Des mots pour le dire

Commentaire excipit Camus

Par vadministrateur - publié le vendredi 13 janvier 2017 à 06:51 dans Textes pour l'EAF
Les dernières pages viennent interrompre un récit qui de jour en jour a montré Meursault essayant de "considérer les choses avec calme". Une longue scène finale décrit sa rencontre avec l’aumônier de la prison. Au début de l’entretien, Meursault, que les questions de Dieu n’intéressent pas, n’exprime ses réticences que de façon discrète, en restant muet ou en ne répondant que laconiquement au prêtre. Peu à peu il s’énerve et finit par entrer dans une rage folle, avant de retrouver une sérénité nouvelle sur laquelle s’achève le roman. Ce développement dramatique met en scène l’accession du personnage à une vérité supérieure dont le premier stade est atteint, symboliquement, par la façon dont, en maltraitant l’aumônier, Meursault s’est "purgé du mal, vidé d’espoir" . Cette étape nécessaire n’a pu être atteinte que parce que la condamnation à mort lui a fait prendre pleine conscience que la vie est absurde , ce qui, paradoxalement, ne débouche pas sur le désespoir, mais sur un hymne à la vie par lequel se clôt le roman.

1-Meursault maltraitant l’aumônier.

1-1-L’éclatement de la colère.

Une explosion. Meursault, homme calme et taciturne, n’a pas préparé le lecteur à la colère qui le saisit soudain en face de l’aumônier. Certes, quelques signes avaient montré qu’il supportait de plus en plus mal l’insistance du prêtre : "je me suis un peu animé", "sa présence me pesait et m’agaçait", "Alors je lui ai crié ", et juste avant l’explosion "cela m’a énervé". Malgré ces rapides signes avant-coureurs, la colère éclate avec une brutalité remarquable. L’adverbe "Alors" en début de paragraphe, signale la force de la réaction du personnage aux derniers mots de l’aumônier, mais la remarque "je ne sais pas pourquoi" donne à cette réaction un caractère spontané et irrépressible. Tout le vocabulaire est celui d’une sorte de crise incontrôlable (valeur de l’indéfini "quelque chose").

Le discours "déversé". Le verbe rend compte à la fois de la violence des gestes et de la véhémence du discours "Je déversais sur lui tout le fond de mon c½ur".

- La gestuelle . C’est celle de la violence physique. Meursault saisit le prêtre au collet de sa soutane. Les gardiens devront intervenir pour le lui "arracher des mains". Sa façon de parler est marquée par la même exaltation : il crie à plein gosier, il étouffe en criant.

- La transcription du discours de Meursault. La véhémence du discours de Meursault est rendue sensible par la confusion de toutes les procédures de citations dont dispose la langue . La première citation en offre l’exemple : "Il avait l’air si certain, n’est-ce pas ? ", la question "n’est-ce pas ? renvoie au discours direct, mais la première partie de la phrase est du discours indirect. Force est alors de supposer que la phrase traduit les pensées que Meursault s’adresse à lui-même. En revanche tout ce qui suit peut être considéré comme du discours rapporté au d. i. :[je lui ai dit qu’] aucune de ses [ au lieu de "vos"] certitudes … qu’ il [ au lieu de "vous"] … et que moi, j’ avais l’air [au lieu de "j’ai l’air"] …). Or très vite, le discours de Meursault semble ne plus être adressé au prêtre, mais correspondre à une sorte de discours intérieur du personnage, transcrit au style indirect libre. Le problème se pose à nouveau et d’une autre façon pour les deux questions "Comprenait-il, comprenait-il donc ? qui ne sont ni du d.d., [comprenez-vous ?] ni du d. i. [je lui ai demandé s’il comprenait] mais une sorte d’interrogation passionnée d’âme à âme, adressée en même temps à l’aumônier et à Meursault et transcrite en s.i.l. Enfin la dernière phrase du réquisitoire de Meursault, s’achève sur une phrase qui est de toute évidence du s.i.l. : "Comprenait-il donc, ce condamné à mort …?"

