommes du roman sont, pour la plupart des ouvriers, des combattants ou des prisonniers : ces fonctions sont très symboliques et définissent la condition humaine selon trois axes : travailler, lutter et mourir.

B, Sens philosophique:

Camus fait dire à son personnage dans sa pièce Caligula: ” Les hommes meurent et ne sont pas heureux.”Cette citation résume également la pensée de Malraux. La condition humaine, c’est ,en effet, l’ inéluctabilité de la mort; être un homme c’est être destiné inévitablement à la mort. Cette conscience de la mort sécrète une angoisse à laquelle nul ne peut échapper. Malraux disait:” La mort donne à la vie une couleur particulière par la fulgurante révélation de l’absurde”. Ce qui veut dire que tout ce que nous sommes, ce que nous aimons ou construisons au cours d’une vie est fatalement destiné à disparaître et par conséquent dépourvu de signification , donc absurde.


Le deuxième sens philosophique , c’est donc l’apparente absurdité de toute vie humaine: nous sommes menés sans réelle liberté de choix dans la vie que nous avons ( travail, rencontres, amour, société, Histoire...).

Au regard de l’incipit on peut également (à l’inverse) penser que l’homme est "condamné à être libre". Ses choix sont fondamentaux et l’implique tout entier (corps et âme).


Le troisième sens philosophique, c’est la solitude absolue des êtres: nous sommes toujours seuls car nous n’arrivons pas à connaître entièrement les êtres avec qui nous vivons même si nous les aimons ;on le voit dans les rapports difficiles entre Kyo et May ou entre Gisors et Tchen, par exemple. Nous n’arrivons pas plus à nous expliquer, à nous faire comprendre des autres ; cette incommunicabilité est aussi une composante de la condition humaine. Elle se voit dans le roman lorsque Kyo ne reconnaît pas sa propre voix enregistrée au magnétophone ; ce qui signifie qu’on ne se connaît pas soi-même ou lorsque Tchen évoque les pieuvres qui le poursuivent dans ses rêves et qui symbolisent sa peur d’être seul, son angoisse qui le mènera à l’attentat-suicide.

II Peut-on échapper à cela ?

Le roman développe de multiples tentatives pour oublier cette terrible condition mais toutes se révéleront illusoires.

A, Les paradis artificiels ( la drogue et l’alcool)
Ils sont représentés par les habitués du Black Cat et en particulier Clappique( p.30 et 296) et symbolisent d’ailleurs la décadence des Européens; mais l’opium que fume Gisors en est aussi un exemple: la fumée efface les contours du réel ( et c’est bien là ce que recherche le vieux Gisors) .Il ne croit pas à la lutte , à l’action (celle que mène son fils , par exemple) ; L’opium est une forme de refus, de renoncement, de fuite.
L’opiomanie était à la mode chez les intellectuels des années 30: elle était censée représenter un certain désabusement de tout mais aussi apporter une aide à la méditation; ainsi, dans le roman ,on voit bien que Gisors parle, discute avec tous ceux qui viennent le consulter;il est l’oriental traditionnel, un contemplatif et contrairement aux jeunes du roman, il n’agit pas.

B, Le jeu et le mensonge
Ce sont là encore deux moyens de se bercer d’illusions sur le monde et sur soi-même.
Les jeux d’argent entretiennent une certaine euphorie(p.239 sqq). Au Black Cat, on rit , on danse , on simule la gaîté et le bonheur. Les rires et les grimaces de Clappique devant son miroir représentent cette face clownesque de l’humanité . Clappique, du reste, n’est pas dupe de sa propre mythomanie et il en devient aux yeux du lecteur , sinon sympathique, du moins pitoyable et pathétique.( p.258)

C, L’érotisme: la sexualité est une force puissante qui gomme l’impression de solitude mais s’avère toujours dans le roman une union factice; elle s’apparente même souvent à la destruction de l’autre, à sa négation : ainsi Ferral dans l’acte sexuel cherche avant tout à humilier Valérie pour se donner l’illusion de sa propre puissance.


III Peut-on donner un sens positif à ce titre ?

Sans doute, oui si on considère que la vie en soi n’a pas un sens donné ( moral ou religieux par exemple) mais qu’elle possédera un sens si l’homme lui en donne un. Lequel ?
  A, Amour et Fraternité pour répondre à la solitude. C’est exceptionnel et difficile d’y parvenir mais c’est possible ( p.58) Le couple Kyo-May n’est pas un échec. Il faut aussi citer bien sûr, la très forte camaraderie qui unit tous les frères de lutte, tous les militants et combattants communistes.

B, Action :celle-ci n’est pas une vaine agitation, elle permet de faire avancer les hommes et les idées, elle construit l’histoire, non seulement l’histoire politique des événements mais plus généralement l’histoire de l’Humanité.

C, Art: c’est la réponse de l’Homme au destin; celle de Gisors amateur d’art et de Kama, l’artiste-peintre du roman.
L’art créé par l’homme redonne une harmonie au monde et donc, par là, un sens à la vie; il apporte une certaine sérénité à l’homme qui, grâce à lui se réconcilie avec le cosmos ( l’univers tel qu’il est ) et avec le temps ( en lui conférant une forme d’éternité). Malraux disait : “L’Art est notre anti-destin” c’est-à-dire une façon pour l’homme de ne pas mourir tout à fait dans un monde privé de Dieu et d’au-delà.

Conclusion : Ce titre est donc parfaitement approprié au roman puisqu’il pose les question essentielles qui concernent notre vie et y apportent sinon des réponses, du moins des éléments de réflexion.

Lecture 2 Butor La Modification incipit

Par Laucun - publié le vendredi 26 août 2016 à 08:10


Texte 2 : Butor La Modification (1957)


http://www.ina.fr/video/I00013072


https://espacelettres.wordpress.com/2015/06/02/video-rencontre-avec-michel-butor/


http://www.franceculture.fr/litterature/michel-butor-avoir-le-prix-renaudot-m-etonne-et-m-ete-extremement-utile?xtmc=michel butor&xtnp=1&xtcr=4


http://www.franceculture.fr/litterature/michel-butor-avoir-le-prix-renaudot-m-etonne-et-m-ete-extremement-utile?xtmc=michel butor&xtnp=1&xtcr=4


Généralités pour percevoir l’auteur et l’½uvre :

http://brunorigolt.blog.lemonde.fr/2010/02/12/la-citation-de-la-semaine-michel-butor/


+ lecture Guillaume Gallienne sur France Inter.

https://www.franceinter.fr/emissions/ca-peut-pas-faire-de-mal





PREMIÈRE PARTIE

 


I



Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant.


Vous vous introduisez par l’étroite ouverture en vous frottant contre ses bords, puis, votre valise couverte de granuleux cuir sonre couleur d’épaisse bouteille, votre valise assez petite d’homme habitué aux longs voyages, vous l’arrachez par sa poignée collante, avec vos doigts qui se sont échauffés, si peu lourde qu’elle soit, de l’avoir portée jusqu’ici, vous la soulevez et vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner non seulement dans vos phalanges, dans votre paume, votre poignet et votre bras, mais dans cotre épaule aussi, dans toute la moitié du dos et dans vos vertèbres depuis votre cou jusqu’aux reins.


Non, ce n’est pas seulement l’heure, à peine matinale, qui est responsable de cette faiblesse inhabituelle, c’est déjà l’âge qui cherche à vous convaincre de sa domination sur votre corps, et pourtant, vous venez seulement d’atteindre les quarante cinq ans.


Vos yeux sont mal ouverts, comme voilés de fumée légère, vos paupières sensibles et mal lubrifiées, vos tempes crispées, à la peau tendue et comme raidie en plis minces, vos cheveux, qui se clairsèment et grisonnent, insensiblement pour autrui mais non pour vous, pour Henriette et pour Cécile, ni même pour les enfants désormais sont un peu hérissés et tout votre corps à l’intérieur de vos habits qui le gênent, le serrent et lui pèsent, est comme baigné, dans son réveil imparfait, d’une eau agitée et gazeuse pleine d’animalcules en suspension.


Si vous êtes entré dans ce compartiment, c’est que le coin couloir face à la marche à votre gauche est libre, cette place même que vous auriez fait demandé par Marnal comme à l’habitude s’il avait été encore temps de retenir, mais non que vous auriez demandé vous-même par téléphone, car il ne fallait pas que quelqu’un sût chez Scabelli que c’était vers Rome que vous vous échappiez pour ces quelques jours.


Un homme à votre droite, son visage à la hauteur de votre coude, assis en face de cette place où vous allez vous installer pour ce voyage, un peu plus jeune que vous, quarante ans tout au plus, plus grand que vous, pâle, aux cheveux plus gris que les vôtres, aux yeux clignotants derrière des verres très grossissants, aux mains longues et agitées, aux ongles rongés et brunis de tabac, aux doigts qui se croisent et se décroisent nerveusement dans l’impatience du départ, selon toute vraisemblance le possesseur de cette serviette noire bourrée de dossiers dont vous apercevez quelques coins colorés qui s’insinuent par une couture défaite, et de livres sans doute ennuyeux, reliés, au-dessus de lui comme un emblème, comme une légende qui n’en est pas moins explicative, ou énigmatique, pour être une chose, une possession et non un mot, posée sur le filet de métal aux trous carrés, et appuyée sur la paroi du corridor, cet homme vous dévisage, agacé par votre immobilité, debout, ses pieds gênés par vos pieds : il voudrait vous demander de vous asseoir





Autour de l’écriture : Avoir conscience des écarts entre la narration de Butor et celles des autres auteurs lus dans le manuel, vous permettra de mieux enrichir votre commentaire et votre entretien. Le sujet d’invention effectué vous permettra de vous approprier ce début singulier.



Présentation de l’auteur :


Né en 1926. Inventeur de formes littéraires. Il a été apparenté au Nouveau Roman et a contribué à renouveler le genre romanesque par de nombreuses expérimentations.

Ex : dans La Modification il propose un roman écrit presqu’entièrement à la 2ème pers du pluriel. Il a écrit de nombreux articles sur le roman qu’il a rassemblés dans une série d’ouvrages intitulés Répertoires. Ses romans sont influencés par la musique et tournent le dos à la linéarité du récit traditionnel.

(cf autre extrait d’auteurs du Nouveau roman dans le manuel : Robbe-Grillet La Jalousie p.79)

Voyageur, il a enseigné le français à l’étranger. Il s’intéresse à l’art en général.


Autres romans : Passage de Milan, 1954 et L’emploi du temps, 1956.


La Modification, publié en 1957 = son roman le plus célèbre. = un interminable travelling, celui du voyage en train qui superposent 2 lieux : Rome et Paris. Le récit semble s’écrire dans le présent de la lecture. Il se présente comme un puzzle : le lecteur doit retrouver la trame dissimulée au fil des pages, il doit identifier des personnages, réorganiser l’espace et le temps comme une enquête policière. Texte ouvert : nécessite la participation du lecteur. Nouvelle relation auteur/lecteur. Ce dernier doit ré-écrire le livre. Le roman dévoile aussi sa fabrication, exhibe ses procédés. Le personnage = antihéros et l’histoire apparaît comme une anti-histoire.


Cet extrait = incipit (pour amorcer l’introduction vous pouvez partir de la définition et des fonctions de l’incipit)



incipit La Modification de Butor


A partir de notre plan "b^^^^ateau"



I/ Des éléments informatifs en construction : les pièces d’un puzzle


A. un lieu et un temps effacés

> indices spatio-temporels ténus (à indiquer).


B. personnage anonyme

> des caractéristiques "cliniques"


C. une action banale, anodine

> l’entrée difficile dans un train


transi : symbole du lecteur et métaphore de la lecture


II/ Des éléments incitatifs : un incipit "modifié"


A. découverte de l’intérieur d’une conscience partagée (émotion)

> compassion pour personnage en pleine remise en cause/ en crise.


B. réflexion : le doute

> rite de passage, choix de vie, quelle voie suivre ?

Invitation à considérer nos corps, nos vies.


C. L’aventure d’une écriture

> refus du narrateur omniscient, d’un personnage modèle,

tout semble se construire au fil de l’écriture.





Les particularités de l’extrait :


I – Un incipit déroutant :


Un incipit original qui rompt avec les conventions. Signale d’emblée un nouveau mode d’écriture et surtout de lecture.


A - Un roman à la 2nde personne : un choix innovant

> Ce qui frappe d’emblée c’est la narration à la 2ème pers du pluriel avec un référent difficilement identifiable :

L 1 : « Vous avez mis le pied gauche » ; L 3 « vous essayez en vain de pousser » ; L 5 « vous vous introduisez » ;

Ici le pronom VOUS semble désigner à la fois le personnage, le lecteur et le narrataire.


On note aussi les possessifs de la 2ème pers : vos doigts L 8


Ce vous = unique être vivant mentionné et agissant dans ce passage. Unique protagoniste.


Il se trouve associé à des verbes d’action, notamment des verbes de mouvement : "mettre le pied, s’introduire, entrer, s’échapper ". Rien d’héroïque dans la "geste".


On a donc un incipit surprenant un début" in medias res" qui propulse le lecteur dans le roman même si les enjeux semblent moins dramatiques que ceux de Tchen dans La Condition humaine et les actions accomplies ne semblent pas épiques à l’image des "romans" (récits en vers!) de Chrétien de Troyes, ni même un récit d’initiation (même si le thème du départ, symbole d’une aube nouvelle, est présent...)


On le saura par la suite, le personnage part en train pour l’Italie (il veut rejoindre sa maîtresse) mais il change d’avis en chemin. Est-ce là le sens de la "modification" : un personnage, une pensée en évolution ? ou est-ce parce qu’il s’agit d’une écriture déroutante, "modifiée" ?


> Le VOUS perturbe les relations auteur/ lecteur. L’identité masquée se révèle peu à peu.



B - L’importance accordée aux sensations physiques : la description minutieuse

> Force est de constater que l’auteur insiste sur les sensations (perceptions) corporelles, ici désagréables.

- évocation du corps souvent précise, presque clinique  : champ lexical du corps + adjectif : phalanges, vertèbres etc.


Exs : L 1 « le pied gauche » ; L2 : « votre épaule droite » ; L 8-9 : « avec vos doigts qui se sont échauffés » ; L 10 « vous sentez vos muscles et vos tendons se dessiner ».


Impression que les mouvements sont analysés image par image avec une minutie clinique, objective et un peu froide.


Les sens, mis en avant, sont le toucher + la vue.


Le 2nd paragraphe, par ex., essentiellement au présent, multiplie les notations physiques, comme si le romancier cherchait à faire ressentir physiquement au lecteur cette entrée pénible dans le compartiment, comme s’il voulait mettre le lecteur dans la peau de ce voyageur ni vraiment jeune, ni vraiment âgé (entre maturité et vieillesse).


> Ces différents procédés semblent d’abord orchestrer l’identification du lecteur au personnage, mais cette identification devient moins évidente au fil du texte dans la mesure où le protagoniste banal relève de l’antihéros.



II - Un incipit dramatisé (théâtralisé ?)


Cet incipit est une véritable mise en scène de l’entrée du personnage dans le roman.


A - La dimension métaleptique de l’incipit :

En recourant ainsi au VOUS, aux verbes de mouvements et aux sensations physiques, l’auteur tend à projeter le lecteur au coeur même du récit ("in medias res" ?)


- le temps des verbes : l’auteur recourt essentiellement au passé composé et au présent pour évoquer des actions courtes qui semblent se dérouler en même temps que la lecture, ce qui facilite la fusion lecteur/ personnage. Proche de la situation d’énonciation.


- le voyage, thème du roman opère comme une métaphore de l’activité du lecteur. Le déplacement en train appartient à l’intrigue mais il s’agit aussi du voyage du lecteur dans l’espace du récit. Un récit initiatique ? Le voyage est aussi aventure de l’écriture romanesque (et non plus seulement l’écriture d’une aventure...)


On note bien évidemment la présence du champ lexical du voyage et du train : un train/ panneau coulissant/ compartiment/ coin couloir/ voyage/ votre valise/ homme habitué aux longs voyages + une échappée. Il s’agit pour l’auteur de déterminer le cadre du récit, mais aussi de mettre en scène l’entrée dans le récit : c’est une invitation à un voyage romanesque d’un genre nouveau : « une échappée » pour le personnage, mais aussi une échappée pour l’auteur hors des sentiers battus du roman.


B – Entrée en scène d’ un antihéros, d’un personnage d’un type nouveau : le banal


Ce protagoniste  n’a rien d’un héros au sens premier "héroïque" (lié au divin):

-  « faiblesse inhabituelle »

-  banal, à la mesure de sa « valise assez petite » « yeux mal ouverts »

-  l’âge domine son corps/ opposition entre son âge et la difficulté de ses mouvements. Il a du mal à avancer avec sa valise « si peu lourde qu’elle soit ». Portrait d’un homme déjà vieillissant lignes 16 à  22.

-     il se cache, il dissimule/ voyage clandestin « car il ne fallait pas que quelqu’un sût »

-     il manque d’assurance : « tempes crispées »

-     corps engoncé dans les vêtements. Les objets semblent le gêner (valise, vêtements..)


La syntaxe contribue à la construction d’un antihéros :


Chacun des paragraphes de cet incipit est composé d’une seule phrase, ponctuée de nombreuses virgules. L’auteur recourt à la parataxe (absence de liens logiques) afin de traduire les efforts du personnage, la pénibilité de son entrée dans le train. Il en résulte l’impression d’un personnage en difficulté, mal à l’aise. L’allitération en [R] mime cette difficulté à avancer tandis que l’allitération en [S] suggère la souffrance physique et sans doute psychologique.


On peut noter aussi à ce titre l’importance des portes et des objets opérant comme des obstacles (ils jouent le rôle d’opposants et non d’adjuvants) :


« vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant » L 4 ; « vous vous introduisez par l’étroite ouverture en vous frottant contres ses bords » L 5-6.


Son déplacement est tout aussi chancelant que va l’être sa motivation durant le voyage (il ne descendra pas du train). Le voyage risque de tenir davantage de l’errance.


Il semble par ailleurs routinier, coincé dans des habitudes : « homme habitué aux longs voyages » L 7 + « comme à l’habitude » L 25.


Ces différentes précisions données progressivement ne facilitent pas l’identification du lecteur au personnage. L’auteur essaie de rendre plus vraie la représentation, mais il n’y a pas réelle adéquation entre le personnage et le lecteur. Il propose cependant un portrait en action original qui permet de distiller les informations (incipit dit "suspensif")


Seuls les autres personnages, qui demeureront quasiment absents physiquement du roman sont nommés : Henriette et Cécile (la femme + la maîtresse) / « les enfants » + Marnal, sans doute un employé.


