Analyse de la représentation de Nathan Le Sage de Lessing dans la mise en scène de Bernard Bloch à la CDE en février 2012.
Reprise à partir des propositions de Solène Haag.
A. L’espace scénique et le décor :
Le plateau est cerné par de grands vélums verts peut-être pour évoquer l’islam dont c’est la couleur, Saladin étant le maître politique de Jérusalem, et le sol est fait d’un parquet composé d’une marquèterie de trois essences de bois différentes qui peuvent représenter les trois religions en présence dans la pièce et l’intrication des lieux lui correspondant dans Jérusalem. Dans la pièce de Lessing, les didascalies prouvent que la maison de Nathan, le monastère du Patriarche et le palais de Saladin sont très proches les uns des autres. Ce que le spectateur remarque d’emblée c’est l’absence de pittoresque, de couleur locale et de réalisme, pas de volonté de représenter la vieille ville de Jérusalem, pas de palmiers !
C’est un espace presque nu avec des chaises au fond en cour. Le spectateur est intrigué par un curieux espace circulaire- un tapis ?- autour duquel les personnages viendront tourner, s’affronter. Cet espace circulaire représente un trou noir, uns sorte d’abyme selon les éclairages et il va jouer un grand rôle dans la mise en scène car il ne sera pénétré que par deux personnages.
Le premier est Nathan au moment où il raconte à Saladin la parabole des trois anneaux en réponse à la question sur la vraie foi, mais Nathan n’y entre pas d’emblée, il y pénètre seulement au moment où il incarne le juge que Lessing a rajouté à la parabole de Boccace et qui transmet le véritable message de l’auteur allemand de l’Aufklärung : le père a aimé les trois fils : « il est sûr qu’il vous a aimés tous trois, et également aimés, puisqu’il s’est refusé à en opprimer deux pour ne favoriser qu’un seul ! » et les fils doivent se montrer chacun à la hauteur des vertus prêtées à la pierre et de l’amour du père : « Que chacun de vous s’efforce à l’envie de manifester dans son anneau le pouvoir de la pierre ! Qu’il seconde ce pouvoir par sa douceur, sa tolérance cordiale, ses bienfaits et s’en remette à Dieu ! » La qualité du comportement humain des croyants fait alors le mérite de la religion qui est la sienne.
La mise en scène de ce moment est très belle avec des effets d’éclairage qui nimbent le juge dans l’anneau, une musique religieuse et la présence de tous les personnages formant demi cercle et figurant du coup sur le plateau le troisième anneau : premier demi cercle de chaises avec saladin, deuxième : l’anneau au sol avec Nathan, et troisième : le cercle des personnages.
Le deuxième personnage qui y pénètre est le Patriarche mais la lumière est toute différente. Le Patriarche ne respecte pas le cercle magique que tous les autres personnages abordaient avec attirance et répulsion à la fois, il y pénètre plusieurs fois, s’arroge le pouvoir d’allumer la lumière comme s’il se croyait tout puisant d’un clauqement de doigt, il est l’image du fanatique intolérant qui prononce sans scrupule des sentences de mort.
Lorsque les autres personnages circulent autour de l’espace, ce dernier semble sacré. Il peut représenter ce que chacun des personnages et les spectateurs y mettent : l’absolu, Dieu, les rêves les plus chers. Dans ses notes d’intentions, Bernard Bloch parle de la nécessité d’avoir un tourment commun pour pouvoir se parler, s’écouter, se respecter : le « trou » est en quelque sorte l’expression de ce vide, de ce manque, de ce tourment qui est au cœur de l’humanité quelque soit le nom que nous lui donnons.
L’espace scénique est transformé au cours de la représentation, un des rideaux se détache du décor (on aurait pu penser alors un problème technique) puis deux, puis trois, produisant un effet de surprise bienvenu. Le cadre de scène du théâtre de la Comédie de l’Est apparaît alors à nu, gris et fonctionnel. La vérité de l’absence de préséance de l’une des religions semble mettre à nu l’humanité des personnages, chacun se retrouve seul avec son propre mystère, sa propre quête. Après l’entracte, le « trou » est comblé par l’amas de draperies qui pendaient autour de la scène dans la première partie et de gros sacs de trésors amoncelés ainsi qu’une chaise renversée. Il s’agit à nouveau pour le spectateur de proposer une interprétation.
Il n’y avait pas de séparation entre la scène et le public, ni de rideau ni de fosse. L’espace scénique se prolonge d’ailleurs dans la salle : Le derviche s’en va vers le Gange par la salle, Nathan arrive de voyage au début par la salle.