1-2-Ce que représente l’aumônier .On peut assimiler le prêtre et les hommes de loi du procès et en faire autant d’incarnations d’une société répressive et autoritaire. On peut considérer qu’ils représentent les instances officielles d’une société formaliste, incapable de prendre en compte la diversité des êtres auxquels elle impose le carcan des conduites stéréotypées. Mais l’aumônier est bien plus que cela. D’une part, parce qu’à la différence des hommes de loi, il est plein de compassion pour le coupable (il le quitte les yeux pleins de larmes), mais surtout parce que, dans son zèle chrétien, il incarne une position devant la vie que Camus considère comme un piège.

Les certitudes métaphysiques dénoncées. La phrase qui déclenche la colère de Meursault est emblématique. Au moment de quitter le prisonnier, le prêtre réaffirme la supériorité que lui donne sa croyance sur un incroyant dont le "c½ur est aveugle", ses derniers mots étant : "Je prierai pour vous". Tout le début du discours de Meursault est ponctuée d’une opposition entre les prétendues "certitudes du prêtre ("l’air si certain …ses certitudes … il n’était même pas sûr … ) et les certitudes fondées de Meursault ("Moi j’étais sûr …sûr … plus sûr … Je tenais cette vérité …").

L’espoir dans une autre vie empêchant de vivre . Il est évident que ce que dénonce Meursault, c’est la croyance du prêtre dans une vie après la mort. Cette certitude invérifiable et très incertaine empêche d’abord de vivre en profitant de chaque instant de bonheur, si fugace qu’il soit. C’est ce que Meursault jette au visage de l’aumônier "Pourtant aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme. Il n’était même pas sûr d’être en vie puisqu’il vivait comme un mort". La comparaison avec un cheveu de femme renvoie à cette mort corporelle qu’est le célibat imposé par la prêtrise. Or Meursault vit "avec la pensée qu’il va mourir tout entier", ce qui choque le prêtre qui a essayé, avec une sorte d’acharnement, de lui montrer qu’il est plus facile de mourir quand on croit à la vie éternelle ("il jugeait cela impossible à supporter pour un homme").

La réfutation des discours volontaristes . Dans sa réfutation de la position religieuse, Meursault répond avec véhémence à tous les discours, religieux ou laïques, qui prônent l’énergie et la volonté et postulent la liberté de l’action humaine : " que m’importaient son Dieu, les vies qu’on choisit, les destins qu’on élit ".Il y a là un effet de dénigrement acharné et quasi ironique.

La religion est donc pire car elle constitue une fuite devant la seule façon d’appréhender la vie .


2-L’absurde : une certitude triomphant

La grande colère de Meursault est une double étape. Elle l’a libéré de tout ce qui l’emprisonnait bien plus étroitement que la prison. Mais elle est aussi et surtout l’affirmation d’une vérité.

2-1-Une libération . Meursault est assaini ("purgé et vidé"), le mal et l’espoir l’ont quitté. Cette libération s’opère avec "des bondissements mêlés de joie et de colère". Pour la première fois dans le roman, Meursault a quelque chose à dire et il le crie.

L’affirmation des certitudes de Meursault .On observe la fréquence d’emploi du verbe "comprendre" dans la deuxième partie du roman. Le verbe a déjà été employé, dans un sens dépréciatif pour qualifier l’attitude du juge d’instruction qui prétend ramener aux catégories rationnelles le comportement de Meursault. Dans le passage, le verbe n’a plus ce sens restreint. Il suppose au contraire l’accès à une vérité. Aussi Meursault ponctue-t-il son discours de questions et d’affirmations dans lesquelles il reprend le terme ("Comprenait-il, comprenait-il donc ? … Comprenait-il donc ?", "il m’a semblé que je comprenais pourquoi … ".