Le VOUS pose alors question : vise-t-il l’identification du lecteur du personnage ou permet-il surtout un certain anonymat du protagoniste qui agit en catimini, qui aspire à voyager incognito dans le contexte d’un adultère ? Ne traduit-il pas aussi une certaine prise de distance du romancier face à la notion même de personnage ? Distance conforme à l’esthétique du "nouveau roman".



Conclusion :


-       un incipit original notamment par son énonciation

-       un incipit en partie déceptif mais qui en appelle à la participation du lecteur

-       le motif du voyage = renouvelé/ il permet aussi comme une mise en abyme de l’aventure de l’écriture et de la lecture.


-       influences du Nouveau Roman : informations données à contretemps ; description minutieuse (comme chez Flaubert...).

-       le protagoniste = anonyme, il apparaît surtout comme un corps

-       un VOUS énigmatique : le lien auteur/narrateur/ personnage/ lecteur est perturbé (comme Jacques le Fataliste de Diderot au XVIIIème siècle).



Si la suite de ce commentaire d’une collègue vous intéresse, suivez le lien

http://sabariscon.e-monsite.com/pages/cours-premiere-l/l-a-incipit-de-la-modification-de-butor.html    

Merci de cette aide !



Une autre explication utile mais l’analyse stylistique manque : 

http://commentairecompose.fr/la-modification-incipit/


Une explication rédigée mais plus difficile d’accès :

https://docs.google.com/file/d/0B3DdFdFxFVIGdFRMZ1BQTmlENWM/edit?pli=1



Un commentaire intéressant (surtout le IIIème axe : le lecteur enquêteur) :


http://francaisclaudel.over-blog.com/2014/04/incipit-la-modification-de-butor.html



 >  > > Une érudition plus vaste s’impose autour du Nouveau Roman (manuel p.39) et du personnage romanesque (p.46). Étudiez cette page de Butor, c’est aussi être conscient d’un style et d’une volonté nouvelle de représenter le monde. L’"aventure de l’écriture se substitue à l’écriture d’une aventure" (Ricardou)... La "Modification" est peut-être d’abord celle de l’incipit traditionnel.




Autre explication sur le net (à relire, à modaliser et à enrichir) :



http://lecturesanalytiques.skyrock.com/1784907084-LA-MODIFICATION-Michel-Butor.html



(Accroche : déf. incipit par ex.)
Michel Butor: né en 1926, romancier qui a appartenu au genre du Nouveau Roman (notion à connaître). Il a également écrit des poèmes et des essais sur la littérature.
Il a écrit: L’emploi du temps (roman de 1956) et Les mots sur la peinture (essai de 1969)

La Modification 1957: Roman à la deuxième personne du pluriel qui se déroule dans un train qui va de Paris à Rome. Le héros se rend à Rome pour rejoindre sa maîtresse dans la ferme intention d’y rester et donc de quitter sa femme et ses enfants. Au fil du roman le lecteur assiste à la modification intérieure du personnage et à la prise de conscience de sa situation. À la fin du roman le héros décide de ne plus vivre avec sa maîtresse, et repart rejoindre sa femme et ses enfants et décide d’écrire un livre pour combler le vide dans sa vie.

Extrait: C’est l’incipit du roman, le héros prend le train qui va l’amener à Rome.



Problématique: En quoi cet extrait montre-t-il un refus classique du genre romanesque?


I) un personnage du Nouveau Roman


Le Nouveau Roman (1950 1970) conteste les conceptions classiques du personnage. C’est le cas ici à travers plusieurs extraits.

a) L’emploi de la 2ème personne du pluriel

Le « vous » semble représenter le héros associé au lecteur interpellé.
Avec cette deuxième personne qui ouvre le roman, les attentes du lecteur sont bousculées et donc le personnage principal est mit sur le même plan que le lecteur, comme si l’on s’adressait à nous.

b) Renseignements sur le personnage

Chaque information découle toujours d’un renseignement anodin: ligne 5 « votre valise assez petite d’homme habitué aux longs voyages » : l’accessoire qui est la valise nous amène à une caractéristique du personnage qui est voyageur, peut être est-ce par rapport à son métier. Ligne 12: ses sensations: la « fatigue » nous amène à son âge. Lignes 15-16-17: détail physique « vos cheveux qui se clairsement et grisonnent, insensiblement pour autrui mais non pour vous, pour Henriette et pour Cécile, ni même pour les enfants désormais » : les cheveux nous amènent également à son âge mais également à sa situation familiale et affective (marié, deux enfants, et une maîtresse). Lignes 22 à 25: « cette place même que vous auriez fait demander par Marnal comme à l’habitude s’il avait été encore temps de retenir, mais non, que vous auriez demandé vous-même par téléphone, car il ne fallait pas que quelqu’un sût chez Scabelli que c’était vers Rome que vous vous échappiez pour ces quelques jours. » cette place qu’il prend dans le compartiment nous amène à ses habitudes professionnelles ainsi qu’à la cause mystérieuse de son voyage.


On a l’impression que le personnage principal est mis d’une certaine manière au second plan comme si l’auteur refusait de braquer directement les projecteurs sur lui.
Les sensations physiques et les descriptions de ce personnage sous-entendent souvent les sentiments intérieurs (un portrait moral) : ligne 15 « vos tempes crispées, à la peau tendue et comme raidie en plis minces » on a ici une redondance et lignes 17-18: « vos cheveux sont un peu hérissés » nous donnent une idée de stress, de tension, de malaise, on a donc sa description MORALE. Puis à la ligne 18 « habits qui le gênent, le serrent et lui pèsent » nous donne une idée de mal aise, d’emprisonnement, d’étouffement.

C’est donc un homme malheureux, insatisfait, dans sa vie quotidienne. Le sentiment d’emprisonnement et ce désir d’être libre se retrouve à la ligne 25 à travers le verbe « échapper », cela confirme donc « qu’il n’en peut plus ».

Cette idée de poids, de difficulté, se retrouve tout au long de l’extrait, à bout de nerf, étouffé par sa propre vie. C’est ainsi que le lecteur doit être très actif dans la compréhension du personnage puisqu’il doit davantage interpréter les choses.


II) Une nouvelle approche du genre romanesque


Les premières lignes du roman montrent que l’auteur conteste les procédés traditionnels du roman.

a) L’emploi des temps

L’auteur utilise ici les temps du discours (présent, passé composé) alors que c’est un récit. Ligne 1 « vous avez mis le pied », ligne 7 « vous la soulevez ». Cela créé un effet de modernité.
Pourtant à la fin de l’extrait nous avons un subjonctif imparfait à la ligne 24 « il ne fallait pas que quelqu’un sût chez Scabelli ». On a l’impression que le nouveau romancier veut constamment échapper à toute forme de codifications romanesques en utilisant des formes modernes et classiques.

b) Descriptions précises d’objets, de sensations, ou d’espaces anodins

On a dans ce passage constamment un effet de zoom.

- La valise: ligne 4 « votre valise couverte de granuleux cuir sombre couleur d’épaisse bouteille », on a donc des précision sur la texture ainsi que sur la couleur (c’est en fait une valise en cuire verte). Un "petit détail vrai" comme dans les descriptions des auteurs réalistes.

- La sensation qui découle de la prise de cet objet: lignes 6 à 10: le verbe « sentir » qui est un verbe de sensation ; de plus, il y a le champ lexical de l’anatomie humaine: « muscle, tendon, phalange, paume, poignet, bras, épaule, dos, vertèbres, cou, reins ». Il y a un aspect quasi scientifique, presque clinique. 
Cette sensation est mise en relief puisque cinq lignes y sont consacrées; pourtant c’est une action totalement ordinaire que de prendre une valise, que tout le monde fait. De plus, cette sensation anodine envahie tout le corps du personnage car c’est une manière de le mettre en relief, de le faire percevoir autant de l’intérieur que de l’extérieur (même si l’analyse psychologique n’est pas explicite).

- Une manière très précise de situer le siège dans l’espace du compartiment: lignes 21-22: « c’est que le coin couloir face à la marche à votre gauche est libre ». Grands nombres d’indicateurs spatiaux renforcent cette idée d’hyper précision pour dire simplement: « la place à gauche est libre ».

Tout cela créé une impression de minutie, de froideur, presque de vacuité (c’est une des caractéristiques du Nouveau Roman et la littérature de l’absurde).

c) Découverte détournée de l’intrigue

C’est à la fin de l’extrait que le lecteur apprend que le héros part à Rome en cachette pour fuir. Toutefois, Butor le fait de manière détournée puisque il utilise la rectification: « cette place (...) mais non, que vous auriez demandé vous même ». Le style oralisant peu surprendre également.



C’est la première page d’une ½uvre appartenant au Nouveau Roman qui refuse les codes traditionnels du genre romanesque. Le personnage principal est comme noyé dans un univers tout en gros plan et la capacité d’interprétation du lecteur est beaucoup plus sollicitée que dans un roman classique. C’est donc une manière nouvelle de présenter une situation classique et atemporelle: un homme partagé entre deux femmes et qui aspire à sortir de la prison qui est devenue sa propre vie
.




Analyse plus complexe :


https://docs.google.com/file/d/0B3DdFdFxFVIGdFRMZ1BQTmlENWM/edit?pli=1

Lecture 3 : Incipit l’Education Sentimentale de Flaubert

Par Laucun - publié le vendredi 26 août 2016 à 03:59

Gustave Flaubert, L’Education sentimentale, Incipit, 1869





> Ex. d’accroche : l’incipit et ses enjeux.

> l’auteur : Gustave Flaubert est un écrivain français né à Rouen en 1821 et mort en 1880. Il a marqué la littérature française car il est l’un des plus grands représentants du mouvement réaliste en France. Ses principaux romans sont Madame Bovary (1857), L’Éducation sentimentale (1869) que l’auteur définit ainsi « l’histoire morale des hommes de ma génération ». Le roman relate de la passion malheureuse de Fréderic Moreau pour madame Arnoux, une femme mariée. Nous étudierons l’incipit du roman (qui vient du latin : incipit qui veut dire « il commence »), c’est-à-dire les premières lignes du roman.
> Il s’agit essentiellement d’une description réaliste d’une scène d’embarquement fluvial, permettant de mettre en scène le héros présenté comme jeune et à l’écart.
> S’agit-il, au regard de la jeunesse du personnage, d’un roman d’initiation ? Pourquoi la description semble l’emporter sur l’action ? Dans quelle mesure l’incipit est-il réaliste ? Comment Flaubert parvient-il à capter l’attention de son lecteur ?alors que l’action peine à démarrer ?

> annonce des axes en fonction de la problématique imposée.





Lecture analytique n°  : l’Education sentimentale, G. Flaubert (p.54)


A. Une histoire inscrite dans le réel : une description abondante, précise et animée.


> marques grammaticales spécifiques de la description : imparfaits (tps du second plan) ; compléments circonstanciels (temps, lieu, manière), nb adjectifs qualificatifs, complément du nom, propositions relatives, phrase complexe … ( qques exemples à donner !)


1. Des indications spatio-temporelles précises (réponses aux quest : où et qd ?) ; réponse Q1 du manuel


suite ci dessous



> Vous pouvez vous référer à cette  lecture linéaire (intéressante mais au plan proposé peu convaincant) :

http://www.bacdefrancais.net/education-sentimentale-flaubert-incipit.php (plan à revoir).



> Reprenez la question d’oral corrigée (photocopie distribuée)



- Citations à retenir

:

 « Me voilà maintenant attelé depuis un mois à un roman de m½urs modernes qui se passera à Paris. Je veux faire l’histoire morale des hommes de ma génération ; « sentimentale » serait plus vrai. C’est un livre d’amour, de passion ; mais de passion telle qu’elle peut exister maintenant, c’est-à-dire inactive » (Correspondance à Mlle Leroyer de Chantepie, 6 octobre 1864).






L’intervention d’auteur autre exemple


http://www.dailymotion.com/video/x1kyc2f_intervention-d-auteur-du-narrateur-exemple-litteraire-tire-de-la-peau-de-chagrin-de-balzac_school



https://www.youtube.com/embed/UdJjuBCgy0o?feature=player_Embedded


https://www.youtube.com/embed/UdJjuBCgy0o?feature=player_embedded"




   Le 15 septembre 1840, vers six heures du matin, la Ville-de-Montereau, près de partir, fumait à gros tourbillons devant le quai Saint-Bernard.

Des gens arrivaient hors d’haleine ; des barriques, des câbles, des corbeilles de linge gênaient la circulation ; les matelots ne répondaient à personne ; on se heurtait ; les colis montaient entre les deux tambours, et le tapage s’absorbait dans le bruissement de la vapeur, qui, s’échappant par des plaques de tôle, enveloppait tout d’une nuée blanchâtre, tandis que la cloche, à l’avant, tintait sans discontinuer.

Enfin le navire partit ; et les deux berges, peuplées de magasins, de chantiers et d’usines, filèrent comme deux larges rubans que l’on déroule.

Un jeune homme de dix-huit ans, à longs cheveux et qui tenait un album sous son bras, restait auprès du gouvernail, immobile. À travers le brouillard, il contemplait des clochers, des édifices dont il ne savait pas les noms ; puis il embrassa, dans un dernier coup d’½il, l’île Saint-Louis, la Cité, Notre-Dame ; et bientôt, Paris disparaissant, il poussa un grand soupir.

M. Frédéric Moreau, nouvellement reçu bachelier, s’en retournait à Nogent-sur-Seine, où il devait languir pendant deux mois, avant d’aller faire son droit. Sa mère, avec la somme indispensable, l’avait envoyé au Havre voir un oncle, dont elle espérait, pour lui, l’héritage ; il en était revenu la veille seulement ; et il se dédommageait de ne pouvoir séjourner dans la capitale, en regagnant sa province par la route la plus longue.

Le tumulte s’apaisait ; tous avaient pris leur place ; quelques-uns, debout, se chauffaient autour de la machine, et la cheminée crachait avec un râle lent et rythmique son panache de fumée noire ; des gouttelettes de rosée coulaient sur les cuivres ; le pont tremblait sous une petite vibration intérieure, et les deux roues, tournant rapidement, battaient l’eau.

La rivière était bordée par des grèves de sable. On rencontrait des trains de bois qui se mettaient à onduler sous le remous des vagues, ou bien, dans un bateau sans voiles, un homme assis pêchait ; puis les brumes errantes se fondirent, le soleil parut, la colline qui suivait à droite le cours de la Seine peu à peu s’abaissa, et il en surgit une autre, plus proche, sur la rive opposée.

Des arbres la couronnaient parmi des maisons basses couvertes de toits à l’italienne. Elles avaient des jardins en pente que divisaient des murs neufs, des grilles de fer, des gazons, des serres chaudes, et des vases de géraniums, espacés régulièrement sur des terrasses où l’on pouvait s’accouder. Plus d’un, en apercevant ces coquettes résidences, si tranquilles, enviait d’en être le propriétaire, pour vivre là jusqu’à la fin de ses jours, avec un bon billard, une chaloupe, une femme ou quelque autre rêve. Le plaisir tout nouveau d’une excursion maritime facilitait les épanchements. Déjà les farceurs commençaient leurs plaisanteries. Beaucoup chantaient. On était gai. Il se versait des petits verres.

Frédéric pensait à la chambre qu’il occuperait là-bas, au plan d’un drame, à des sujets de tableaux, à des passions futures. Il trouvait que le bonheur mérité par l’excellence de son âme tardait à venir. Il se déclama des vers mélancoliques ; il marchait sur le pont à pas rapides ; il s’avança jusqu’au bout, du côté de la cloche ; — et, dans un cercle de passagers et de matelots, il vit un monsieur qui contait des galanteries à une paysanne, tout en lui maniant la croix d’or qu’elle portait sur la poitrine. C’était un gaillaird d’une quarantaine d’années, à cheveux crépus. Sa taille robuste emplissait une jaquette de velours noir, deux émeraudes brillaient à sa chemise de batiste, et son large pantalon blanc tombait sur d’étranges bottes rouges, en cuir de Russie, rehaussées de dessins bleus.

La présence de Frédéric ne le dérangea pas. Il se tourna vers lui plusieurs fois, en l’interpellant par des clins d’½il ; ensuite il offrit des cigares à tous ceux qui l’entouraient. Mais, ennuyé de cette compagnie, sans doute, il alla se mettre plus loin ; Frédéric le suivit.

La conversation roula d’abord sur les différentes espèces de tabacs, puis, tout naturellement, sur les femmes. Le monsieur en bottes rouges donna des conseils au jeune homme ; il exposait des théories, narrait des anecdotes, se citait lui-même en exemple, débitant tout cela d’un ton paterne, avec une ingénuité de corruption divertissante.

Il était républicain : il avait voyagé, il connaissait l’intérieur des théâtres, des restaurants, des journaux, et tous les artistes célèbres, qu’il appelait familièrement par leurs prénoms ; Frédéric lui confia bientôt ses projets ; il les encouragea.

Mais il s’interrompit pour observer le tuyau de la cheminée, puis il marmotta vite un long calcul, afin de savoir « combien chaque coup de piston, à tant de fois par minute, devait, etc. » — Et, la somme trouvée, il admira beaucoup le paysage. Il se disait heureux d’être échappé aux affaires.




résumé succinct :

De retour à Nogent, le tout jeune Frédéric Moreau tombe éperdument amoureux d’une femme plus âgée que lui, Mme Arnoux, l’épouse d’un marchand d’art. On suit Frédéric dans ses amours et ses échecs. Il fera un bon héritage qu’il mangera avant d’en épargner parcimonieusement les dernières miettes. Il connaîtra Rosanette, une demie-mondaine qui lui donnera un enfant qui mourra. Il refusera d’épouser la riche veuve d’un banquier et se verra « voler » Mademoiselle Roque par son meilleur ami. Il traversera les remous du milieu du XIXème siècle en spectateur, assistant sans vraiment s’y impliquer la révolution de 1848 et le coup d’état de Napoléon III.
Vingt-sept ans après leur première et unique rencontre, Frédéric reverra une Mme Arnoux vieillie qui lui avoue son amour, sans pour autant s’abandonner à lui.



http://www.calameo.com/books/000120511e4ecb9129613" target="_blank">Flaubert, L’éducation sentimentale




Axes de lecture


A. Une histoire inscrite dans le réel : une description abondante, précise et animée (hypotypose)


> marques grammaticales spécifiques de la description : imparfaits (tps du second plan) ; compléments circonstanciels (temps, lieu, manière), nb adjectifs qualificatifs, complément du nom, propositions relatives, phrase complexe … ( qques exemples à donner !)



