Elèv/ation

Rentrée scolaire / rentrée littéraire

Par Laucun - publié le 2016-juin-29 à 11:49 dans Cela me touche
 


1


         Yacine était heureux comme on l’est à treize ans. Il marchait depuis l’aurore sur la piste qui menait au fleuve Sénégal. Vêtu d’un simple pagne de toile écrue, il portait au côté un étui oblong contenant deux lettres de recommandation, soigneusement rédigées, roulées et cachetées par le père Jean, qui avait gardé de sa jeunesse de lecteur de romans interminables et galants un goût supposément médiéval pour les missives de ce genre.           

        Yacine n’en connaissait pas la teneur. Le père Jean avait pourtant proposé de lui en communiquer la substance avant de les rédiger. Le jeune homme avait refusé : le prêtre, certain de ne pas tenter l’orgueil d’un jeune homme qu’il soupçonnait plus assuré de ses dons que ne le voulaient la religion catholique et sa condition d’homme pauvre et noir, le couvrirait d’autant plus d’éloges. Et si parfois Yacine tremblait de ne mériter ni l’estime du prêtre, ni la sienne propre, étant de ces natures inquiètes qui sont fières quand elles se comparent, mais humbles quand elles se considèrent, il savait aussi que ces lettres de recommandation étaient son seul passeport vers un monde différent. Elles permettraient d’échapper enfin à ce village où il était né et que, il l’avait compris à la seconde où il en était sorti, ce matin-l à, dans les lueurs tendrement violettes précédant l’aurore, il avait toujours détesté.

          Yacine avait eu quelquefois honte de son hypocrisie. Le bon prêtre blanc ignorait que son meilleur élève ne croyait en aucun dieu. Il avait assidûment fréquenté son séminaire de fortune unique voie d’accès au savoir des Blancs dans la savane pelée où il avait grandi. Mais la plupart du temps, Yacine trouvait que c’était de bonne guerre : en dehors du père Jean, qui était un saint homme, les Blancs mentaient aux Noirs, depuis toujours. Il savait qu’il allait étudier là-b as, et travailler. Il marchait vers un avenir assurément rude, laborieux ; mais qui était le sien, et qui pour cette raison- là lui semblait singulier, inimitable, grisant. Il en espérait la liberté, pour autant qu’un nègre sans naissance pût prétendre à quelque liberté. En ressassant ces vagues pensées, il s’aperçut que depuis son départ il avait peu à peu interverti son usage des termes « ici » et « là- bas » : il en sourit de plaisir.

            Yacine avait toujours aimé la sensation de la piste sous ses pieds nus. Enfant, n’ayant jamais connu ni son père ni sa mère, il se plaisait à imaginer que ses parents, parmi tant d’autres, avaient foulé tel ruban de terre durcie, qui menait à un point d’eau ; ou cet autre, qui serpentait jusqu’à une sorte de colline prisée des chasseurs. Ensuite, en grandissant, il avait aimé élargir cette pensée jusqu’à comprendre dans sa méditation les milliers d’hommes, ancêtres inconnus, voyageurs, guerriers, marchands, sorciers, rois en visite, petits cultivateurs, qui avaient frayé cette piste dans la brousse, qui l’avaient martelée sans y penser, lui conférant cette singulière souplesse, cette alliance de fermeté et de discrétion qui donne aux hommes l’illusion que la terre peut leur être clémente, et qu’ils nomment à leur gré route, chemin ou voie, la prenant trop souvent pour argent comptant.

       Yacine n’avait pas treize ans, mais il avait déjà compris tout cela. Et encore ceci : le gros des hommes ignore qu’il va mourir ; ceux qui le savent ne veulent pas, pour la plupart, le comprendre, et n’en tirent aucune conséquence pratique. Seule une poignée d’êtres vit sa vie, sa seule vie ; rien qu’une vie, mais toute entière. Poussière est le nom secret des hommes qui adviennent à la terre et la quittent sans un bruit, sans un frémissement du ciel. Yacine avait payé pour le savoir, pour autant que le néant puisse se savoir : les hommes meurent comme des chiens de village, comme les nuées grises de papillons de nuit. La variole avait anéanti parmi tant d’autres, lui avait-on dit, ses géniteurs, alors qu’il n’était encore qu’un nourrisson vagissant. Il n’y avait rien au- delà de ce monde-c i, quoi qu’en dît le bon père Jean qui l’envoyait à la ville poursuivre son instruction, et qui croyait à son dieu comme les anciens du village à leurs fétiches. Yacine avait un jour parcouru un Lucrèce oublié par un voyageur, à demi rongé par des insectes, et il y avait trouvé, comme une illumination, le premier et le dernier mot de sa philosophie : la peur pousse la masse des hommes vers la religion ; il convient de se déprendre d’elle, parce qu’elle tue l’esprit. Il avait compris que cette sagesse lui suffirait, jusqu’à sa mort. Un peu de temps, un peu d’espace. Au- dessus de sa tête, le ciel fixe des mathématiques, qui le fascinait. Et puis rien.
                                            


                                                                 2
      On était au début de la saison des pluies. Tous les chemins étaient encore praticables. Des herbes hautes couvraient déjà la savane, à perte de vue, et cet immense élan de sommités vert tendre, dénué de conscience mais non de vigueur, semblait chanter la jeunesse de Yacine comme celle du monde qu’il découvrait. Sous les acacias qui formaient à main droite comme un ample parasol, les girafes tachetées disparaissaient presque entièrement, dans la pénombre inégale. Yacine parvenait cependant à les distinguer, car il s’était exercé depuis son plus jeune âge à observer les choses et les êtres, encore qu’il n’eût guère quitté jusqu’alors la Mission, comme l’appelait en riant le père Jean, dont c’était la fierté.




https://youtu.be/hVn2DJIUeDM




Par Laucun - publié le 2016-juin-28 à 12:21 dans Cela me touche



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