La nature paradoxale de la vérité de Meursault . ("Je tenais cette vérité au moins autant qu’elle me tenait"). La vérité à laquelle accède Meursault et qu’il jette au visage de l’aumônier a pour fondement la mort qui l’attend, dont la certitude donne enfin sens à sa vie. Aussi peut-elle paraître fragile en face des certitudes que propose la religion. Cette apparente fragilité n’est qu’une illusion dénoncée fortement : "Moi, j’avais l’air d’avoir les mains vides …Oui, je n’avais que cela …". A peine constatée, cette fragilité est transformée en une évidence d’ordre intemporel : "J’avais eu raison, j’avais encore raison, j’avais toujours raison".

2-2-L’expression de l’absurde . Le condamné à mort a enfin compris que c’est la mort qui fait le seul sens de la vie. Cette vérité est affirmée sous des formes diverses qui toutes reviennent à souligner que l’essentiel est de vivre et qu’au regard de la mort "Rien, rien n’a[..] d’importance".

Le surgissement de la vérité est décrit dans une phrase essentielle, exactement centrale dans le discours de Meursault à l’aumônier. Elle définit la prise de conscience de l’absurde et la nature de la sérénité à laquelle accède Meursault après la crise libératoire"Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j’avais menée, un souffle obscur remontait vers moi à travers des années qui n’étaient pas encore venues et ce souffle égalisait sur son passage tout ce qu’on me proposait alors dans les années pas plus réelles que je vivais".

- L’origine absolue . "Du fond de mon avenir … un souffle obscur …". Le contexte de la scène, la gravité du ton, se conjuguent pour empêcher qu’on puisse donner un sens ironique à la formule, qui sera reprise et lancée, comme derniers mots, à l’aumônier lorsque les gardiens interviendront. Meursault n’a en fait plus d’avenir , il n’a plus que quelques jours à vivre, mais cette certitude absolue lui permet de comprendre ce qu’est la vie de l’homme. Ce qui explique l’ampleur irréaliste mais symbolique qui est donnée à cette origine par rapport à laquelle d’où doit être réévalué ("du fond de "). A quoi s’ajoute la métaphore du "souffle obscur" qui traduit l’accès à la compréhension et à la connaissance . Cette métaphore n’est pas sans rappeler, mais en inversant sa valeur, le "souffle épais et ardent" dans lequel Meursault s’est trouvé pris à l’instant fatidique du meurtre. D’un moment à l’autre, Meursault est passé de l’incompréhension passive à la découverte de la vérité.

- Le brouillage des repères temporels . Dans un mouvement insistant, la phrase passe sans arrêt du futur au passé en brouillant les repères temporels habituels. Tout étant appréhendé à partir de l’avenir, c’est-à-dire de la mort, seul repère réel, les autres fragments temporels sont identiques, aussi bien les années que Meursault ne vivra pas, puisqu’il va mourir avant l’heure (les "années qui n’étaient pas encore venues") que les années présentes "pas plus réelles".

- Le hasard à l’½uvre . La première partie du roman a démontré avec insistance le poids continuel du hasard dans la vie de Meursault. Quoiqu’il ne soit pas nommé explicitement, il est désigné maintenant par la tournure impersonnelle "tout ce qu’on me proposait alors dans les années pas plus réelles que je vivais".

Le souffle égalisateur de l’absurde. Meursault emploie une formule qui définit la "vie absurde" qu’il a menée :"Rien, rien n’a[..] d’importance " qui anticipe sur l’effet de la découverte de la vérité : "ce souffle égalisait tout sur son passage"). 

- Dans la 2 ème partie du discours à l’aumônier , une série de procédés s’accumulent : des énumérations de faits équivalents, dans lesquelles la similitude égalisatrice est encore renforcée par des associations absurdes et des équivalences qui mettent tout sur le même plan syntaxique "[…]la Parisienne que Masson avait épousée … Marie qui avait envie que je l’épouse". Des échos sonores soulignent ces équivalences " Qu ’importait que Raymond fût mon copain autant que Céleste qui valait mieux que lui ?".