1. Des indications spatio-temporelles précises (réponses aux quest : où et qd ?)



2. Des perceptions visuelles et auditives (réponse à la quest : quoi ?)



3. Un double regard (réponses aux Q : qui décrit ? qui voit ?)




B. Identité et portrait du personnage : un « héros » de roman d’initiation (réponse à la quest. QUI ?)



1. Un état civil précis : la carte d’identité d’un anti-héros.



2. des détails physiques révélateurs d’un état d’esprit romantique.



3. un portrait psychologique à deviner (behaviorisme)




C. Le narrateur et son personnage : une ironie masquée (= l’intention et la réussite propre de l’auteur).



1. Une proximité apparente :



2. Distanciation par l’écriture



3. Connivence avec le lecteur




Retenez que le rythme est capital dans cet incipit tant GF est soucieux de la forme :


« Le 15 septembre 1840, vers six heures du matin, la Ville-de-Montereau, près de partir, fumait à gros tourbillons devant le quai Saint-Bernard. »


Cette phrase est constituée de six séquences rythmiques dont la plupart sont marquées par des virgules. Ce rythme fortement syncopé épouse la lente mise en route du bateau la Ville-de-Montereau.


Le rythme peut s’accélérer (les séquences sont de plus en plus courtes, on parle de cadence mineure), ou ralentir (les séquences s’allongent en une cadence majeure).


  https://www.facebook.com/LEducation-sentimentale-de-Gustave-Flaubert-127557480621118/timeline/



Sur l’auteur :

http://www.bibliolettres.com/w/pages/page.php?id_page=308


http://www.bibliolettres.com/w/pages/page.php?id_page=309



ou en vidéo mais en plan fixe !

https://youtu.be/a_TDgHMJX7k



Découvrir la Correspondance de Flaubert en 1869 : des SMS géniaux !

http://flaubert.univ-rouen.fr/correspondance/conard/outils/annuels.html




objectifs :

respect apparent des conventions de incipit, mais décalage du personnage avec le cadre.

Ironie du narrateur dans ce début très réaliste (au sens où on refuse toute forme d’idéalisation)

l’ouverture du roman comme fermeture des horizons… (contrepied de Diderot)

 

Lecture Analytique :

 

I. Un incipit de roman d’apprentissage

 

Incipit = entrée dans un paysage et dans un personnage dans une alternance qui invite à établir un parallélisme.

 

Une ouverture sous le signe dynamique du départ. Cadre : début de journée (6h du matin), et mise en mouvement du paysage (« le navire partit », « deux berges filaient », « le pont tremblait » : ces verbes de mouvements indiquent une animation des lieux). « Des gens arrivent hors d’haleine » : point de départ sous le signe d’un débordement d’énergie. Le lieu est propice aux désirs naissants, comme en témoigne la scène de séduction finale, qui peut faire écho au titre du roman.

 

Découverte progressive du personnage : un jeune homme de dix-huit ans > M. Frédéric Moreau > Frédéric : progression vers une intimité, avec point de vue externe, puis omniscient, et enfin interne : on entre de plus en plus dans le personnage, qui peut avoir des traits de héros épique, un nouvel Ulysse. Il est jeune, posté « près du gouvernail » comme un capitaine, et son portrait en personnage romantique le fait correspondre à une époque indiquée dès les 1ers mots de l’extrait.

 

Les premières lignes sonnent comme une nouvelle Odyssée, avec ce bateau qui porte un nom épique (Montereau = monter haut?). Cette mise en mouvement, qui correspond à la mise en route de la lecture, peut même avoir un côté symbolique : « … comme deux larges rubans que l’on déroule » : métaphore du livre, du texte qui se déroule ?

 

 

II. Immobilité et paralysie romanesque : un faux départ

 

immobilité et enlisement semblent caractériser ce départ : l’embarquement est marqué par une circulation difficile, un encombrement que la phrase mime avec une accumulation d’objets pluriels. Le personnage est « immobile », et surtout, il semble sans cesse regarder en arrière : ce n’est pas le héros conquérant, mais un personnage qui regrette de partir. « il se dédommageait de ne pouvoir séjourner dans la capitale, en regagnant sa province par la route la plus longue » : on est proche de l’errance, notre héros incarne le juif errant plus que le conquérant…

 

Les verbes sont hantés par cette idée d’un éternel retour :  « reçu », « retournait », « revenu », « regagnant »… : on est sur le mode de la répétition, de l’éternel retour… Drôle d’éducation qui commence par un retour chez la mère… Même le paysage est répétitif lorsque le soleil paraît : une colline disparaît, une autre surgit… Même son regard finit par s’immobiliser, puisqu’il se pose sur un « cercle » de passagers, qu’il préfère qu paysage qui défile (abandon du mouvement dans ce regard fasciné). C’est la fermeture des horizons que célèbre l’ouverture du roman…

 

Le paysage est indéfini « des grèves de sable », « des trains », « le remous des vagues », « un bateau, un homme... » et le regard est lui aussi indéfini « on rencontrait » : dans cette esthétique de la touche juxtaposée, on a un paysage fragmenté décrit par un point de vue éclaté... Plus on avance, et plus la description vole en éclats.

 

III. Une ironie décapante… : le départ = la fin des illusions

 

Loin de l’idéal épique, on a un départ réaliste avec le spectacle des fumées et les vapeurs de la machine. La fumée est présente dès la première phrase, puis la vapeur et une nuée blanchâtre enveloppent le paysage. La description est ainsi sans cesse dévalorisée. La contemplation de notre héros est même fixée sur un paysage disparaissant, « dont il ne savait pas les noms » : il ne contemple que du vide.

 

Du point de vue sonore, il y a également un envahissement de bruits parasites : la cloche est présente au début et à la fin de note extrait (pour son bruit incessant, mais aussi parce que ça permet d’associer Frédéric à une cloche…). En guise de souffle épique on n’a que les soupirs de Frédéric et le râle de la salle de machine. La cheminée qui crache un râle lent et rythmique son panache de fumée noire = métaphore de l’½uvre ?

 

 

On est alors dans un incipit ironique, qui renverse les valeurs épiques et héroïques que pouvait incarner Frédéric. Frédéric est décrit comme un héros romantique, physiquement d’abord, avec ses cheveux longs et son album sous le bras (caricature d’un René). Puis le point de vue interne nous livre ses pensées mélancoliques sur son génie… on a ici une caricature du romantique qui égrène les clichés idéalistes sans cesse mis en échec par l’ironie du narrateur


sur :

http://landryprof.e-monsite.com/pages/annee-2014-2015/sequence-1/in.html





Les questions à l’oral par l’exemple : plan proposé par le prof

et notes de cours à compléter 



Sujet d’entraînement :

- Quelle place et quels enjeux occupe la description dans cette première page ?




> Une question légitimée par un constat (ici une page descriptive des lieux et des personnages retardant l’action) et par un risque : nuire au rôle incitatif d’un incipit par une exposition excessive susceptible de tuer l’envie de poursuivre le récit. Il s’agit donc de conforter le choix de Flaubert en justifiant la nature, les fonctions et la valeur des descriptions dès l’incipit.



Intro / Lecture


Plan à compléter


I. La place privilégiée de la description afin de peindre le réel.


A. Une présentation précise du contexte spatio-temporel. Des informations nombreuses.


- « le 15 septembre » > fin de l’été, saison automnale.


- « 1840 » > monarchie de juillet, contexte conservateur (loin de l’épopée napoléonienne, temps du désenchantement) ; début de l’ère industrielle / monde moderne.


- « vers 6 heures du matin » en incise (entre virgules) > dénote l’aube, la fraîcheur « se chauffaient autour de la machine » (l.21-22), le commencement du jour ; connote le point de départ d’une nouvelle existence et, par mise en abyme, le début du roman...


- effet de réel : précisions temporelles + précisions spatiales = ancrage précis. « Quai Saint Bernard » (l.2) désigne par métonymie Paris … énumération de lieux nb nommés célèbres : « l’ïle Saint-Louis, la Cité, Notre-Dame » (ligne 14).



B. Des indications vraisemblables. Faire vrai grâce à une description vivante.

 


C. Des focalisations variées et mêlées


- narrateur omniscient, vue plongeante des 1ères lignes : « Des gens arrivaient hors d’haleine »


- le regard épouse celui des voyageurs à partir de la ligne 27 grâce au pronom impersonnel  « on » « On rencontrait »(l.27) alors que la description au passé simple «  le soleil parut » indique sans doute la vitesse du bateau, l’accélération du temps.


- le pt de vue de Frédéric Moreau : « Frédéric Moreau pensait à la chambre qu’il occuperait là-bas » (ligne 32). Choix du pt de vue interne : « contemplait », « embrassa », « il se déclama », « il vit ». Il regarde vers le haut : « clocher » puis il descend son regard, il contemple le Paris historique -> rythme ternaire : Corbeilles, câbles, magasins, chantiers, usines L’île saint Louis, la Cité, Notre Dame. « Il embrassa dans un dernier coup d’½il » -> fini par Notre Dame ! « soupir » -> d’amour ? -> lexique romantique. Ne reconnaît pas Notre-Dame alors que c’est un symbole consacré par le romantisme d’Hugo (le roman Notre-Dame de Paris).


> transition : la description soignée conduit à un resserrement du champ de vision sur le personnage, probablement le protagoniste du roman sans en être le « héros », perçue par l’organisation même de l’incipit : « zoom » vers le personnage principal en adoptant son point de vue (focalisation interne) « il pensait », « il déclama » « il vit ».




II. La description pour mettre en scène un héros : une fonction narrative et symbolique.


A. le protagoniste d’un récit d’initiation : une possible identification.

 

B. des détails physiques révélateurs d’un état d’esprit romantique.


- « longs cheveux » : mode romantique (// Théophile Gautier).


- « près du gouvernail » : connote la possible conduite de sa vie ?


- déplacements « inversés » : « immobilisme » (lorsque tout bouge) et « pas rapides » (inutile puisque personnage « coincé » sur le bateau en marche)


- présenté à l’écart et seul (en opposition avec la foule des passagers) « il est immobile et il contemple » > POSTURE ROMANTIQUE.


- A travers les attitudes du personnage, mises en évidence des lignes 11 à 17 avec le verbe « contemplait », le CDN « un grand soupir », l’adjectif « immobile », puis « il devait languir », « il se dédommageait de ne pouvoir séjourner dans la capitale », nous parvenons à déduire certains traits de caractère comme la passivité, sa frustration et son caractère contemplatif.



C. un portrait psychologique à deviner (behaviorisme)

 

III. La valeur réflexive et esthétique d’un incipit descriptif et ironique.


A. la poésie descriptive la quête de la beauté formelle


- la prose de Flaubert souvent imagée avec l’emploi d’un rythme approprié à l’agitation populaire ( propositions juxtaposées dans le paragraphe 2 mimant le brouhaha de l’embarquement) comme à la berceuse lente et constante, mimant l’avancée du bateau à l’aide de courts groupes nominaux de quatre ou cinq syllabes qui s’enchaînent :«  grèves de sable », «  trains de bois », « remous des vagues », « cours de la Seine », « rives opposées » (lignes 27 à 31) complétés par un jeu d’assonances « ou » et d’allitérations en « l » et «v" en "r ».


- La machine est personnifiée « la cheminée crachait avec un râle lent et rythmique son panache de fumée noire » d’autant que la « petite vibration intérieure » (l.25) suggère une trace d’humanité, les « deux roues » pourraient évoquer les jambes d’un bipède…


- Les métaphores se multiplient au paragraphe 7, sans doute sous le regard « artiste » et contemplatif du narrateur et de Frédéric réunis en un seul point de vue : ex métaphore « brumes errantes » (l.29) au moment où l’aube paraît.


- la description l’emporte tant qu’elle devient le sujet et tient lieu d’action : on peut être supris de l’emploi du passé simple « se fondirent, s’abaissa, surgit »avec des métaphores « brumes errantes » verbes de premier plan.


- ajoutons que le passage coupé entre la ligne 31 et 32 est descriptif et que le souci esthétique de Flaubert est tel qu’il lui a falllu cinq ans pour écrire le roman et pas moins de 2355 feuillets pour la composition.



B. des petits détails et des touches ironiques : connivence avec le lecteur.

 



C. Une vision du monde lucide et désenchantée


- Idéalisation dénoncée : mensonge romantique dans lequel s’enferme le personnage. Décrire c’est dénoncer non le monde, la réalité mais le regard porté sur eux. Les clichés, les idées reçues sont moqués. Par exemple à travers le choix de l’adverbe de lieu « là-bas » désignant Paris (pourtant proche!), la capitale est vue naivement comme l’espace de tous les fantasmes et de tous les espoirs. Moreau e une nouvelle Madame Bovary.


- GF paraît en rupture avec une tradition litt. de la foi en l’homme : romans de chevalerie, exaltation de la volonté individuelle, etc). Certains critiques en font le précurseur du « nouveau roman » (p.39).


- Réflexion sur le Temps à l’image du fleuve très présent dans ce passage. Une leçon morale : faute de saisir son destin, on le laisse s’écouler, à l’image de la scène qui ramène doucement mais malgré lui Frédéric Moreau vers Nogent où il est né.







- Citation : « Me voilà maintenant attelé depuis un mois à un roman de m½urs modernes qui se passera à Paris. Je veux faire l’histoire morale des hommes de ma génération ; « sentimentale » serait plus vrai. C’est un livre d’amour, de passion ; mais de passion telle qu’elle peut exister maintenant, c’est-à-dire inactive ».


(Correspondance à Mlle Leroyer de Chantepie, 6 octobre 1864).





Séquence 1 : incipit et roman

Par Laucun - publié le jeudi 25 août 2016 à 09:03

     L’entretien : les possibilités du dialogue

Problématique : Comment commencer ? Quels sont les enjeux d’un incipit ?


Champs de savoirs et de réflexion : - les fonctions de la première page ; les différents points de vue ; l’identification romanesque ; - mots clés : seuil de lecture, pacte de lecture, horizon d’attente.


Aide manuel : Le récit, pages 548 à 553 ; la construction du personnage, p. 66 ; le personnage, p.140.


Pages web conseillées : http://www.incipit.org/ ; http://michel.balmont.free.fr/pedago/outils/incipit.html



Sur le roman en général :

http://frereolivier.fr/documents/francais/PREPARATION-DISSERTATION-ROMAN.pdf



Étude de l’image : - Analyse comparée de deux illustrations de Don Quichotte d’Octave Uzanne et de Gustave Doré (p.59).





 A préparer

Questions sur l’objet d’étude :



> - D’où vient l’origine du mot roman ?


- Outre la distraction, que peut nous apporter la lecture d’un récit ?

- Qu’est-ce qu’un "héros" étymologiquement ? quelle différence avec le terme protagoniste ?

- La notion de personnage, au cours de l’histoire littéraire, se transforme ; comment évolue-t-elle ?

- Qu’est-ce l’identification romanesque ? est-elle nécessaire pour apprécier une fiction ?

L’identification romanesque possède-t-elle des limites ? N’est-elle pas toujours naïve ?

- Qu’est-ce qu’un lecteur idéal pour un romancier ? 

- Quel est l’intérêt du choix du point de vue externe par rapport à un autre choix de narration ?

- Quels regards portent les auteurs sur leurs personnages ?

- Un roman est-il selon Camus toujours de "la philosophie mise en images" ?


et/ ou tout autre sujet type "dissertation"...



Questions sur la séquence :


> - Quelles sont les différentes fonctions d’une première page ?

- Pourquoi parle-t-on de "seuil de lecture" ?

- Qu’est-ce qu’un "horizon d’attente" ?

- Quel début de récit lu vous semble le plus réussi ? Argumentez avec des concessions.

- Un incipit dit "statique" peut paraître moins accrocheur qu’un début "in medias res", quelles autres qualités recèle-t-il  pourtant ?

- Quels rôles jouent les titres ?

- Qu’est-ce qu’une épigraphe ? Quelles fonctions joue-t-elle ?

- Peut-on facilement supprimer les descriptions ?

- Qu’est-ce qu’un début proleptique ?


Questions sur les textes complémentaires :


- D’où vient le terme "incipit" ? que signifie-t-il ?

- Qu’est-ce qu’un incipit dit "traditionnel" ?

- En quoi l’oeuvre de Diderot, Jacques le Fataliste, est-elle déjà novatrice ?

- Comment se terminent les ½uvres lues ? quelle valeur assigner à l’"explicit" ?

- En quoi le "nouveau roman" met-il en question la notion de personnage ?


Questions sur les lectures cursives :

- Comment commence votre lecture cursive?

- Pourriez-vous citer le début d’un roman contemporain accrocheur ?

- Quels liens apparaissent entre le début et la fin du récit lu à la maison ?

- Quelle morale tirer de la dernière page du livre lu en lecture cursive ?

- Quels liens effectués entre le premier et le dernier chapitre ?


Questions sur les activités :

- Que représente le personnage de Don Quichotte ?

- Quel lecteur de roman êtes-vous ?

- Quel est votre dernier livre lu ?

- Qu’avez-vous apprécié dans le récit contemporain lu librement cette année ?





Le terme ’’incipit ’’ vient du verbe latin incipire= commencer. L’incipit sert à désigner le début d’un récit (antonyme = explicit). C’est un "seuil" de lecture. Il peut recéler un certains nombre de topoï "constitués par des situations types d’ouverture narrative extrêmement connues" : le départ et l’arrivée, la découverte et l’attente, le réveil, la rencontre, les jeux de regards.


On peut dégager plusieurs fonctions :


1/ informative et narrative : il crée un monde fictif en donnant des informations sur les personnages, le lieu, le temps. Des descriptions intégrées à la narration permettent de répondre aux différentes questions : Où? Quand? Qui? Quoi? Comment? Pourquoi?


2/ proleptique et programmatique : il a une valeur d’annonce et programme la suite du texte. En effet, il définit le genre du roman (roman épistolaire, roman réaliste...) et les choix de narration (point de vue, registre dominant, niveau de langue...) de l’auteur. Il noue un "contrat" avec le lecteur.