L’espace est à la fois dépouillé et spectaculaire, de part ce trou côté jardin dont on se demande ce qu’il représente, contrebalancé par l’ombre curieuse d’une sorte de roue, que l’on identifiera plus tard comme une sorte de lustre médiéval, seule concession à la figuration de l’époque des Croisades, puis par ces rideaux verts imposants.
L’espace donne matière à jeu aux comédiens qui circulent autour du « trou » sacré quand ils apparaissent dans la scène ou sont assis sur les chaises du fond ou en retrait en fond de scène. Le déplacement des chaises permettra d’ailleurs des changements de lieux et rythmeront le spectacle pour éviter la monotonie en utilisant toutes les lignes du plateau. Ces changements à vue produisent des effets de distanciation qui mettent en relief l’importance des idées échangées par les personnages et que tous écoutent en même temps que le public. Bernard Bloch dit avoir pensé à ce qui se passe dans certains parcs de Londres où des orateurs montent sur des objets pour haranguer les badauds lorsqu’ils veulent diffuser des idées. Ce procédé insiste sur la valorisation de l’écoute de l’Autre. « Tolérer » ce n’est pas supporter l’Autre en lui étant indifférent, c’est reconnaître que l’écoute de l’Autre est nécessaire à notre propre construction, que nous avons besoin des Autres pour être. Dans la première partie du spectacle, il y a une verticalité, une profondeur vers le haut et vers le bas qui disparaîtra dans la deuxième partie : les chaises sont renversées ou manquantes, on ne peut plus s’assoir comme si l’assise, l’identité vacillait ; certains personnages se couchent au sol, titubent dans le cercle comblé par les rideaux, tous courent autour du plateau à l’horizontal comme s’ils n’avaient plus de repères.
B. Les objets scéniques
Il y a différent objets scéniques : les huit chaises que nous avons évoquées autant qu’il y a de comédiens, autant qu’il y a de pièces d’échec, un échiquier qui peut symboliser l’ensemble de la pièce qui serait une sorte de partie d’échecs entre Nathan et Saladin, un lustre à huit bougies, une étoffe de Babylone, des sacs contenant des dinars, le portrait d’Assad qui permettra de vérifier la ressemblance entre le Templier et le frère de Saladin, le petit livre contenant des prières en arabe et la preuve de l’identité de Kurt et de Recha.
Les sacs contenant une quantité d’argent sont amenés par les esclaves (Mameluk) dans la deuxième partie et inscrivent concrètement sur le plateau la thématique de l’argent qui est capitale dans la pièce, Nathan et Saladin rivalisant de générosité, le petit livre que va donner le frère Lai à Nathan à la scène VI, puis l’étoffe qu’a apportée Nathan à Daja qui va elle même l’apporter à nouveau à la scène VI et qui témoigne de l’amour que Nathan porte à Daja ainsi que de la complexité de ce personnage féminin sensible aux marques de tendresse de celui qu’elle veut cependant quitter et trahit. Le portrait d’Assad et le petit livre sont nécessaires au dénouement car ils renferment la vérité de l’identité de chacun. Ils sont typiquement des objets scéniques de la comédie au XVIIIème siècle puisque souvent les pièces se terminent par des reconnaissances familiales qui résolvent tout, sauf que dans la mise en scène de Bernard Bloch, rien n’est résolu : la reconstitution de la famille est assez douloureuse, troublante. L’idylle amoureuse entre le Templier et la jeune Juive est contrariée.
Certains accessoires de costumes peuvent être considérés presque comme des objets scéniques car ils sont instruments de jeu comme le chapeau haut de forme du Derviche, les chaussures de Daja ou Recha.
C. La lumière
La lumière méditerranéenne, comme celle de Jérusalem, joue un rôle important à plusieurs moments, principalement pour dramatiser un moment comme quand le Templier coince le frère lai qui se cache derrière les rideaux à l’avant scène à l’extrême cour et caractériser une atmosphère comme les variations de lumière sur le « trou » symbolique. Parfois les personnages sont accompagnés de leur ombre comme s’ils étaient doubles.
Au début, l’ombre du lustre peut paraître inquiétante : roue qui écrase Nathan notamment, menace de torture, mais d’autres spectateurs y ont vu comme un astre donnant de la verticalité à l’espace ;
Lors de l’entracte, les rideaux se retrouvent à la place du trou, ainsi les comédiens éclairés voient leurs ombres projetées sur le mur, ce qui donnait à certains moments, un effet « supérieurinférieur », dominantdominé : en fonction de l’endroit où étaient les comédiens, certains paraissaient plus imposants du fait de leur grande ombre comparés à celle plus petite d’un autre.