Une fois le divertissement impossible, le leurre de l’espoir éliminé, aucune esquive n’est plus possible et la mort peut enfin faire accéder à la seule vérité : aucune vie, aucun acte humain n’est plus important qu’un autre, parce qu’au regard de la mort, tout est égal. C’est ce que crie Meursault à l’aumônier. Mais parvenu à ce point de certitude, au lieu de sombrer dans le désespoir, il atteint une sérénité et lance une sorte d’hymne à la vie.


3-Un hymne à la vie 

A de nombreuses reprises, Camus a souligné que l’absence d’espoir n’était pas le désespoir . Pour Camus, la vie n’est pas une maladie dont seule la mort peut guérir, elle est bonne à vivre, mais il faut le faire sans illusion .

3-1-Le monde apaisé et apaisant. Le contraste de tonalité entre la "grande colère" et l’apaisement qui marque la fin du texte est souligné par la rupture qu’introduit dans le récit le sommeil qui s’empare de Meursault comme après une crise ("j’étais épuisé et je me suis jeté sur ma couchette"). Quand il se réveille, il a "des étoiles sur le visage". Dans la plupart des textes de Camus intervient un moment de contact avec le monde naturel et sa saveur apaisante. Les éléments se retrouvent ici sous la forme d’un apaisement aussi bien physique que moral, dont la force est d’ordre cosmique "Des odeurs de nuit, de terre et de sel rafraîchissaient mes tempes. La merveilleuse paix de cet été endormi entrait en moi comme une marée" .

Le bref rappel du monde des hommes et de leur activité est incapable de rompre la paix à laquelle a enfin accédé Meursault. "[…] des sirènes ont hurlé. Elles annonçaient des départs pour un monde qui m’était à jamais indifférent".

3-2-De nouvelles significations. Cette révélation de la vérité est aussi une relecture des signes du monde et de leur signification.

L’asile de vieillards. Meursault évoque sur un tout autre ton ce qui s’était présenté à lui, dans la première partie, comme un mouroir rassemblant la vieillesse sous sa forme la plus étrangère, la plus inhumaine. C’est maintenant dans un mouvement de sympathie profonde qu’il "comprend" sa mère et les autres vieux.

Jouer avec la vie . Pour les vieux, comme pour Meursault, l’approche de la mort égalisant tout, elle supprime l’importance fallacieuse que les hommes accordent à leurs actes. On peut donc "jouer à recommencer". La différence est flagrante entre la façon dont Meursault accusait le Tchécoslovaque qui avait payé de sa vie le jeu par lequel il avait tenté sa mère et sa s½ur en leur cachant son identité, mais pas son argent ("Je trouvais que le voyageur l’avait un peu mérité et qu’il ne faut jamais jouer") et la façon dont il comprend maintenant sa mère. En prenant comme "fiancé" le vieux Pérez, elle a joué à recommencer. Toute la vie n’est qu’un jeu sans signification, dans lequel le hasard est souverain. Pour le Tchécoslovaque, mourir de la main de sa mère ou, comme Meursault, sous le couperet de la guillotine, n’avait en fait pas d’importance.

La valeur du soir. Pour cette humanité apaisée par l’approche de la mort, comme pour Meursault, le soir prend désormais une autre valeur, il n’est plus "l’heure sans nom" de l’angoisse et du refus de la mort. Parce que la mort n’est plus le piège auquel l’homme est acculé dans une vie "sans issue", le soir est maintenant "une trêve mélancolique", l’apaisement de l’acceptation. La lutte perdue d’avance que Meursault a menée contre la lumière aveuglante du soleil se termine par l’apaisement de la mort acceptée et reconnue comme seule signification de la vie.

3-3-Le bonheur dans et par l’absurde .

La vie comme valeur absolue. L’euphorie des dernières lignes est marquée stylistiquement par une série de reprises insistantes qui soulignent la conviction de Meursault : "Là-bas, là-bas aussi … Personne, personne n’avait le droit … De l’éprouver si pareil … si fraternel …Pour que tout …pour que …". .