3/ incitative : il doit accrocher et séduire le lecteur. L’attention et la curiosité du lecteur doivent être stimulées par l’imprévisibilité du récit, l’adresse directe au lecteur, la confrontation de celui-ci à une énigme ou l’entrée d’emblée dans l’intrigue "in medias res".


On distingue 4 formes d’incipit :

L’incipit dit "statique" : très fréquent dans les romans réalistes de Balzac par exemple, il est très informatif. Il décrit avec une très grande précision le décor de l’histoire, les personnages mais aussi le contexte historique, social, politique et économique de l’action. La multitude de détails suspend l’action et met le lecteur en état d’attente.

L’incipit dit "progressif" : il distille petit à petit des informations mais ne répond pas à toutes les questions que peut se poser le lecteur.

 L’incipit dit "dynamique" ou encore "in medias res" : il jette le lecteur dans une histoire qui a déjà commencée, sans explication préalable sur la situation, les personnages, le lieu et le moment de l’action. Héritée du genre épique, cette technique à l’effet dramatique immédiat est surtout utilisée dans les les romans du XXème siècle.


L’incipit dit ’’suspensif’’ : il donne peu d’informations et cherche à dérouter le lecteur.



" Étudier les zones de frontière de l’oeuvre littéraire, c’est observer les moyens par lesquels l’opération littéraire comporte des réflexions qui vont au-delà de la littérature mais que la littérature seule peut exprimer " (Italo Calvino)





Votre travail :

Début d’année


Synthèse de connaissances : les promesses d’une première page (séquence 1)


- La première page ( «  ______________ » en latin) ou page liminaire apparaît à chaque lecteur comme un moment clé, un ___________ de lecture où l’on décide ou non d’entrer dans l’½uvre, de poursuivre le récit. Il s’agit de savoir si l’on a envie de tourner la page, de consentir à entrer dans l’univers de la fiction.


- A l’origine, le titre des ½uvres manuscrites était souvent précédé de la mention latine « incipit » « ici commence » qui désigne aujourd’hui le début d’une ½uvre (le premier mot puis, par élargissement, les premières phrases, les premières ______________ ).

 

- Le contraire de l’incipit est l’ ________________ (et non l’excipit !) issu de l’expression latine, « explicit liber », « le livre finit », « ici se termine l’ouvrage », « fin » // desinit (dictionnaire Félix Gaffiot). L’enjeu d’une fin de roman détient aussi toute son importance tant la dernière page (ouverte ou fermée) peut éclairer rétrospectivement tout le récit restant gravée dans l’esprit du lecteur.


- L’incipit peut être précédé de dédicaces, avertissements, adresses, ou d’une __________________ (du grec « inscription », citation en tête d’ouvrage pour en indiquer l’esprit). Il se distingue cependant d’une préface, d’un avis au lecteur ou d’un prologue qui peut être rédigé ou non par l’auteur ( l’ ___________ par exemple).


- Toute la réussite de l’auteur consistera à créer des éléments ________________ pour donner envie de poursuivre la lecture. Les effets d’attente de suspens, de surprise, sont souvent liés aux différents registres (lyrique, pathétique, comique, fantastique, ______________ , didactique, polémique, etc). La réflexion (sociale, morale, existentielle…) du lecteur est également fortement sollicitée. La qualité d’écriture (rythme, composition, style) ne doit pas être négligée : la beauté d’une ½uvre emporte souvent l’adhésion.


- Cette dimension incitative dépasse la dimension _________________ permettant (ou non) de répondre aux questions : où, ___________ , qui, quoi ? La situation d’énonciation initiale présente le contexte spatio-temporel, les personnages, noue une intrigue (action).


- Elle crée un «  ________________ d’attente » pour le lecteur. Avant de tourner la deuxième page, on s’attend à une suite (liée à un événement, thème, genre, émotion, etc.) à partir du contexte de l’½uvre mais aussi en son for intérieur (connotations, souvenirs, expériences, culture). Le titre de l’oeuvre joue aussi ce rôle.


- L’incipit établit implicitement un _________________ de lecture. Il est parfois similaire à un mode d’emploi, à un contrat de genre entre l’auteur et son lecteur. Différents signes annonciateurs du genre littéraire apparaissent ainsi, comme dans le conte merveilleux avec le célèbre et magique : «Il était une fois» (en anglais, « once upon a time », en espagnol « Erase una vez »).


- Comme pour une scène d’ __________________ au théâtre, l’incipit peut détenir plusieurs fonctions :
1 / il crée un monde à la fois _______________ et vraisemblable en donnant des informations sur les personnages, le lieu, le temps, l’action. Des descriptions intégrées à la narration permettent de répondre aux différentes questions : Où ? Quand ? Qui ? _______ ? Comment ? Pourquoi?
2 / il doit accrocher et séduire le lecteur. L’attention et la curiosité du lecteur doivent être stimulées par l’imprévisibilité du récit, l’adresse directe au lecteur, la confrontation de celui-ci à une énigme ou l’entrée d’emblée dans l’intrigue  « in ___________ res ». Il facilite ou non l’identification romanesque.
3 / il a une valeur d’annonce et programme la suite du texte. En effet, il définit le genre et le sous genre du récit (roman épistolaire, réaliste, policier...) et les choix de narration (point de vue, niveau de langue, registre dominant...) de l’auteur. Il permet au lecteur de rentrer dans l’histoire en présentant un événement important, ou une scène secondaire qui va éclairer certains ressorts de l’intrigue.


- On distingue 4 formes d’incipit, 4 formes différentes de commencement (qui peuvent se combiner) :
L’incipit dit « statique » : très fréquent dans les romans réalistes, il est informatif, descriptif et souvent symbolique. Le décor, les personnages mais aussi le contexte historique, social, politique de l’action multiplient les détails retarde l’action et met le lecteur en état d’______________ .
L’incipit dit « ___________________ » : il distille petit à petit des informations mais ne répond pas à toutes les questions que peut se poser le lecteur.
L’incipit dit «  __________________  » ou encore « in médias res : il jette le lecteur dans une histoire qui a déjà commencée, sans explication préalable.


L’incipit dit « suspensif » : il donne peu d’____________________ et cherche à dérouter le lecteur par un puissant effet de dramatisation.

 

- Qui raconte ? (la situation du narrateur).

Si le narrateur ne participe pas à l’histoire, il raconte à la troisième personne, s’efface complètement et tend à l’objectivité. Il peut aussi manifester sa présence par des remarques ponctuelles, des jugements, des marques de subjectivité ( = __________________ ) qui font intrusion dans le récit ; le narrateur peut alors suggérer toute la distance ironique qu’il instaure avec ses personnages.


S’il est placé au c½ur de l’histoire, le narrateur participe aux événements (= narrateur-personnage). Ce mode de narration donne de l’authenticité et crée l’illusion du réel. Il conte sa propre histoire à la première personne ou il peut n’être qu’un personnage secondaire témoin.


Quand il y a identité entre auteur, narrateur et personnage, il s’agit d’une __________________ .


- Qui voit ? Il existe trois points de vue.


¤ narrateur < personnage (s) : point de vue ______________  . Ce type de choix permet de donner une impression de neutralité, d’authenticité proche du documentaire.


¤ narrateur = personnage (s). L’angle de perception est limité : le temps et l’espace sont ressentis subjectivement par un personnage. Il permet souvent l’identification, c’est le pt de vue _________________


¤ narrateur ____ personnage(s), le point de vue est omniscient. Il permet une narration riche permettant d’expliquer des comportements, d’enrichir l’analyse historique, sociologique ou psychologique.


- Comment le héros se découvre-t-il ? La découverte du personnage parfois éponyme se révèle grâce à un nom, une origine sociale, une place dans la famille, dans la société. Son portrait physique et moral ( _____________ ou en action) est révélé également par les paroles retranscrites directement (avec des tirets et des guillemets) ou indirectement (monologue intérieur/ style indirect libre). Son parcours est souvent rythmé par des moments clés : scènes de rencontre, d’action, de choix (précédé d’une délibération), de crises (sentimentale, sociale, existentielle).


- L’identification romanesque est-elle obligatoire ? S’identifier, cela peut être :

¤ A l’image des « neurones miroirs » en sciences, voir à travers le personnage grâce à l’art de la fiction

¤ Se reconnaître partiellement (par un trait physique, social, ou moral) ¤ Éprouver une émotion commune, de la « sympathie »

¤ Se projeter, se rêver dans un autre (vouloir devenir comme…)

¤ Épouser une vision du monde commune ...


> Chez Malraux, nous pouvons nous identifier paradoxalement à Tchen, le tueur alors qu’il serait plus humain de s’intéresser à la victime ! La focalisation interne nous oblige à voir le monde à travers ses yeux. Le héros sollicite notre désir mimétique. Une relation affective se tisse avec les personnages (affection, répulsion, intérêt, curiosité, admiration). Le danger serait de se prendre réellement pour le personnage : quand l’autre pénètre en soi cela s’appelle l’aliénation, à la manière du personnage de Cervantès ____ _______________ qui pense être un chevalier errant à force de lire des récits épiques. Parallèlement, le processus de la distanciation opère. Certains écrivains se mettent à distance de leurs personnages grâce à une ironie finement perceptible. Dans les années 1950, l’école du nouveau roman (Sarraute, Butor, Robbe-Grillet) tente de déconstruire l’image du personnage conventionnel (refus de l’action, de la psychologie, du romanesque) ; il tente de mettre à jour les codes « périmés » du roman dont l’illusion romanesque.


- Formes et fonctions des premières pages. Les enjeux d’un incipit sont nombreux : divertir, dépayser, peindre ; émouvoir, interpeller, choquer ; témoigner, exprimer et partager des convictions, poser des interrogations.


Si l’enjeu est l’apprentissage de la vie, les formes se rapprochent du roman _______________ (picaro = héros aventurier populaire parfois voleur et vagabond), de formation ( parcours affectif, social et moral d’un personnage), d’une fresque familiale, ou de l’autobiographie.


Si l’enjeu reste l’analyse des sentiments, le roman de chevalerie, le roman pastoral, d’analyse (étude psychologique des personnages), ou épistolaire s’imposent.


S’il s’agit d’explorations d’univers inconnus, priment le roman d’aventures, historique, policier ou de _____________ - ____________.


Si il y a contestation des valeurs, des normes et des préjugés : roman satirique, comique, le conte philosophique occupent la place.


Si une réflexion sur la société se révèle en filigrane : le récit réaliste, l’utopie, la contre utopie, la dystopie, le roman de m½urs, engagé, ou social, le récit philosophique, le « nouveau roman » s’imposent.


>>>>>>>>>>>>> A noter que de nombreux récits, hybrides, sont à la croisée de ces formes. Une étiquette « générique » ne dit rien de la complexité et de la beauté d’un chef d’½uvre. Il existe également des parodies d’ouvertures romanesques qui tendent à détruire l’illusion romanesque (voir Diderot, Jacques le fataliste et son Maître, manuel p.48/50 où l’illusion de vérité est remise en question).




>>> Application : Selon vous, quelles qualités doit présenter un bon début de roman ?

Appuyez-vous sur les pages étudiées et sur les incipit du manuel de français (Diderot, Flaubert, Butor ). Organisez votre réponse.




Louis ARAGON dans « Je n’ai jamais appris à écrire ou les incipit » (paru en 1969) s’interroge sur ces « phrases initiatrices », ces « phrases de réveil » leur attribuant une vertu magique. Il rapporte dans cet essai les réflexions d’un autre écrivain :

"La première phrase c’est le pied d’un arc qui se déploie jusqu’à l’autre pied, à la phrase terminale" ; ou encore : "C’est le la, auquel l’écrivain prête l’oreille."


En somme, l’incipit – terme qu’ARAGON a remis au goût du jour - est considéré comme l’embrayeur de l’écriture, ARAGON appuie ainsi sur l’idée d’une création littéraire spontanée. Les premiers mots offrent une sorte de tremplin au reste du texte qui se déroule alors presque « automatiquement » (je mets des guillemets), l’écrivain n’a plus qu’à s’en emparer.

 




« Nul récit n’a de puissance, nul ne laisse de trace, si nous ne sentons pas qu’il s’agit de nous-mêmes », écrit John Steinbeck dans À l’Est d’Eden. Et s’ils nous parlent de façon si personnelle, c’est qu’en nous les récits ont formé le sens du temps, lui procurant à la fois une organisation et un contenu. « Le temps devient humain dans la mesure où il est articulé de manière narrative ; en retour le récit est significatif dans la mesure où il dessine les traits de l’expérience temporelle », rappelle Paul Ricoeur dans Temps et Récit. Tant l’appropriation du temps que la construction d’une identité subjective ouverte requièrent selon lui la « mise en intrigue » par un récit qui « donne forme à ce qui est informe ».

Ce rapport fondamental de l’homme au récit – dans la diversité même du positionnement qu’il implique, mimétique, immersif, ou distancié – mérite d’être interrogé, non seulement sous l’angle esthétique mais aussi dans une perspective anthropologique, politique et axiologique. En effet, le récit est en soi porteur de valeurs cognitives et morales.

De nos jours, alors que les diverses formes de narration, soutenues par des moyens inédits de communication capables de s’adresser à tous et à chacun, sont de plus en plus invasives et semblent gagner toutes les sphères, du divertissement (succès phénoménal des feuilletons, des jeux vidéos) à la communication (storytelling), il convient d’envisager en dehors de toute simplification les usages et la portée du récit à l’heure du numérique. S’il peut paraître inquiétant de voir la réflexion sur le numérique et ses enjeux se centrer le plus souvent sur les questions touchant à l’économie, à la programmation et aux développements de la robotique, le déploiement multiforme d’une activité narrative et fictionnelle manifeste en revanche une aspiration collective au partage des valeurs et des imaginaires.

Eléments de cours : le roman

Par Laucun - publié le jeudi 25 août 2016 à 06:55

Lecture 4 Modiano Dora Bruder ES1

Par Laucun - publié le mercredi 24 août 2016 à 05:28

Lecture analytique 4 : Incipit du récit Dora Bruder de Patrick Modiano.

 

Dora Bruder, Patrick Modiano, 1997


  Il y a huit ans, dans un vieux journal, Paris-Soir, qui datait du 31 décembre 1941, je suis tombé à la page trois sur une rubrique : « D’hier à aujourd’hui ». Au bas de celle-ci, j’ai lu :


« PARIS.

 On recherche une jeune fille, Dora Bruder, 15 ans, 1 m 55, visage ovale, yeux gris-marron, manteau sport gris, pull-over bordeaux, jupe et chapeau bleu marine, chaussures sport marron. Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41 boulevard Ornano, Paris. »

 

Ce quartier du boulevard Ornano, je le connais depuis longtemps. Dans mon enfance, j’accompagnais ma mère au marché aux Puces de Saint-Ouen. Nous descendions de l’autobus à la porte de Clignancourt et quelquefois devant la mairie du XVIIIe arrondissement. C’était toujours le samedi ou le dimanche après-midi.


En hiver, sur le trottoir de l’avenue, le long de la caserne Clignancourt, dans le flot des passants, se tenait, avec son appareil à trépied, le gros photographe au nez grumeleux et aux lunettes rondes qui proposait une « photo souvenir ». L’été, il se postait sur les planches de Deauville, devant le bar du Soleil. Il y trouvait des clients. Mais là, porte de Clignancourt, les passants ne semblaient pas vouloir se faire photographier. Il portait un vieux pardessus et l’une de ses chaussures était trouée.


Je me souviens du boulevard Barbès et du boulevard Ornano déserts, un dimanche après-midi de soleil, en mai 1958. À chaque carrefour, des groupes de gardes mobiles, à cause des événements d’Algérie.


J’étais dans ce quartier l’hiver 1965. J’avais une amie qui habitait rue Championnet. Ornano 49-20.


Déjà, à l’époque, le flot des passants du dimanche, le long de la caserne, avait dû emporter le gros photographe, mais je ne suis jamais allé vérifier. À quoi avait-elle servi, cette caserne ? On m’avait dit qu’elle abritait des troupes coloniales.


Janvier 1965. La nuit tombait vers six heures sur le carrefour du boulevard Ornano et de la rue Championnet. Je n’étais rien, je me confondais avec ce crépuscule, ces rues.


Le dernier café, au bout du boulevard Ornano, côté numéros pairs, s’appelait « Verse Toujours ». À gauche, au coin du boulevard Ney, il y en avait un autre, avec un juke-box. Au carrefour Ornano-Championnet, une pharmacie, deux cafés, l’un plus ancien, à l’angle de la rue Duhesme.


Ce que j’ai pu attendre dans ces cafés... Très tôt le matin quand il faisait nuit. En fin d’après-midi à la tombée de la nuit. Plus tard, à l’heure de la fermeture...


Le dimanche soir, une vieille automobile de sport noire – une Jaguar, me semble-t-il – était garée rue Championnet, à la hauteur de l’école maternelle. Elle portait une plaque à l’arrière : G.I.G. Grand invalide de guerre. La présence de cette voiture dans le quartier m’avait frappé. Je me demandais quel visage pouvait bien avoir son propriétaire.


À partir de neuf heures du soir, le boulevard était désert. Je revois encore la lumière de la bouche du métro Simplon, et, presque en face, celle de l’entrée du cinéma Ornano 43. L’immeuble du 41, précédant le cinéma, n’avait jamais attiré mon attention, et pourtant je suis passé devant lui pendant des mois, des années. De 1965 à 1968. Adresser toutes indications à M. et Mme Bruder, 41 boulevard Ornano, Paris.




Eléments d’introduction

> accroche à trouver.


Résultat d’images pour Modiano Dora bruder


> Patrick Modiano, né en 1945 à Boulogne-Billancourt ( près de Paris) d’un père juif italien Albert Modiano et d’une mère comédienne Luisa Colpeyn , a , depuis son premier roman La place de l’ étoile publié en 1968, souvent évoqué l’époque trouble de l’occupation nazie dans les années 1940 pendant la seconde guerre mondiale. Parallèlement à son ½uvre de romancier, il écrit des scénarios de films qui parlent aussi de la Résistance et de la collaboration notamment avec Lacombe Lucien en 1974 et Bon voyage en 2004. Sans doute l’attitude ambiguë de son père pendant la guerre ne cesse de hanter Modiano comme la mort de son jeune frère Rudy en 1957. Dora Bruder, publié en 1997, récit plutôt que roman, se présente comme la recherche d’une jeune fille qui a réellement existé et qui a connu le triste sort des Juifs pendant la seconde guerre mondiale. Cette « biographie » est née d’un avis de recherche que l’auteur a trouvé dans un journal de 1941 alors qu’il faisait une enquête aux Archives nationales sur la période de l’occupation. Ouvrage qui a demandé huit ans à Patrick Modiano qui a même envisagé d’arrêter son enquête et qui a écrit avec Voyage de noces en 1990 une version romancée de l’histoire de Dora. Ce récit pour lequel il est difficile de fixer un genre tant il est hybride ( il tient à la fois de la biographie mais aussi de l’autobiographie et du roman) sera salué à sa sortie comme une contribution « au devoir de mémoire » .