D. Le son
Les musiques sont enregistrées pour la plupart et ne renvoient pas à un contexte orientalisant sauf au moment de la parabole où l’on entend un chœur orthodoxe, il s’agit de musique empruntée à Debussy. Elle ponctue l’action comme une musique de film, légère et jamais illustrative, notamment elle sert à la transition entre les scènes.
Seule musique produite au plateau, la chanson bulgare de Daja qui fait entendre la nostalgie du pays d’origine de la dame de compagnie, son caractère étranger au lieu où elle vit.
E. Les comédiens en scène
Au début de la pièce, Daja et Nathan sont les seuls à être dynamiques, les autres comédiens étant assis chacun sur une chaise. Tout au long de la représentation, chaque comédien est dynamique et entre en scène en s’élançant depuis la chaise ou le fond de scène sur le plateau, Des portes d’entrées n’apparaîtront que dans la deuxième partie, donnant au Palais de saladin une allure un peu inquiétante de labyrinthe. Le frère lai qui à la fois espionne et se cache passera quelques fois derrière les tentures vertes.
Les déplacements des comédiens sont extrêmement travaillés et pas naturels, il faut d’ailleurs que le spectateur s’y habitue. Ils peuvent illustrer la dimension dialectique de la pensée de chacun qui s’oppose à l’autre avant de découvrir un chemin de conciliation.
Le jeu n’exclut aucun contact physique par exemple entre Daja et Nathan lorsqu’ils s’embrassent (même si elle met ses pouces devant la bouche) et se prennent dans les bras, et lorsque le Templier prend le Frère Lai à la gorge et manque le précipiter dans l’espace sacré ou quand saladin enlace Sittah sa sœur presqu’amoureusement. Il y a souvent des jeux de regards significatifs notamment entre Recha et Daja, Sittah et Le Sultan.
Les personnages sont caractérisés de la manière suivante :
- Le sultan porte un costume qui évoque le début du XXème siècle : peignoir de velours vert ( couleur de l’islam) sur pyjama raffiné de soie, des sortes de pantoufles au pied, pas du tout le costume d’un Saladin conquérant et guerrier, plutôt un esthète retiré des affaires, replié chez lui, or Saladin est effectivement retiré des affaires politiques, préoccupé de sa fin, voulant être « mat », songeant plus à sa famille et à des questions existentielles.
- Daja porte une robe bleue ( couleur des chrétiens dans la pièce) qui évoque une tenue du XVIIIème siècle ainsi que des chaussures à talons bleues également. Elle est sensible aux marques d’attention de Nathan, on comprend dès le début de la mise en scène de Bernard Bloch qu’elle vit une liaison amoureuse avec Nathan, le maître de maison. Elle est un personnage complexe, pas seulement une chrétienne caricaturale. Elle est tiraillée entre des exigences différentes, sa religion, sa nostalgie du pays natal, sa tendresse envers Nathan qui a été bonne pour elle. C’est l’une des richesses de la mise en scène de Bernard Bloch d’avoir évité de caricaturer Daja en bigote. La comédienne bulgare est d’ailleurs vive et expressive.
- Nathan porte un costume typique du XVIIIème siècle de couleur jaune avec un couvre-chef : la kippa pour les juifs pratiquants, le jaune symbolisant la richesse mais aussi la marque distinctive des Juifs, l’étoile jaune.
- Sittah porte un ensemble violet qui lui donnait une silhouette mince, une posture droite et de la grâce dans ses mouvements, elle portait également plusieurs bracelets
- Le derviche porte un chapeau haut de forme, un costume brun du XXème siècle auquel on ne s’attend pas. Il flotte dans ses habits dont il change sans cesse.
- Le patriarche porte un costume noir inquiétant et une canne.
- Recha porte une robe jaune comme Nathan mais du XXème siècle. Pour certains spectateurs, sa voix est exagérée et agaçante, trop enfantine mais elle évolue vers une plus grande maturité au fil de la pièce. Pour d’autres spectateurs, le timbre particulier de la voix de la comédienne donne à Recha l’innocence en même temps que la rationalité qu’elle doit à l’éducation de son père quand elle ne cède pas aux chimères de l’exaltation qu’elle doit plus à Daja.
- Le Templier est presque pied nu,il porte des sandales ainsi qu’une tunique bleu foncée ( Chrétien) munie d’une ceinture brune. Son costume évoque celui du croisé du Moyen Age même s’il est incomplet.