Nous allons étudier l’incipit de Dora Bruder en constatant combien les éléments informatifs restent fragmentaires pour déterminer le genre du récit ; puis nous tenterons de percevoir l’atmosphère mystérieuse de cet incipit aussi poétique qu’énigmatique.


Résultat d’images pour Modiano Dora bruder


I) Un récit d’un genre incertain : les éléments informatifs

Souvent le lecteur d’un récit attend dans un début d’être renseigné sur le cadre (le lieu et l’époque), les personnages et l’action. Les informations semblent se mêler confusément.

a) Le cadre temporel : des époques multiples où l’épaisseur du temps semble être abolie.

Époques multiples : le lecteur est un peu dérouté par les différentes époques évoquées et qui se succèdent sans lien apparent. On distingue quatre niveaux temporels :

1) « il y a huit ans » (formule impersonnelle comme celle d’un conte) : il peut s’agir de 1988 puisque le présent de l’écriture est 1996 ( le livre a été publié en 1997)

2) période de la guerre : 1941 Occupation nazie à Paris.

3) enfance de Modiano : « dans mon enfance », « en 1958 »,

4) jeunesse de Modiano : année 1965 , année de ses 20 ans citée deux fois : paragraphe 6 et paragraphe 8 .

> On remarque des ressemblances entre ces périodes : l’hiver : décembre 1941 et janvier 1965 ( une saison froide un peu lugubre et mélancolique), des périodes de guerre 1941 ( seconde guerre mondiale : Occupation allemande) 1958 ( guerre d’Algérie appelée par euphémisme « événements » à l’époque) : périodes un peu troubles dont la France n’a pas forcément à être fière : collaboration, persécution des Juifs, torture en Algérie. Ces éléments sont implicites mais Modiano y pense et souhaite que le lecteur n’oublie pas ces moments peu glorieux de l’histoire française.

b) le cadre spatial : des lieux précis oscillant entre réalisme et symbolisme.

Insistance sur l’adresse qui termine l’annonce : « 41 boulevard Ornano, Paris ». Paris , ville très aimée par l’auteur ( il a fait des commentaires sur des photos de Brassaï Paris Tendresse) commence et clôture l’annonce comme si l’histoire n’allait pas sortir de ce lieu qui devient comme une prison pour Dora. On remarquera la coïncidence non voulue par l’auteur puisque c’est la réalité entre le numéro de rue 41 et la première date donnée « 1941 ». ( Comme un clin d’½il du destin auquel Modiano croit). Lieux connus du narrateur ( ce qui rapproche les deux personnages) » depuis mon enfance » ils ont fait l’objet d’un rituel bien montré par l’imparfait « j’accompagnais … », « nous descendions » . Modiano se fait très précis car en peu de lignes il évoque et nomme beaucoup de lieux : "Boulevard Ornano, Saint-Ouen et son célèbre marché aux Puces "( symbolique puisqu’on trouve dans ce lieu encore vivant des objets anciens liés au passé) , la porte de Clignancourt , « la mairie du XVIIIème » , « la caserne Clignancourt » ( qui fait l’objet d’une répétition et rappelle un contexte militaire ou de manque de liberté et annonce l’arrestation de Dora), « boulevard Barbès », « rue Championnet ». Ces lieux sont plutôt populaires et très fréquentés : on sera attentif à la répétition de la métaphore « dans le flot des passants » surtout que Modiano emploie assez peu d’images , lui qui a une écriture simple, sans fioriture. Ce mouvement s’oppose évidemment à la volonté de fixer du photographe ou de l’auteur.

Résultat d’images pour le cinéma ornano 43

 

c) les personnages multiples : le lien suggéré entre le narrateur, le personnage éponyme, le photographe.

incertitude sur le personnage principal :

1) « Dora Bruder » à cause du titre éponyme et de la présence en première place de l’avis de recherche. Le lecteur est habitué à ce que le titre informe du personnage principal comme pour Manon Lescaut de l’abbé Prévost XVIIIème siècle que cite d’ailleurs Modiano à la page 18 ou Madame Bovary de Flaubert au XIX ème siècle ( même si les autres récits de Modiano ne sont jamais éponymes). Les éléments donnés sont peu nombreux et relativement vagues. : on remarquera la sécheresse de l’annonce que Modiano a retranscrite telle quelle. Cette annonce nous fournit un portrait assez neutre et seulement physique (absence de portrait moral) : sa taille 1 m55 , son âge 15 ans. Son nom et son prénom font d’elle une étrangère puisque son nom a une consonance germanique qui signifie « frère ». Doit-on voir dans ce nom un écho au frère Rudy qui lui aussi a disparu ? Dora est un prénom d’origine grecque qui signifie Don mais c’était aussi le nom d’un camp de concentration nazi. N’est-ce pas une manière d’annoncer la suite du récit ? D’autant que le blanc typographique isole cette annonce et le lecteur est surpris de voir que la suite met en scène un autre personnage.


Résultat d’images pour Dora bruder

2) le narrateur dont on peut penser qu’il est aussi l’auteur grâce aux informations qu’il nous donne sur les lieux qu’il fréquentait puisque le récit commence avec le pronom « je » (discret mais présent) : « je suis tombé » , « j’ai lu » et qu’après l’annonce, l’extrait nous fournit des brefs souvenirs autobiographiques fragmentaires bien montrés par l’expression « je me souviens » employée au paragraphe 4 : les paragraphes sont plutôt courts , les phrases souvent nominales « A chaque carrefour … Algérie » , comme s’il s’agissait de flashes très rapides, des souvenirs personnels soit d’événements habituels « dans mon enfance, j’accompagnais ( imparfait d’habitude) », soit d’événements ponctuels «  un dimanche après-midi de soleil en mai 1958 » mais aussi des souvenirs plus universels : implicitement la seconde guerre mondiale avec « 1941 » et la guerre d’Algérie « à cause des événements d’Algérie » ( 1958) Dans cet extrait , le narrateur semble avoir oublié Dora comme peut-être d’autres voudraient le faire.

3) le photographe dont on esquisse une mini-biographie ( n’est-il pas un double symbolique de l’écrivain ?) puisqu’il est présent dans deux paragraphes : le 4 et le 7 : il semble avoir une importance puisqu’il est appelé « le » ( article défini) gros photographe : on a des détails physiques  « gros » ( x2), « nez grumeleux », « vieux pardessus», des habitudes « en hiver se tenait » , « l’été ,il se postait ». Pourquoi est-il symbolique ? il permet le « souvenir ». C’est ce qui le rapproche du narrateur qui lui aussi « se souvient » et garde un souvenir en écrivant . Ne dira –t-il pas plus loin qu’il est un gardien de la mémoire ? En fait , si le lecteur est attentif, il se rend compte que les trois personnages, Dora,le narrateur et le photographe ont aussi en commun une identité menacée : Dora est « recherchée », le photographe( dont Modiano avait insisté le dénuement : « vieux pardessus », »chaussure trouée » a été « emporté » , Où ? le narrateur n’est pas « allé vérifier », et le narrateur lui-même dit qu’il n’était « rien ». alors qu’il avait 20 ans en 1965.

> Ainsi le lecteur , même s’il peut trouver des liens entre certains éléments est déconcerté par ce début déroutant d’autant que le sujet du livre n’est pas non plus apparent et reste indéfini. L’action est ponctuée par une question rhétorique, des hypothèses, des incertitudes : « A quoi avait-elle servi, cette caserne » ? Elle laisse à penser qu’une enquête démarre. Que cherche à nous raconter Modiano au juste ?  
 


II) Des éléments incitatifs : de la petite à la grande histoire

a. Emotion trouble liée l’énigme inquiétante d’un fait divers : une aventure individuelle.

L’avis de recherche qui ouvre le récit relève du fait divers ( c’est-à-dire un événement raconté dans une rubrique de journal). Il signale la disparition d’une adolescente « 15 ans » dont les parents donnent le signalement pour la retrouver. Le personnage de Dora Bruder semble être un personnage qui est en rupture avec la banalité de la vie quotidienne puisque son nom apparaît dans le journal «  Paris soir » bien cité par Modiano. A-t-elle fugué, a-t-elle été tuée, violée ? On comprend que l’auteur ait pu être attiré par cette annonce encore une fois réelle qu’il a trouvée en faisant des recherches aux Archives ( même s’il ne le dit pas là pour donner plus de mystère à cette histoire) car il suit en cela des grands écrivains qui l’ont précédé : Flaubert pour Madame Bovary , Stendhal Le Rouge et le Noir Genet avec les Bonnes . D’ailleurs Modiano se fait un peu enquêteur même si cela reste discret dans ce début « je ne suis jamais allé vérifier » : ce dernier verbe montre un auteur qui recherche des preuves, des indices même si dans ce cas-là il n’est pas allé sur le terrain. C’est aussi pour cela que les lieux sont si importants pour Modiano : ils portent les gens . Ne dit-il pas ? « je me confondais avec ces rues » , n’est-ce pas ce qui est arrivé peut-être à Dora ? On comprend qu’il a dû poser des questions « on m’avait dit … ».



b) Réflexion sur le Temps et l’Histoire : un élargissement collectif

Mais Modiano ne va pas procéder comme ses prédécesseurs car Dora va garder son nom que Modiano retrouvera ensuite dans le Mémorial de la déportation des Juifs de France que Serge Klarsfeld a publié en 1978.Il va se servir de ce fait réel important , bien dramatisé par la présence au début du récit, de la fiche signalétique qui se détache nettement sur le vide à cause du blanc typographique qui symbolise un effacement, une disparition plus importante que celle d’un simple individu. La date « 1941 » montre bien que c’est un moment de l’histoire important connu du lecteur : la seconde guerre mondiale et le nom des personnes même si encore une fois il est vrai peut nous fait songer que le destin de Dora est celui aussi de ses « frères » et qu’elle symbolise une collectivité. Le présent de « on recherche » montre qu’on n’a pas fini de rechercher Dora Bruder et tous ceux qui ont disparu en même temps qu’elle et c’est presque ce travail d’historien plutôt que de romancier que va faire Modiano. D’ailleurs le style simple un peu épuré de Modiano nous fait plutôt penser à un travail de biographie historique plutôt qu’à un travail d’enjolivement romanesque. La disparition de Dora Bruder n’est pas un événement qui appartient au passé , il doit ressurgir dans le présent et même si Modiano ne le dit pas explicitement ici dans ce début, il se montrera comme un gardien de la mémoire, luttant contre l’oubli.

c) Le style sobre de Modiano : une méditation poétique, un enjeu de mémoire

L’importance des phrases brèves (parfois averbales), rarement longues et complexes, semble mimer les réminiscences liées au moment même de l’écriture comme une mémoire involontaire. Les propositions brèves peuvent en effet rappeler des flashes, des visions, comme la « lumière de la bouche de métro Simplon ». L’opposition du jour lumineux et de la nuit est suggéré par l’emploi du terme poétique « crépuscule » ou la répétition du mot « nuit ». Symboliquement Modiano semble vouloir faire la lumière sur l’ombre des disparus (Dora, un photographe, un invalide de guerre).

Les faits avérés se mêlent à des incertitudes nombreuses traduites par les modalisateurs « avait dû » « me semble-t-il ». La curiosité du narrateur « je me demandais » conduit parfois au mystère, telle la description d’une vieille automobile de sport noire luxueuse (Jaguar) sans chauffeur à la fin du passage l’invalide de guerre ne paraît plus qu’un homme sans visage, un spectre inquiétant). L’art de Modiano conduit à cette impression troublante que les périodes, les êtres, les perspectives de superposent et se brouillent : « Je n’étais rien, je me confondais avec ce crépuscule, ces rues. »

La reprise de l’annonce à la fin du premier chapitre traduit ce qui le hante cinquante ans après les faits : la double disparition de Dora (fugueuse et victime d’un génocide).


> Même si le titre semblait se concentrer sur l’histoire d’un être particulier, Dora Bruder , on devine dès l’ouverture déroutante de ce récit , grâce aux indications temporelles, que l’héroïne sera plus qu’une simple jeune fugueuse, rebelle dans Paris. On comprend aussi que pour cerner son « personnage », Modiano ira puiser dans des écritures différentes : autobiographie, biographie, enquête historique et même le roman. L’écrivain fera une oeuvre de mémoire, il sera un instrument de lutte contre l’oubli.




 

Résultat d’images pour Dora bruder

A lire (en complément) : le discours de Modiano
  http://www.lemonde.fr/prix-nobel/article/2014/12/07/verbatim-le-discours-de-reception-du-prix-nobel-de-patrick-modiano_4536162_1772031.html

Fiche ?

Par Laucun - publié le mercredi 2 septembre 2015 à 09:34

Source : http://www.weblettres.net/blogs/index.php?w=Lireetsaccomp

 

 

  Voici, pour vous aider à compléter votre travail, la fiche empruntée à un collègue de weblettres, que vous pouvez réaliser sur les  incipit(s) étudiés, sur le(s) extrait(s) de Camus, de Dom Juan à venir. ce n’est qu’un schéma vous pourrez la personnaliser !

 

Les fiches de préparation à l’oral

 

COMMENT CONSTRUIRE UNE FICHE DE RÉVISION ?

 

 L’exposé ne dure que dix minutes et la question de l’examinateur ne porte jamais sur des points de détail, aussi il faut distinguer les idées et les questions essentielles.

 

Pensez à rechercher le sens des mots inconnus. Cela facilitera une lecture fluide et expressive !

 


I. Dans quelles catégories ce texte s’inscrit-il ?

- Quel est son genre ? Comédie ou tragédie, poème lyrique, forme fixe, article de dictionnaire, extrait d’un essai, apologue etc.

- Quel est son type ? Discours ou récit ; texte didactique, argumentatif, narratif, descriptif, etc.

- Quel est sa forme ? Sonnet pour un poème, tirade ou monologue s’il s’agit de théâtre, etc.

- Quelle est sa fonction ? Relevez s’il s’agit d’une scène d’exposition, d’un incipit, d’un excipit, d’une description, d’un éloge, etc.


 Ces questions sont essentielles car on ne vous excusera pas de ne pas savoir ce qu’est un sonnet ou un apologue et d’autre part, parce qu’elles font surgir des problématiques, par exemple en quoi un chapitre de Candide relève à la fois du conte (parodie du conte de fée) et du texte philosophique.

 

 

II. Quels effets a-t-il sur nous ?

 Cette question pourrait-être formulée autrement : quel est son registre dominant ? Parfois, plusieurs registres voisinent au sein d’un même texte de manière ambivalente. Souvenez-vous alors des caractéristiques de ce registre. Apprenez la liste des registres : lyrique, élégiaque, comique, satirique, pathétique, polémique, didactique, etc.

 Cela vous aidera beaucoup tant pour l’oral que pour l’écrit.

 

III. Comment le texte est-il organisé ?

Quelle est l’organisation formelle ? La disposition des paragraphes d’un texte ou des strophes d’un poème, les anaphores, etc. (à observer sur le plan graphique).

Quelle est la logique de progression ? Circuit argumentatif dans un extrait d’essai, progression chronologique ou spatiale. Dans « Mai » d’Apollinaire, il ya une progression à la fois spatiale (le long du fleuve) et temporelle à travers les phases du chagrin d’amour. Cette organisation se retrouve dans nombre de romans. Le sonnet requiert une chute ou "pointe".

Quelle est la progression thématique ? Comment passe-t-on d’une idée à une autre ? Cela est essentiel dans un texte argumentatif.

Il est essentiel que vous ayez en tête une sorte de plan de chaque texte.


IV. Quel a été le plan du cours ?

 Indiquez succinctement le plan suivi lors du cours et dégagez pour chaque phase les idées principales. Bien souvent indiquer l’intitulé des axes de lecture et des sous-parties suffit.

Il vous faut surtout retenir 10 caractéristiques d’écriture pour chaque passage étudié. 


V. Comment les effets sont-ils produits ? Au regard de quelle(s) intention(s)?

Réalisez un tableau en trois colonnes (je relève, je caractérise, j’interprète). Attention : notez seulement les exemples les plus significatifs.

Faites toujours le lien entre un effet et le dégagement du sens. Que ressentez-vous ? Qu’avez-vous compris ? Vous pouvez formuler des hypothèses de lecture personnelle. Mais il n’y a rien de pire qu’une accumulation de remarque formelles dépourvues de signification, par exemple : détailler les figures de rhétorique sans exprimer ce qu’elles signifient.

 

VI. Synthèse

 Efforcez-vous de dégager deux ou trois idées essentielles que vous pourriez utiliser en conclusion d’un commentaire; bien souvent elles conviennent parfaitement à la conclusion de l’exposé. Expliquez par exemple que le texte s’inscrit dans courant littéraire ou artistique. Montrez aussi que vous avez perçu son originalité :

En quoi ce texte est-il singulier ? Où s’inscrit la réussite principale de l’auteur?

En quoi vous permet-il de mieux comprendre et mieux ressentir le monde ?

Dites cela en quelques mots.

Pensez aussi à des élargissement culturels : suite de l’extrait, mouvement littéraire associé, genres artistiques proches. On a pu ainsi rapprocher le sonnet et la chanson.

 

VII. Préparez une liste de question que l’on pourrait vous poser.

 Le professeur vous indiquera la plupart des questions. Efforcez-vous de trouver un plan pertinent en dégageant la problématique. Indiquez le. Cela vous évitera de réciter le cours sans prendre en compte la demande de l’examinateur.

 

VIII. Préparez l’entretien.

N’oubliez pas que l’entretien compte pour la moitié de la note. Vous devez donc indiquer sur votre fiche :

Avec quels documents complémentaires (autres extraits du livre, textes appartenant au même registre, références artistiques, etc.) vous pourriez mettre le texte en rapport.

Quels enrichissement ces documents apportent

Quelles activités vous avez effectuées durant l’année qui montreraient votre implication personnelle dans le cours.

 

 

 Enfin, n’oubliez pas que pour être efficace votre fiche doit être succincte : un feuillet et demi au maximum.

 

 

 

 

 

Source : http://www.weblettres.net/blogs/index.php?w=Lireetsaccomp

 

 

 

Références utiles

Par Laucun - publié le mercredi 2 septembre 2015 à 01:52

Incipit exercice classe

Par Laucun - publié le lundi 24 août 2015 à 15:12


Les enjeux de l’incipit


> Après les avoir contextualisées, commentez les citations suivantes (caractéristiques stylistiques, effets produits, intention de l’auteur).


Exemple (professeur)


1/ Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant.




Réponse :


Il s’agit ici de la première phrase (ou incipit) du roman La Modification de Michel Butor publié en 1957. L’auteur est un romancier français souvent apparenté à l’école du nouveau roman. Ce mouvement littéraire d’après guerre se propose de briser l’illusion romanesque, considérant la notion de personnage comme périmée.


Cet incipit surprenant met en avant une situation d’énonciation faussée. Nous ne savons ni qui ni à qui le narrateur s’adresse. Alors qu’on s’attendrait, comme il est d’usage dans les romans, à une narration à la troisième ou à la première personne, on se heurte dès le premier mot à la deuxième personne du pluriel, manifestement un vouvoiement : « Vous avez », « votre épaule », « vous essayez ». Immédiatement, le lecteur est interpellé, car ce « vous » pourrait tout aussi bien être une adresse de l’auteur ou narrateur à son encontre. Ce type de « mise en scène » rappelle d’ailleurs l’incipit de Jacques le Fataliste de Diderot. On comprend cependant que ce « vous » est le protagoniste.


Il est décrit dans une situation banale, ce que l’on comprend être l’entrée difficile dans un compartiment de train. Les termes « rainure de cuivre » « panneau coulissant » renvoient à l’univers ferroviaire ; le modalisateur « en vain » laisse entendre la difficulté d’un personnage déjà mis en situation d’échec. Par une sorte de mise en abime ce pourrait être encore le lecteur tentant d’entrer dans l’univers du roman inhabituel, « modifié ».


Le voyage serait alors une métaphore de l’activité du lecteur : tout comme le protagoniste entre dans son compartiment, le lecteur pénètre dans l’½uvre (« vous vous introduisez par l’étroite ouverture ») et accompagnera le « vous » durant tout son trajet. Est-ce un voyage agréable qui attend le lecteur ?


Il reste volontairement déceptif en réduisant l’identité du personnage à un corps, un « pied gauche », une « épaule droite». Cependant l’auteur, en utilisant les temps du discours (présent, passé composé) alors que c’est un récit (« vous avez mis le pied », « vous essayez ») créé un effet de modernité. La « modification » présente dans le titre est sans doute aussi celle de l’écriture romanesque qui ne cherche plus désormais l’ « écriture d’une aventure » mais privilégie l’ « aventure d’une écriture ».


Lecture 4 ou 5 Tirade de Dom Juan ; éloge paradoxal

Par Laucun - publié le mardi 4 août 2015 à 11:28

DOM JUAN. - Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j’ai raison d’en user de la sorte ?


SGANARELLE. - Eh ! Monsieur.


DOM JUAN. - Quoi ? Parle.


SGANARELLE. - Assurément que vous avez raison, si vous le voulez ; on ne peut pas aller là contre. Mais si vous ne le vouliez pas, ce serait peut-être une autre affaire.


DOM JUAN. - Eh bien ! je te donne la liberté de parler et de me dire tes sentiments.


SGANARELLE. - En ce cas, Monsieur, je vous dirai franchement que je n’approuve point votre méthode, et que je trouve fort vilain d’aimer de tous côtés comme vous faites.



DOM JUAN. - Quoi ? tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d’un faux honneur d’être fidèle, de s’ensevelir pour toujours dans une passion, et d’être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non : la constance n’est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos coe½urs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J’ai beau être engagé, l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu’il en soit, je ne puis refuser mon c½ur à tout ce que je vois d’aimable ; et dès qu’un beau visage me le demande, si j’en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l’amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le coe½ur d’une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu’on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l’innocente pudeur d’une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu’elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu’on en est maître une fois, il n’y a plus rien à dire ni rien à souhaiter ; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d’un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre c½ur les charmes attrayants d’une conquête à faire. Enfin il n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne, et j’ai sur ce sujet l’ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n’est rien qui puisse arrêter l’impétuosité de mes désirs : je me sens un c½ur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.


SGANARELLE. - Vertu de ma vie, comme vous débitez ! Il semble que vous ayez appris cela par c½ur, et vous parlez tout comme un livre.


DOM JUAN. - Qu’as-tu à dire là-dessus ?


SGANARELLE. - Ma foi ! j’ai à dire…, je ne sais ; car vous tournez les choses d’une manière, qu’il semble que vous avez raison ; et cependant il est vrai que vous ne l’avez pas. J’avais les plus belles pensées du monde, et vos discours m’ont brouillé tout cela. Laissez faire : une autre fois je mettrai mes raisonnements par écrit, pour disputer avec vous.


DOM JUAN. - Tu feras bien.




https://www.youtube.com/watch?v=AroX7KRxlGw

Lecture 5 : analyse linéaire Dom Juan éloge paradoxal

Par Laucun - publié le mardi 4 août 2015 à 04:38

Analyse de trois mises en scène à comparer :


https://youtu.be/3J7Gchtp6Pk


https://youtu.be/9K5ykY0vV2M
 

https://youtu.be/Zmy9dPD_Iak


Lecture analytique : l’éloge paradoxal de l’infidélité amoureuse (Dom Juan, acte I, scène 2).


> La pièce appartient en principe au mvt littéraire du classicisme (= règles, recherche de l’équilibre, de la raison selon le précepte « placere, docere, movere » plaire, instruire, émouvoir) mais aussi ici au mouvement baroque (= privilégie le mouvement, l’inconstance, la contradiction, l’illusion).


> L’auteur, issu d’une famille de tapissiers, abandonne l’étude du droit, pour suivre une troupe théâtrale « L’Illustre théâtre ». Acteur, metteur en scène, directeur de troupe et dramaturge, Molière consacre sa vie au théâtre. Après des années de difficultés, Molière obtient la protection de Monsieur, frère du Roi, puis de Louis XIV lui-même. Pour jouer une pièce au XVIIe, les obstacles restent nombreux : les troupes de théâtre rivales sont jalouses ; la Compagnie du Saint-Sacrement, groupe de pression ultra catholique conservateur, voit d’un mauvais ½œil l’influence grandissante du théâtre et particulièrement de la comédie.


vie de Molière (facile) :


https://youtu.be/tyJLmdqkdj8

ou

https://www.youtube.com/watch?v=xpsKr56dzAI

ou

https://youtu.be/2JMuKVnFVaY


Dans ce contexte, Dom Juan, ou Le festin de Pierre (1665), est une époque de forte lutte dans la carrière de Molière : les dévots ont déjà manifesté leur opposition à Tartuffe (1664), où Molière dénonçait déjà l’hypocrisie religieuse. Molière est accusé d’athéisme.


Molière reprend le thème de DJ présent chez l’espagnol Tirso de Molina (El Burlador de Sevilla y Convidado de piedra, 1625) et chez les dramaturges français Dorimond et Villiers, sous le titre Le Festin de pierre ou le Fils criminel. La pièce est montée au Palais-Royal. Vif succès. 15 représentations. Puis attaques nombreuses : la pièce ne sera plus jamais reprise du vivant de Molière.


DJ ou le Festin de pierre met en scène la figure d’un séducteur libertin. L’½uvre, en 5 actes et en prose, reste très ambiguë, échappe à tous classements: s’agit-il d’une comédie ou d’une tragédie ? Y trouve-t-on un éloge ou un blâme du personnage éponyme ? La morale institutionnelle et religieuse est-elle attaquée ou défendue ?


> 1er acte, 2ème scène : arrivée du personnage principal (éponyme) très attendue, après l’affreuse présentation de son valet auprès de Gusman où Sganarelle désapprouve la conduite de son maître qui vient d’abandonner sa femme Elvire. Pour se justifier, DJ semble lui couper la parole et expose avec brio sa philosophie de l’amour, en une véritable profession de foi, pro domo (= pour sa propre cause) du séducteur.


Mvts de la tirade : critique de la fidélité / éloge de l’inconstance / évocation de sa stratégie amoureuse assimilant conquête galante et conquête guerrière.



Analyse linéaire 


(notes partiellement rédigées)

 

1re phrase


Interjection brutale « Quoi ! » (ou quoi? selon les éditions) exprimant une vive indignation, réelle ou feinte, suivie d’’une question rhétorique habile au rythme ternaire (= en 3 temps): il s’’agit d’’une stratégie persuasive puisque le locuteur, le maître noble, prend son destinataire à témoin, le serviteur roturier, en le tutoyant « tu veux qu’on se lie » et lui impose l’écoute de son point de vue sans réelle concession. Dom Juan se révèle bien le maître de son valet aussi le dialogue argumentatif n’est pas égal, il s’impose en maître de l’éloquence aux côtés d’un valet vite désarmé socialement et culturellement.


Pour désigner l’’engagement amoureux, D.J emploie la métaphore religieuse de la retraite: «qu’’on renonce au monde ». Il allie alors le profane (l’’amour humain) au sacré (l’amour divin) ce qui pourrait être jugé par les dévots (les hommes de foi) comme blasphématoire. Du reste la pièce est jouée seulement 15 fois du fait de l’émoi qu’elle soulève. Le choix de ce lexique, connoté sur le plan religieux, reste extrêmement polémique ; la scène avec le Pauvre dans les bois à l’acte III en rendra compte. Dom Juan, homme affranchi des lois, se présente directement comme un libertin de m½urs et d’esprit en partie conforme à l’image du mythe. Il rejette la convention sociale du mariage car contraire à la vie, à la « nature » humaine.

 


2e phrase


L’’exclamation associée à l’’antiphrase « la belle chose » et à l’’expression de « faux honneur » donnent un tour sarcastique et polémique au discours. Le locuteur file la métaphore de la retraite à l’’écart du monde et lui donne une dimension funèbre en employant des termes hyperboliques comme «s’’ensevelir», « être mort». Le recours au rythme ternaire indique l’’utilisation d’’un registre oratoire. Si DJ séduit, c’est aussi par l’élégance de son discours souvent excessif, surchargé, baroque. Il tente de convaincre d’abord en dénigrant ironiquement la thèse adverse et bouscule les valeurs couramment admises. Sa critique entraîne un véritable renversement des valeurs : la fidélité (attitude consensuelle) est vite dépréciée.

 


3e phrase


Double répétition de la négation « non, non » : cette véhémence manifeste l’’emportement et la conviction qui animent Dom Juan, homme de l’opposition à l’institution du mariage qui fait obstacle à son désir de liberté et de plaisir. Au dialogue avec Sganarelle s’’est substituée l’’illusion d’’un débat avec lui-même, une sorte de « dialogisme », comme s’’il s’’interrogeait puis se répondait à travers cette double négation peut-être afin d’être le premier à se convaincre lui-même de ses choix de vie. Son propos accède ensuite à une forme de généralité avec des maximes morales au présent de vérité générale comme : « la constance n’’est bonne que pour des ridicules ». On assiste ensuite à un renversement de la logique dans le discours : l’’inconstance amoureuse est une affaire de justice. L’’argument est le suivant : être infidèle, c’’est être équitable. Le vocabulaire de l’’équité, de la justice, l‘’atteste – « ont droit », « justes prétentions » et, au contraire, du délit –« dérober ». DJ se pose en justicier magnanime et généreux. Il utilise le vocabulaire juridique (« droit », « justes prétentions », « engagé », « engage », « oblige ») et cherche ainsi à légitimer son comportement, à lui donner un fondement juridique. Il se présente comme un « honnête homme » soucieux d’accomplir son devoir. Sa séduction s’exercera par la suite sans préjugés sociaux : après la noble Elvire, il sera capable de séduire à égalité les paysannes du tiers état, Charlotte et Mathurine. Cette tirade évoque donc indirectement l’’évolution qui affecte la condition de la noblesse française sous le règne de Louis XIV, et au tournant du Grand Siècle. Les valeurs restent les mêmes, mais les conditions d’’existence et la liberté des actions varient.

 

Privés de leurs prérogatives en matière de politique, les seigneurs et les nobles se rabattent sur la sphère privée de la vie amoureuse et y exercent toute leur fougue. Dom Juan, à cet égard, ne fait qu’’annoncer toute une tradition de personnes de qualité, désœdés½uvrées, qui vont consumer leur énergie dans le domaine amoureux, tradition qui culminera avec les « roués » sans scrupules de Choderlos de Laclos, dans le roman épistolaire Les Liaisons dangereuses. En effet, dans ce texte, les deux personnages aristocratiques, le vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil, n’’ont de cesse de débaucher d’’innocents jeunes gens dans un concours de perversité cynique. Par ailleurs, pour assurer son autorité absolue, Louis XIV maintient les gentilshommes à la Cour et les réduit à l’oisiveté et à une servitude dorée. La galanterie devient la principale occupation du noble. Le personnage de Dom Juan, chez Molière, incarne parfaitement cette noblesse décadente, à laquelle s’ajoute la dépravation. Son oisiveté est évidente autant que sa désinvolture et son ironie. Son costume outrancier décrit par Sganarelle et Pierrot est celui du grand seigneur dépendant des artifices de la mode.



4e phrase


« Pour moi » : retour à la subjectivité (et probablement à une forme de narcissisme individualiste revendiquée) après un détour par l’’idée de justice. Le propos reste néanmoins abstrait puisqu’’il est question de la « beauté » en général. Dom Juan se présente en victime consentante, il est celui qui est « ravi » (signifiant étymologiquement « enlevé » et « soulevé de bonheur »). Peut-être faut-il déceler dans l’’emploi de ce mot une allusion ironique au crime perpétré par Dom Juan avant le début de la pièce : l’’enlèvement d’’Elvire, après avoir forcé la barrière d’’un couvent ? Par son discours, il renverse la situation puisque, rappelons-le, c’est lui qui exerce une forme de violence sur les femmes qu’il séduit — à la fin de la scène, il confie d’ailleurs à Sganarelle son projet d’enlèvement d’une jeune fille.


« Je cède » : Dom Juan se présente à nouveau comme une victime passive : il subit la séduction et la beauté des femmes. Le rythme binaire ici met en avant une sorte de loi naturelle : « la beauté me ravit » (cause) « je cède » (conséquence).


Passage très habile dans l’’énonciation du « je » ou « nous » : tous les hommes semblent concernés, Dom Juan se dédouane de toute faute en s’’abritant derrière le sexe masculin tout entier. L’’expression périphrastique « douce violence » est un oxymore, la trace d’’un langage galant et précieux. Là encore DJ se pose en victime de la beauté des femmes.



5e phrase


Jeu de mots sur le terme « engagé » : dans la première occurrence, le sens visé est proche de « marié » ; dans la seconde, il est employé dans une acception plus proche d’’un synonyme comme « inviter », ou «donner envie». A nouveau champ lexical de la justice. Troisième emploi de l’’expression « des yeux » : la séduction est essentiellement une affaire de vue pour Dom Juan. En esthète (=artiste), il est surtout sensible à la beauté physique, à l’’échange des regards. Dom Juan brandit un nouvel argument qui mêle, dans un principe moral douteux, la nature et le devoir : « [je] rends à chacune les hommages, et les tributs où la nature nous oblige ». Cette phrase justifie le libertinage amoureux (contre une morale sociale) par une sorte de naturalisme subversif. Elle peut également avoir une signification triviale et grivoise et recouvrir un sous-entendu sexuel.



6e phrase


Après avoir dégagé une loi générale de conduite, Dom Juan évoque son cas personnel, sa situation individuelle, il procède donc selon une méthode déductive (du général au particulier). Il se justifie aux yeux de Sganarelle par le biais de la loi humaine et naturelle qu’’il a énoncée auparavant. L’’hyperbole « si j’’en avais dix mille », utilisée en parlant de son cœoeur, relève d’’une stratégie persuasive. Avec cette figure de style, Dom Juan introduit une nouvelle qualité aristocratique : après le sens de la justice et de l’’équité, la générosité ! On sait que cette dernière, avec la bravoure, est en effet une des qualités essentielles de l’’éthique nobiliaire (=aristocratique). Cependant l’outrance du propos peut également avoir une portée comique en entrant en relation avec la fin de la tirade, où le jugement de DJ paraît altéré et défaillant. Comme un personnage monomaniaque et mégalomane, sa passion l’emporte sur la raison en rêvant à d’« autres mondes» … Dom Juan reste un personnage de comédie.

 

7e phrase


Début de l’’éloge paradoxal de l’’inconstance, à proprement parler. La déclaration, honnête ici, ne se dissimule pas derrière des prétentions de moralité (le séducteur impénitent ôte enfin le masque), mais on remarque qu’’elle adopte une tournure générale et revêt la forme d’’une maxime autoritaire et figée : « tout le plaisir de l’’amour est dans le changement ». Cette phrase définit le donjuanisme c’est-à-dire l’inconstance amoureuse, loin du mythe médiéval de Tristan et d’Yseult.



8e phrase


Le passage au « on » marque à nouveau une stratégie de justification par l’’énonciation collective. Champ lexical du plaisir, de la douceur associé à des hyperboles en grand nombre, « extrême », « cent hommages ». Plus généralement, Dom Juan utilise un vocabulaire mélioratif pour évoquer l’infidélité : « charmes inexplicables », « plaisir », « douceur extrême », « charmes attrayants ». L’expression « douceur extrême » est même une hyperbole qui présente la perspective d’une infidélité comme le comble du plaisir.


Peu à peu le lexique de la galanterie, « hommage, coeœur, beauté », s’’associe à celui de la conquête, « réduire, combattre, rendre les armes, forcer ». Dom Juan ne feint plus d’’être passif ou de subir, il montre qu’’il est un véritable stratège en matière de conquête amoureuse. Les expressions temporelles comme « de jour en jour » et « pied à pied » contribuent à assimiler le processus de la séduction à une opération militaire où l’’on procède par étapes et objectifs successifs. Dom Juan semble un nouvel héros épique stratège et galant à défaut de gloire militaire… La phrase longue, complexe comme une période oratoire, mime les étapes de la conquête du matamore de la séduction (= parodie d’épopée burlesque). –L’’amplification l’emporte sans cesse dans la tirade de l’amant guerrier. Son désir semble aiguisé par la résistance mais aussi par l’écrasement de l’adversaire. Le vocabulaire militaire souligne aussi la violence latente du personnage.