-Frère Lai porte une croix de carton autours du cou et des habits troués plutôt du XXème siècle. Il crée vraiment la surprise d’autant plus que Jonas Marmy donne à son personnage une gestuelle qui fait penser à celle d’un autiste et qui illustre son malaise, lui qui est tiraillé entre sa foi sincère en Christ et les ordres violents du patriarche à qui il obéit mais qu’il désapprouve totalement.
- Les Mameluks de Saladin portent une sorte de livrée jaune.
Les costumes traversent ainsi les époques (du 12ème siècle, époque de l’intrigue, à aujourd’hui, époque de notre représentation, en passant par le 18ème, époque de l’écriture de la pièce.)
Lorsque les acteurs ne parlent pas, ils se mettent sur une des chaises, ou alors s’assoient à même le sol. Ils forment eux-mêmes à un moment le mobilier de la scène du jeu d’échec entre saladin et Sittah.
La distribution est équilibrée entre tous les acteurs, j’ai cru voir un accident de jeu mais Nils Ohlund s’est récupéré.
G. La mise en scène globale
Lors de la première image du spectacle, Nathan et Daja sont les seuls dynamiques tandis que les autres sont assis. A la dernière image, l’intégralité des personnages sont dynamiques et bougent sur eux-mêmes, lumière tamisée, comme des sortes de pièces d’échecs animées.
Pour moi il y a deux scènes mémorables : dans l’acte II scène I lorsque j’ai vu la comédienne Sofia Teillet dans le rôle de Sittah. Lorsque j’ai lu le livre, ce personnage me paraissait terne « mort », tandis que lors de la représentation c’était le contraire, elle jouait ce personnage à merveille avec élégance et autorité.
Puis la scène avec le frère Lai qui vient à la rencontre de Nathan pour lui révéler que l’écuyer qui lui a remis Recha des années auparavant est lui-même. A ce moment précis, ni l’homme chrétien et ni le juif n’existe. C’est l’une des plus belle scène de la pièce.
J’ai eu une impression de surprise, lorsque j’ai découvert le frère Lai. Mon préjugé sur les moines m’a bien joué un tour !
Le spectacle vise l’émotion car Lessing a écrit cette pièce parce qu’il n’avait plus le droit de défendre ses idées philosophiques au grand jour. Mais il avait toujours le droit d’écrire de la fiction, de faire de la poésie. Et cette contrainte lui a fait composer un chef-d’œuvre de suspense, d’humanité et de drôlerie parfois qui est, « Nathan le Sage ».
Le spectacle comporte une certaine énigme lié à l’espace scénique, à la façon dont Bernard Bloch a demandé aux comédiens de se déplacer, aux changements survenus après l’entracte. Le spectateur ets invité à se questionner beaucoup sur le sens de ces modifications.
J’ai beaucoup médité les paroles de Bernard Bloch sur la notion de« tolérance » qui est un mot ambigu. Aujourd’hui, « tolérer » la présence ou les idées de quelqu’un, suppose que « celui qui tolère » domine celui « qui est toléré ». Que ce soit sur le plan religieux, idéologique ou sur celui des origines, on « tolère » la différence de l’autre à condition qu’elle ne prenne pas trop de place. Alors que dans la pièce de Lessing, la tolérance est « active », elle suppose la nécessité du dialogue avec l’Autre. Dans la pièce de Lessing, Nathan, comme Saladin, comparent souvent l’habit à une simple « écorce » sous laquelle se cache la seule chose qui compte : l’être humain. Cette pièce n’est pas un catalogue de bons sentiments, elle est une affirmation énergique que la diversité des points de vue est le moteur du progrès humain (d’après Bernard Bloch).
H. La place et la réaction du public
Le public a ri a certains moments. Il a aussi réagi, notamment lorsqu’une partie du décor est tombée en pensant que c’était un problème technique. Il n’y a pas eu allusion à l’actualité explicite mais le public pouvait se sentir invité à la réflexion, puisque cette pièce traite du vivre ensemble, de l’acceptation de l’Autre qui nous rend plus humain. Elle prône une « tolérance active », l’ouverture à l’Autre, l’intelligence et la bonté sans jamais tomber dans l’impasse des bons sentiments, dont on sait à quel point ils ne suffisent pas à faire de bonnes pièces. Mais «Nathan le Sage » est aussi une comédie trépidante qui emporte le spectateur de surprises en surprises lorsqu’elle est mise en scène comme le fait Bernard Bloch. Même si presque toutes les scènes sont des disputes philosophiques et politiques sur fond de retournements et de révélations spectaculaires, les ingrédients de la comédie sont là: humour, suspense, idylles amoureuses, coups de théâtre.