 


Chacune de ces phrases est construite sur trois propositions exprimant la même idée par variations successives suivant une gradation ascendante ; – le rythme ternaire présent dans ces mêmes lignes 1 à 8 ainsi que dans les lignes 16 à 20. On pourra aussi analyser le rythme de la période des lignes 21 à 24 : retard et mise en valeur de la clausule ; et des lignes 24 à 26 : équilibre de la partie ascendante (protase) et de la partie descendante (apodose).



9e phrase


La fin du processus, de la marche guerrière, et la nécessité de renouveler la conquête, sont exprimées par le passage au passé composé (marque l’accompli) : « tout le beau de la passion est fini ». La possession n’’offre aucun attrait aux yeux de Dom Juan, il n’’y a que la « conquête » que ce dernier goûte véritablement. L’’expression « maître » peut aussi être interprétée comme une résurgence de la conscience de classe aristocratique. La métaphore du sommeil rappelle celle de la retraite et de la mort employée plus haut. Elle révèle que Dom Juan répugne à n’’être plus un homme d’’action et qu’’il ne saurait se contenter de méditation ou de contemplation.



10e phrase


Autoportrait de Dom Juan en éternel conquérant épique. Le recours au superlatif, à l’’excès et à l’’emphase (« il n’’est rien de si doux ») précède une sorte d’’envol épique et fantasmatique. Il va lui permettre de se projeter idéalement dans un nouveau modèle de conquérant. L’outrance, proche de la démesure du personnage tragique (= hubris ou hybris), peut paraître ici ridicule et comique. La mise en scène révélera ce comique de caractère (personnage mégalomane) en le doublant, ou non, d’un comique gestuel. Alexandre le Grand, célèbre conquérant antique, était au XVII le symbole de la démesure chez les moralistes et prédicateurs. DJ reste l’homme de la quantité, l’homme du catalogue « Ce que Dom Juan met en acte, écrit Albert Camus dans Le mythe de Sisyphe, c’est une éthique de la quantité contraire au saint qui tend vers la qualité ». La référence à Alexandre trahit le rêve fou de succès, d’éternité et d’ubiquité pour entrer vivant dans la sphère du mythe. Vouloir échapper au temps, à la mort, à l’espace, c’est en quelque sorte vouloir concurrencer Dieu et ce mouvement préfigure l’affrontement avec l’Au-delà dans les actes suivants.



 

> Les facettes du protagoniste Dom Juan, positives ou négatives, restent nombreuses. Molière ne cesse de rendre ambigu son personnage éponyme : certes, conformément au mythe, il est un séducteur raffiné, esthète, individualiste et libertin plein de vie et d’énergie, cependant il apparaît aussi comme un habile orateur étourdissant soucieux de défendre sa propre cause ; au final, sa véhémence l’emporte au point de ne plus s’adresser qu’à lui-même et il redevient un personnage incontrôlable, grandement comique. Rit-on avec ou contre Dom-Juan ? Chaque mise en scène pourra sans doute apporter sa réponse (évoquer le spectacle vu cette année).


Autres pistes d’ouverture pour l’oral

> Cet éloge paradoxal s’inscrit dans l’esthétique de la pièce : autres éloges et blâmes paradoxaux, après ceux du tabac (acte 1 scène 1) et de l’inconstance, l’hypocrisie (acte V).

> Le caractère artificiel de cette tirade, bien noté par Sganarelle (qu’il soit fasciné ou ironique) appelle le spectateur à voir plus loin si la théorie de l’amour selon Dom Juan résiste à la réalité de ses entreprises de séduction. Dès l’Acte II, une tentative de rapt qui tombe littéralement à l’eau. Par la suite, la pratique de séduction galante semble moins héroïque que la théorie (Charlotte et Mathurine).

 
 

Note : L’éloquence de Dom Juan met Sganarelle en difficulté et trouble aussi probablement le spectateur.

Sganarelle passe de la détermination à l’indécision. Au début de l’extrait, Sganarelle semble sûr de lui. Il exprime très nettement sa désapprobation par des tournures modalisatrices comme « je n’approuve point » et « je trouve fort vilain » que renforcent les adverbes « franchement » et « fort ». Au contraire, à la fin de la tirade, le valet est déstabilisé par l’habileté rhétorique de son maître. Le juron « vertu de ma vie » et l’exclamation soulignent son effarement. Il affirme que les propos de Dom Juan ont « brouillé » son esprit. Il est impressionné par l’éloquence de son maître mais ne semble pas prêt à l’approuver pour autant. La comparaison de Dom Juan à un « livre » est en effet drôle et ambivalente : elle le présente certes comme un savant, mais aussi comme un parleur peu sincère. C’est aussi ce que suggère la proposition « vous avez appris cela par c½ur » : remarque cocasse puisque le comédien a bien entendu appris le texte de Molière-Sganarelle par coeur (effet de mise en abyme).



https://youtu.be/3J7Gchtp6Pk


https://youtu.be/9K5ykY0vV2M
 

https://youtu.be/Zmy9dPD_Iak


Un résumé en vidéo agréable mais naïf :

http://commentairecompose.fr/dom-juan/dom-juan-resume/#more-5686


http://vimeo.com/57149314

 


Lecture 6 : le séducteur en action, acte II, scène 2

Par Laucun - publié le lundi 3 août 2015 à 06:33

Je vérifie et complète le cours et/ ou ma prise de notes


Les élèves ont pu assister à la représentation du 13/12/17 en soirée, hors temps scolaire sur la base du volontariat.


Pensez à mettre en valeur les traits d’écriture de Dom Juan (je les ai soulignés).



Lecture acte II, scène 2 

Dom Juan et Charlotte :

le "coq et la dinde" 

ou le couple impossible ?


Eléments introduction



La scène de séduction est une constante en littérature et particulièrement au théâtre. Qu’il s’agisse de comédie ou de tragédie, l’amour en est un ressort essentiel. Les contradictions entre l’amour et le devoir, l’amour et la raison, les drames de la jalousie alimentent la tragédie. La comédie classique met souvent en scène l’amour d’un jeune couple contrarié par la manie d’un père ou le ridicule d’inclinations mal assorties.

Après des années de difficultés, Molière obtient la protection de Monsieur, frère du roi, qui lui accorde une pension. Le prestige de l’acteur croît en entraînant son lot de jalousie, et de pressions, notamment de la part des ultra-catholiques (le parti dévot) qui voient d’un mauvais œoeil la relation entre le monarque et le comédien. En 1664, sa pièce Tartuffe est censurée. Pour nourrir sa troupe, il écrit en l’espace de deux mois Dom Juan (1665) une pièce à machines qui, malgré le succès qu’il rencontra, ne fut joué que quinze fois à cause notamment de son « impiété » supposée. Reprise sur scène au XIXème siècle, elle est aujourd’hui reconnue comme un chef d’œoeuvre du théâtre français.

Reprenant le thème du Dom Juan de Tirso de Molina dans El Burlador de Sevilla y Convidado de piedra (1625), la pièce éponyme de Molière est lhistoire d’un noble sicilien et libertin à l’excès qui, tout au long de la comédie, reçoit différents signes du mécontentement divin avant que celui-ci le happe dans les flammes de l’enfer.

Dans ce passage, extrait de la seconde scène du second acte, le «grand seigneur méchant homme» est sauvé de la noyade par un paysan, alors qu’’il voulait conquérir la femme d’’un autre. Fidèle à lui-même, Dom Juan séduit la promise de son hôte, témoignant ainsi de son libertinage de moeœurs. Après une grande tirade théorique à l’acte précédent, il passe ici, pour le dire un peu vulgairement, de la théorie à la pratique. Aussi cette scène est essentielle à l’économie dramatique de la pièce, car c’est la seule où l’on voit Dom Juan séduire une femme. Tous le décrivent comme un séducteur fascinant, et lui-même revendique ce pouvoir, mais le spectateur attend de voir ces théories s’incarner pour en être convaincu.

Quelles sont les stratégies de séduction du libertin en action ? Comment en souligner leur degré d’’efficacité ? Charlotte est-elle une proie si facile ? Apparaît-elle seulement comme une victime ? Dom Juan est-il le séducteur infaillible qu’il prétend être ? Dans quelle mesure le passage reste-t-il comique ?

Nous mesurerons, dans un premier temps, l’’efficacité des stratégies de séduction de Dom Juan, puis le degré de résistance de Charlotte face au talent du séducteur avant de porter notre attention sur l’enjeu comique de la scène.

 



 I. Les stratégies de « lépouseur à toute main » :

un séducteur "extra-ordinaire" ou décevant ?


A. Capter l’attention et flatter l’amour propre de Charlotte :


- Dom Juan débute son approche de manière habile en restant un flatteur poli « s’il vous plaît », « je vous prie » et très sûr de lui. Il interpelle la jeune paysanne en la vouvoyant (il tutoiera le pauvre), il devient presque obséquieux par le terme « de grâce ». Multipliant les égards, il semble s’adresser à Charlotte la paysanne comme à une égale.


- Charlotte est valorisée physiquement : « la belle » (périphrase laudative pour la désigner) où un adjectif (« belle ») devient un nom (« la belle »). Le champ lexical de la beauté est abondant (citations à ajouter ; cf ci-dessous !) ; DJ multiplie les caresses de la flatterie.


- Suite à des questions d’usage (le lieu de résidence et le nom), les exclamations feignant, mimant et rythmant l’admiration s’enchaînent : l’utilisation répétée de l’interjection « Ah ! », exprime le plaisir physique de l’esthète devant une « pièce nouvelle ». Elle agit comme une incantation qui anesthésie la résistance de la proie.


- Les propos élogieux, les adjectifs laudatifs, s’enchaînent souvent au pluriel à l’image d’un inventaire : « pénétrants », « mignons » « beaux ».


- Sganarelle pris à témoin comme pourrait l’être le spectateur (même s’il prend peu la parole). Question rhétorique tournée vers le spectateur ? (double énonciation)


B. Charmer pour persuader :


- DJ reste à l’écoute de Charlotte comme l’indique le polyptote « honteuse/ honte » et grâce à l’enchaînement des répliques à l’égal de stichomythies : « vous me rendez toute honteuse » // « n’ayez point de honte d’entendre dire vos vérités ».


- Hyperboles fréquentes : « je n’ai jamais vu une si charmante personne », expression usitée pour rendre « unique » Charlotte et donc la sortir du « lot » en flattant son amour propre.


- Champ lexical de la beauté corporelle : « la belle personne », « de plus agréable », « cette taille est jolie », « ce visage est mignon », « qu’ils sont beaux », « qu’elles sont amoureuses, et ces lèvres appétissantes », « charmante personne », « votre beauté », « elles sont les plus belles du monde »... (à l’égal du blason en poésie galante, épidictique).


- Parallélisme de la construction syntaxique équivalente « ce que... » : accentue les compliments, eux-mêmes intensifiés par des formules superlatives « les plus belles du monde ».


C. Promettre pour convaincre :


- Devant les réticences de Charlotte, en dépit de l’avalanche de compliments, D.J propose sans sourciller le mariage lié à l’attrait d’une promotion sociale (mariage de raison) : en critiquant Pierrot et la condition peu enviable qu’il représente: "simple" = procédé de dévalorisation.


- S’y ajoute le mariage d’inclination : présence constante des déclarations amoureuses « je vous aime ». L’autre versant de la tactique le concerne lui-même (son ethos), il se doit d’apparaître sincère. Tout d’abord, il dit éprouver un amour aussi rapide que violent ; comparons : «  Je suis ravi », « Je vous aime trop pour cela » (formule passe-partout, encore assez vague), « je vous aime de tout mon coeur » et enfin « on vous aime autant en un quart d’heure, qu’on ferait une autre en six mois » (crescendo des déclarations).


- Au mariage de raison et d’inclination s’ajoute la dimension religieuse que revêt le sacrement ; car le mariage, s’il n’est pas clandestin, par nature indissoluble au XVII, reste d’ordre sacré jusqu’à la Révolution. Pour Charlotte, c’est la preuve nécessaire et suffisante de la bonne foi du séducteur aristocrate. Il emploie le mot « profaner » pour parler de la beauté de Charlotte, terme religieux, qui veut dire "traiter avec mépris ce qui a un caractère sacré". (Aux yeux du spectateur, DJ n’hésite pas à se montrer parjure ce qui est à la fois méprisable dans la mentalité aristocratique et insultant pour la religion).


- Cette « meilleure fortune » présentée par DJ comme un mérite et un destin ; le Ciel personnifié est pris à témoin pour faire croire à une providence (divine) : « le Ciel, qui le connaît bien, m’a conduit ici».


> Ainsi Dom Juan utilise tous les artifices les plus communs au service de la séduction. Sa technique peut apparaître efficace mais décevante au regard de la dimension héroïque et épique de sa tirade précédente (lecture 5). Mais qu’en est-il de l’attitude de Charlotte, est-elle une simple ingénue, anesthésiée par le charme de DJ ? L’offensive en trois temps renforce peu à peu la pression tandis que Charlotte résiste mais recule peu à peu. Si elle cède assez rapidement, c’est parce qu’elle n’est pas très amoureuse de Pierrot, dont la naïveté et la vision grossière ont été soulignées dans la scène de précédente.



II. Charlotte, une paysanne naïve :

une proie difficile ou trop facile ?


A. Des personnages en opposition.


- sur le plan oratoire : les tirades de Charlotte, paysanne sans doute illettrée, sont bien moins longues que celles du noble instruit, volubile et maître de l’éloquence.  Charlotte s’exprime simplement « Fi... elles sont noires comme du charbon », voire de façon populaire (patois) en supprimant les r, par ex : « les monsieux », « toujou », « enjoleux » (= apocopes)


- à l’assurance orgueilleuse de DJ conquérant répond les marques d’humilité constante de Charlotte : « Monsieur, elles sont noires comme je ne sais quoi » (réplique immédiatement reprise par le libertin véloce avec « elles sont les plus belles du monde »).


- spontanéité et absence d’hypocrisie ou de dissimulation pour Charlotte : lorsque le héros lui demande « vous n’êtes pas mariée, sans doute ? », elle répond avec une sorte de naïveté « mais je dois bientôt l’être avec Piarrot, le fils de la voisine Simonette ». Le « mais », conjonction logique d’opposition montre qu’elle résiste un peu, se méfiant peut être du noble, tout en restant accessible. Le "je dois" indique une obligation plus qu’un choix de c½ur.


B. Une fille candide


- vouvoiement constant, politesse répétée « Monsieur » à chacune de ses répliques courtes et mécaniques, impliquent un respect d’usage pour le noble.


- esprit de servitude : lorsque DJ lui demande de se montrer, de se tourner, à l’aide de nombreuses injonctions à l’impératif, elle le fait sans rechigner (didascalies internes).


- d’autres réponses spontanées : « ...les laver avec du son », le son étant le déchet de la mouture du blé, cette pratique paysanne n’est sans doute pas utilisée par le libertin, et sans doute Molière accentue-t-il sur la naïveté de la femme coquette soucieuse de bienséance.


- sans excès de pudibonderie : lorsqu’il lui parle de mariage et cherche à stopper celui engagé avec "Piarrot", elle ne le coupe pas et le laisse exposer ses arguments. Par la suite elle promettra "de le baiser" tout autant qu’il le voudra, ce qui implique des sous-entendus sexuels.


> Paysanne, Charlotte semble ainsi une femme faible, naïve, peu instruite et facilement séduite et malléable.


C. Sa résistance



Charlotte, boerenmeisje verleid door Don Juan



- DJ n’’obtient rien de concret (pas même un baiser ! Si l’on se fie uniquement au texte de Molière, non aux mises en scène contemporaines...)


- Charlotte n’étant pas dupe ("On m’a toujou dit qu’il ne faut jamais croire les Monsieux"), DJ doit convaincre de sa sincérité : champ lex. de la droiture : conscience, je dis vrai, en tout bien et en tout honneur, la parole que je vous donne, la sincérité de ma foi opp au ch lex de la fourberie : "âme méchante, abuser, lâche, déshonorer, des fourbes, trahir").


- consentement rapide et surprenant de Charlotte ("Oui, pourvu que ma tante le veuille bien"), soumis de manière comique à l’approbation de la tante (figure d’autorité).


- Conclusion grotesque du dialogue Touchez donc là, comme on conclut un marché à la foire (Cf, Charlotte assimilée à du bétail par un Dom Juan, maquignon en dentelles).

 

– DJ réclame ensuite la consommation immédiate du mariage des baisers (ce qui lui est refusé!) d’autant que Pierrot intervient.


 > difficile d’oublier l’enjeu sérieux pour la jeune fille qui préférerait (de manière trop affichée ?) la mort au déshonneur mais qui reste pourtant capable de très vite oublier son engagement pour Pierrot au regard de la "bonne affaire" que constitue ce mariage inespéré...)



+ votre édition Hatier n°1 p.176 et suivantes (exemples de scènes de séduction au théâtre).



III/ La dimension comique :

une parodie de scène de séduction

(voir ci-dessous).


Compléments :



Charlotte et Mathurine : deux figures de femmes // Elvire

Charlotte et Mathurine sont deux jeunes paysannes que Dom Juan rencontre après avoir fait naufrage, dans Dom Juan ou le Festin de Pierre de Molière. Mathurine est la première que Dom Juan tente de séduire, mais cette scène n’est que suggérée, alors que la rencontre entre Charlotte et Dom Juan a lieu durant la pièce. De plus, Charlotte est déjà fiancée avec Pierrot, et la discussion qu’ils ont préalablement tous deux sur l’amour, montre que la perspective de ce futur mariage ne l’enchante pas. Cette explication permet de comprendre combien la séduction de Dom Juan apporte d’horizons nouveaux à son existence, au moment où elle se croit désespérément vouée à une vie sentimentale médiocre. Charlotte et Mathurine parlent toutes deux dans leur patois, et cette idée est nouvelle, car aucune autre version de Don Juan qui fait intervenir des femmes du petit peuple ou non nobles, ne les a présentées avec le langage de leur province. Ce détail est d’autant plus intéressant qu’il est exactement à l’opposé des habitudes de la Commedia dell’Arte qui utilise aussi des dialectes locaux.
Chez les comédiens italiens, que Molière connaît bien, le dialecte est réservé aux zanni ou valets, et aux vieillards tels Pantalone ou le Docteur. Les femmes, au contraire, sont souvent les seules à parler le toscan, ou l’italien le plus pur, celui qui ne prête pas à moquerie. En contrariant ce principe, Molière se permet ainsi des innovations qui ont pour objectif de rendre ces scènes de séduction paysanne, autant comiques que pathétiques.
La naïveté de Charlotte et de Mathurine, l’ambition inappropriée et aveugle qui les pousse à croire qu’un gentilhomme peut s’intéresser à elles, leur obstination face aux avertissements de Sganarelle et la franche sincérité de Pierrot qui parle aussi son patois, ne valorisent pas Dom Juan et le font apparaître véritablement “ méchant homme ”. Molière éprouve de la tendresse pour ce monde paysan qui se laisse facilement duper, tant il aimerait pouvoir s’élever au-dessus de sa condition. La pétulance de Charlotte et de Mathurine rend la scène de double séduction que leur fait Dom Juan délicieuse et cruelle. Lorsque Dom Juan les abandonne, on imagine leur désappointement, mais aussi leur capacité vitale et saine d’oublier un rêve qui n’a duré que le temps de leur faire croire en un monde meilleur. Dom Juan n’était peut-être qu’un jouet dans leurs mains au moment même où il croyait se jouer d’elles.

 


Source :

http://www.don-juan.net/francais/france/lf17m01f5.htm








Autres commentaires du net pour enrichir les axes donnés :

http://lettresco.blogspot.fr/2013/04/commentaire-moliere-dom-juan-acte-ii.html


http://coursdelettresenligne.fr.gd/Don-Juan%2C-tragique-ou-comique--f--baroque-ou-classique--f-.htm



 

Sujet bac entraînement :



Où réside la dimension comique du passage ?

 


Quelques axes possibles :

 

1/ Une farce ? comique de gestes et de mots

 

2/ Une comédie de moeurs ? la force des contrastes (comique de caractère)

 

3/ Des parodies multiples : le talent de l’écrivain


4/  L’ironie : la complicité du spectateur avec l’hypocrite : ambiguité du rire

(ce 4ème axe peut servir d’élargissement).



- scène où la tension retombe après l’acte I et les imprécations d’Elvire contre DJ.


 Dével. à demander au professeur (si envie ou besoin).


Pour mieux connaître le courant libertin :

http://mvacours4lettres.over-blog.com/article-1ere-s3-le-libertinage-et-les-libertins-49948413.html


http://lettresco.blogspot.fr/2013/04/commentaire-moliere-dom-juan-acte-ii.html





Lecture 10 : Dom Juan acte III, scène 2

Par Laucun - publié le dimanche 2 août 2015 à 06:32

Pour relire/revoir la scène :

http://www.youtube.com/watch?v=Pjm12r8dhjc

 

une explication riche mais où la portée comique est éludée :

 http://le-bac-francais.skyrock.com/1906257885-Texte-3-Dom-Juan-III-2.html


une avant-dernière plus savante :

http://inspirohides.voila.net/domjuan/DJIII2.htm


pas mal mais parfois confus : (de plus la dimension d’un Dom Juan "pédagogue" n’est pas soulignée)

http://lyc-sevres-bacfrancais.e-monsite.com/pages/sequence-n-5/moliere-dom-juan-act-iii-scene-2.html


analyses

http://www.coursdelettres.com/tag/dom%20juan/






 

Commentaire la scène du Pauvre (III, 2, p. 61-63, l. 1033-1083) ; notes pour l’oral

 

  Le sens courant associe le nom de "don juan" à la séduction, au libertinage de moe½urs. Un « don juan », c’est familièrement « un coureur de jupons ». On oublie cependant trop vite qu’un libertin est d’abord étymologiquement un « affranchi », libre des croyances religieuses. Cette première remarque doit nous permettre de mieux saisir la complexité de la pièce de Molière Dom Juan ou le Festin de Pierre jouée en février 1665 et particulièrement le passage en présence d’’un personnage secondaire nommé simplement « le Pauvre ».

  La scène se situe à l’’acte III, dans lequel Dom Juan, le personnage éponyme, poursuivi par les frères d’Elvire et déguisé "en habit de campagne". Il erre dans une forêt en compagnie de son valet Sganarelle déguisé, lui, en médecin. La première scène a déjà été l’’occasion pour Dom Juan dénoncer son credo matérialiste : « Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit. ».

 Ici, dans la scène 2, Dom Juan met en pratique son irréligion dans la rencontre avec un pauvre qui lui demande la charité. Alors que Sganarelle avait bien piètrement défendu la religion, le Pauvre, qui vit en ermite dans la forêt, se révèle un adversaire de taille. Il refuse de jurer pour obtenir le louis d’or de Dom Juan, que ce dernier lui donne finalement « pour l’’amour de l’’humanité ».

 À qui revient alors la victoire dans ce duel idéologique ? Dom Juan sort-il vainqueur de cette rencontre ? Dans quel but le libertin agit-il ainsi : prise de position athéiste, mépris d’un noble pour un pauvre, provocation à l’égard de Dieu ? Le pauvre est-il lui-même irréprochable ? Que dire des deux seules répliques de Sganarelle ?

 Les interrogations pourraient se multiplier d’’autant que ce passage a longtemps fait l’’objet d’’une censure. Il faudra donc aussi en cerner les raisons probables : le libertinage de Dom Juan ne se fait-il pas dangereusement prosélyte et militant ?

 

Pour répondre, on pourra développer les axes de lecture suivants :

I/ Une courte scène qui passe rapidement de la simple rencontre physique à l’affrontement théologique ;

II/ Un passage polémique de mise en cause de la foi où la dimension comique résiste.

  


Questions possibles :
Q 0 Dom Juan se révèle-t-il dans cette scène un "grand seigneur méchant homme" ?
Q 1- Dans quelle mesure Dom Juan incarne-t-il la figure du Mal dans cette scène ?

Q 2-  Du pauvre ou de Dom Juan qui sort vainqueur de cette joute verbale ?




Exemples de parcours de réponse : Q2


* La stratégie habile du "favori" DJ : convaincre et persuader

* La grandeur du pauvre ermite : une figure de "challenger" exemplaire.

* Un combat idéologique caricaturé : spiritualité et matérialisme au sein d’une comédie.


* Les conditions du combat : lieu, circonstances, opposition des protagonistes

* les armes utilisées : registres privilégiés, éloquence, ironie.

* le contre point d’un "arbitre" comique : Sganarelle.

* un vainqueur difficilement identifiable.

 

Pour répondre, on pourra développer les axes de lecture suivants :

I/ Une courte scène qui passe rapidement de la simple rencontre à l’’affrontement théologique ;

II/ Un passage polémique de mise en cause de la foi où la dimension comique résiste.

  

I/ De la rencontre physique à l’’affrontement verbal

  1. Les données du conflit et les forces en présence

- Le cadre : la forêt. Symboliquement sombre, inquiétante, dangereuse : proche du labyrinthe. Le Pauvre y vit, Dom Juan et Sganarelle s’y perdent. Lieu des égarements et des dangers : « il y a des voleurs tout autour » (ce qui verra confirmé à la fin de la scène).

- Des personnages opposés : Dom Juan personnage principal est confronté pour la première et dernière fois à Franscique, personnage secondaire (comme Gusman, M. Dimanche, etc.). Socialement opposés : Dom Juan tutoie le Pauvre, l’’appelle de manière condescendante « mon ami » ; le Pauvre vouvoie Dom Juan, l’’appelle « Monsieur » ; Sganarelle vouvoie le Pauvre, l’’appelle « mon compère », « bon homme ». Les choix de vie, l’’idéologie les opposent également.

- Le Pauvre (sans nom patronymique ici) se décrit avec humilité : « Je suis un pauvre homme, Monsieur, retiré tout seul dans ce bois depuis dix ans ». On notera aussi l’usage de l’impératif chez Dom Juan et l’usage de formules de politesse chez le Pauvre (« si vous vouliez… »). Molière choisit d’appeler l’ermite Francisque « le Pauvre » (cf. liste des personnages) : le thème du voeœu de pauvreté est abordé. "Francisque" est une allusion à l’ordre des franciscains, de Saint François d’Assise voué à la pauvreté mendiante. A l’image de la vie ascétique prônée par le Christ lui-même, c’est un homme qui a un lien particulier avec Dieu à qui l’on demande symboliquement "son chemin" c’est-à-dire métaphoriquement la voie du Salut, censée être "enseignée".

  2. Conflit et négociations.

- Le conflit : le Pauvre essaie d’’obtenir un louis d’or, Dom Juan veut avoir raison. Ce conflit est précédé par une première négociation : Sganarelle demande le chemin de la ville, le Pauvre indique ce chemin et donne un avis : « vous devez vous tenir sur vos gardes […], depuis quelque temps, il y a des voleurs ici autour ». Après les remerciements d’’usage (politesse mondaine), se noue le conflit central, dans lequel le Pauvre possède d’’emblée un avantage, celui d’’avoir rendu service à Dom Juan et Sganarelle. Ils lui sont redevables.

- Il demande l’aumône. À cette demande matérielle, Dom Juan répond sur un registre spirituel en lui reprochant sarcastiquement de monnayer ses informations. La prière est présentée comme un mode de paiement, une activité intéressée et une forme de flatterie pour motiver le don. Les deux hommes se livrent alors à une sorte de marchandage : Dom Juan subordonne le don au blasphème (cf. le « si » qui conditionne l’échange). Le rôle de Sganarelle paraît double : il a pitié du pauvre mais l’incite à jurer en minimisant le blasphème.

  3. Ironie et pathétique : les registres des adversaires.

- Le Pauvre cherche à l’’emporter en recourant au registre pathétique grâce à l’hyperbole ou la négation « dans la plus grande nécessité du monde » ; « souvent je n’’ai pas un morceau de pain à me mettre sous les dents », etc.

- Dom Juan lui oppose un registre ironique : « je te suis bien obligé […] et je te rends grâce de tout mon cœur ». Il fait mine de ne pas comprendre les propos du pauvre en utilisant une antithèse : « Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise » (= contraste avec la phrase précédente : « la plus grande nécessité du monde »). Dom Juan feint de prendre au pied de la lettre ce que dit le Pauvre et met en évidence la vanité des prières fort peu nourrissantes et l’ingratitude divine ( à l’aide d’un présent de vérité générale « Un homme qui prie le Ciel ne peut pas manquer dêtre bien dans ses affaires »). Si le ciel ne récompense pas ceux qui prient, il ne reste qu’à le renier. DJ met le dialogue au service de l’argumentation, de la pédagogie libertine. Il s’agit d’ouvrir les yeux « tu n’as qu’à voir » (au sens figuré) combien la prière est inefficace, combien Dieu est malveillant « de tes soins ».


 

II/ Une remise en cause ambiguë de la religion où la portée comique ne disparaît pas

   1. Le contexte religieux

- L’’aumône dans la religion catholique est une manifestation de la vertu théologale (= censée assurée le Salut de l’’homme) de la Charité avec la Foi et l’’Espérance. Dom Juan la refuse et lui substitue une logique de donnant donnant. D’’autant qu’il lui paraît contradictoire qu’un homme faisant vœoeu de pauvreté cherche à s’enrichir.

- Dom Juan refuse aussi de reconnaître les vertus de la prière d’autant que celle du pauvre s’adresse à ceux qui ne manquent de rien pour leur "prospérité". Il incite le Pauvre à jurer alors que le blasphème est un péché pour la religion chrétienne. Au XVII , le blasphème est sévèrement puni par des peines allant d’une forte amende à l’amputation de la langue ou la mise à mort. C’est donc littéralement à un "péché mortel" que DJ incite le pauvre dont la résistance obstinée s’explique par la crainte du châtiment autant que par une foi inébranlable.

- La demande se fait en crescendo : DJ emploi d’abord des formules conditionnelles ("pourvu que tu veuilles jurer") puis des injonctions pressantes ("jure donc"). Il lui laisse cependant tout son libre arbitre en employant le verbe de volonté : "si tu veux" pour montrer que c’est le Pauvre qui est responsable de ses actes.

   2. Échec de Dom Juan ?

- A la fin de l’échange verbal, le Pauvre n’a pas cédé, aussi la défaite de DJ semble cuisante en dépit de ses stratagèmes. Ainsi l’emploi, très habile, de limpératif présent « Prends, le voilà, prends, te dis-je ; mais jure donc » où en considérant comme presque accompli le geste de prendre, il le rend plus facile à faire. La répétition du verbe « prendre » ajoute de la persuasion à cette tentative de séduction.

- Francisque incarne exemplairement un type biblique : celui du juste qui, inflexible, reste fidèle à sa foi malgré les assauts d’’un Dom Juan, représentant du tentateur diabolique. Le louis proposé rappelle les 30 deniers offert à Judas pour trahir le Christ.

- Dom Juan fait preuve de démesure et d’orgueil, en substituant l’homme à Dieu dans l’expression « pour l’amour de l’humanité » antithèse parodique de la formule rituelle "pour l’amour de Dieu". Cependant il se montre "grand seigneur" en s’empressant de secourir un homme attaqué par trois autres. Enfin le "tentateur", le "sadique" prétendu n’est peut-être qu’un pédagogue militant. A la manière de Socrate : il tente de lui faire entendre raison par la logique d’un dialogue, d’un échange verbal, d’un raisonnement. Les questions rhétoriques, l’emploi du connecteur "donc", les courtes répliques le confirment. DJ individualiste, épicurien, matérialiste et impie refuse toute transcendance et tente de faire admettre sa vision du monde.

   3. Le double rôle de Sganarelle tenté par le modèle libertin

- Joué par Molière acteur ; aussi la place du personnage issu de la commedia dell’arte ne peut être négligé (même si ses interventions sont restreintes).

- Sganarelle se fait d’’abord, de son propre gré, le porte-parole de son maître (« Vous ne connaissez pas Monsieur… ») comme il a été contraint de l’être auprès d’Elvire (I, 3). Il manifeste ici son désir d’’imiter tant bien que mal l’’ironie provocatrice de Dom Juan. Il joue ensuite, comme souvent dans la pièce, le rôle de complice d’’une attitude qu’’il est pourtant censé désapprouver. L’’incitation faite au pauvre « Va, va, jure un peu, il n’y a pas de mal » montre la lâcheté de Sganarelle autant que sa mauvaise foi (à tous les sens de l’’expression).

- En utilisant le tutoiement il parle au nom du bon sens populaire : il veut aider le pauvre à survivre, il ne partage pas son « intégrisme » : attitude liée au jésuitisme dénoncée ? On peut voir dans la figure du Pauvre celle d’un nouveau Tartuffe.

- Il porte une dimension comique soit en caricaturant (et dévalorisant) les croyances de DJ, soit en laissant entendre que, lui, ne résisterait pas à la tentation. A sa simplicité s’’ajoute la vénalité reprise par l’’exclamation finale « mes gages, mes gages !».



Conclusion à construire :

 

-          en reprenant la question posée et le parcours interprétatif suivi.

-          en mettant en avant la réussite de Molière dans ce passage (audace du passage)

-          en élargissement le questionnement à d’autres passages de la pièce, d’autres oeœuvres, d’autres auteurs, d’autres genres.

-          en n’’oubliant pas la dimension scénique.

 

 

 

 

Pour relire/revoir la scène :

http://www.youtube.com/watch?v=Pjm12r8dhjc

 

une explication riche mais où la portée comique est éludée :

 http://le-bac-francais.skyrock.com/1906257885-Texte-3-Dom-Juan-III-2.html




 

 







Notes : La recherche sincère d’’une foi réelle ? dans la mise en scène de Mesguich.


Par son geste final, on peut se demander si Dom Juan reconnaît et respecte la foi véritable du Pauvre qui ne capitule pas et donc montre la supériorité de sa croyance sur la tentation, la supériorité aussi des valeurs célestes aux valeurs terrestres. Dom Juan est constamment en quête de Dieu, cette quête se fait sous une forme provocante, mais cette provocation même est un appel, une volonté de connaître et d’éprouver Dieu. Ce qui n’’est pas une démarche athée mais impie, si Dom Juan était véritablement convaincu de l’’inexistence de Dieu pourquoi perdre tant de temps à l’offenser ? Dom Juan apparaît de toute façon sous les traits de l’’éternel insatiable, ce n’’est pas une femme qu’il désire mais le désir même ainsi que le plaisir de la conquête, de même il semble ne pas pouvoir arrêter de chercher Dieu mais de façon négative par le péché et le blasphème. Il admirerait donc le Pauvre. On peut aussi voir ce geste comme son refus de capituler et de n’’avoir pas le dernier mot et de passer pour un seigneur.

 

La mise en scène pour trancher ?



 

 

 

 

Louis Jouvet, théâtre de l’Athénée, 1947

Antoine Vitez, théâtre de l’Athénée, 1978

Daniel Mesguich, théâtre du Mans, 2003

Jacques Weber, film 1998

Le Pauvre est en habit de bûcheron, en haillons. Il est vraiment un pauvre, au sens moderne.

Le Pauvre est à demi-nu, simplement vêtu d’un pagne ; il s’appuie sur un bâton ; il évoque un personnage de la Bible

 

La scène est déplacée au début du film ; le Pauvre est devenu un enfant des rues : la pauvreté est actualisée.

L’affrontement paraît davantage social que moral ; Dom Juan abuse de la force que lui donne sa fortune sur un homme du peuple.

L’affrontement reprend toute sa dimension religieuse ; le Pauvre est un ermite, et Dom Juan commet un sacrilège

 

La rencontre devient "une belle rencontre" sur le chemin qui mène à la mort. Il n’y a plus vraiment de blasphème.

 

 

 


 



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Lecture analytique n °


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Conseils de lecture à haute voix :


Problématique générale :


Difficultés :


Questions possibles de l’examinateur :


> Parcours interprétatif / centres d’intérêt / Axes / plan: (à redistribuer selon la question posée!)


I.

II.


III .


A.



A.


A.


B.




C.





B.




C.



B.




C.



> Traits d’écriture à mémoriser :



- Figures de style  :




       


- Voix narratives :






- Versification :


- Les marques des discours :







Éléments de conclusion (bilan de la démarche interprétative suivie, intérêt propre du texte, réussite particulière de l’auteur)






Ouverture / élargissement (transition vers l’entretien) : échos éventuels avec l’actualité, avec d’autres ½uvres du groupement (ou non), allusion à l’accroche de l’introduction, réflexion personnelle...




Par Laucun - publié le mardi 17 avril 2012 à 07:44

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Par Laucun - publié le jeudi 12 août 2010 à 11:39

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