Le paradoxe de l’ explicit . Au moment d’être guillotiné pour un meurtre dont il n’est pas coupable, Meursault se sent "prêt à tout revivre" et découvre, en même temps qu’il a été heureux et qu’il l’est encore. Les dernières lignes du roman accumulent les termes contradictoires : une formule quasi oxymorique "la tendre indifférence du monde, l’évocation d’une fraternité dans l’indifférence, enfin la dernière phrase dans laquelle Meursault souhaite, pour se sentir moins seul "qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de [son] exécution et qu’ils [l]’accueillent avec des cris de haine".

LA n°4 Camus

Par vadministrateur - publié le jeudi 12 janvier 2017 à 17:26 dans Textes pour l'EAF
Alors, je ne sais pas pourquoi, il y a quelque chose qui a crevé en moi. Je me suis mis à crier à plein gosier et je l’ai insulté et je lui ai dit de ne pas prier. Je l’avais pris par le collet de sa soutane. Je déversais sur lui tout le fond de mon c½ur avec des bondissements mêlés de joie et de colère. Il avait l’air si certain, n’est-ce pas ? Pourtant, aucune de ses certitudes ne valait un cheveu de femme. Il n’était même pas sûr d’être en vie puisqu’il vivait comme un mort. Moi, j’avais l’air d’avoir les mains vides. Mais j’étais sûr de moi, sûr de tout, plus sûr que lui, sur de ma vie et de cette mort qui allait venir. Oui, je n’avais que cela. Mais du moins, je tenais cette vérité autant qu’elle me tenait. J’avais eu raison, j’avais encore raison, j’avais toujours raison. J’avais vécu de telle façon et j’aurais pu vivre de telle autre. J’avais fait ceci et je n’avais pas fait cela. Je n’avais pas fait telle chose alors que j’avais fait cette autre. Et après ? C’était comme si j’avais attendu pendant tout le temps cette minute et cette petite aube où je serais justifié. Rien, rien n’avait d’importance et je savais bien pourquoi. Lui aussi savait pourquoi. Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j’avais menée, un souffle obscur remontait vers moi à travers des années qui n’étaient pas encore venues et ce souffle égalisait sur son passage tout ce qu’on me proposait alors dans les années pas plus réelles que je vivais. Que m’importaient la mort des autres, l’amour d’une mère, que m’importaient son Dieu, les vies qu’on choisit, les destins qu’on élit, puisqu’un seul destin devait m’élire moi-même et avec moi des milliards de privilégiés qui, comme lui, se disaient mes frères. Comprenait-il, comprenait-il donc ? Tout le monde était privilégié. Il n’y avait que des privilégiés. Les autres aussi, on les condamnerait un jour. Lui aussi, on le condamnerait. Qu’importait si, accusé de meurtre, il était exécuté pour n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère ? Le chien de Salamano valait autant que sa femme. La petite femme automatique était aussi coupable que la Parisienne que Masson avait épousée ou que Marie qui avait envie que je l’épouse. Qu’importait que Raymond fût mon copain autant que Céleste qui valait mieux que lui ? Qu’importait que Marie donnât aujourd’hui sa bouche à un nouveau Meursault ? Comprenait-il donc, ce condamné, et que du fond de mon avenir... J’étouffais en criant tout ceci. Mais, déjà, on m’arrachait l’aumônier des mains et les gardiens me menaçaient. Lui, cependant, les a calmés et m’a regardé un moment en silence. Il avait les yeux pleins de larmes. Il s’est détourné et il a disparu.
      Lui parti, j’ai retrouvé le calme. J’étais épuisé et je me suis jeté sur ma couchette. Je crois que j’ai dormi parce que je me suis réveillé avec des étoiles sur le visage. Des bruits de campagne montaient jusqu’à moi. Des odeurs de nuit, de terre et de sel rafraîchissaient mes tempes. La merveilleuse paix de cet été endormi entrait en moi comme une marée. À ce moment, et à la limite de la nuit, des sirènes ont hurlé. Elles annonçaient des départs pour un monde qui maintenant m’était à jamais indifférent. Pour la première fois depuis bien longtemps, j’ai pensé à maman. Il m’a semblé que je comprenais pourquoi à la fin d’une vie elle avait pris un « fiancé », pourquoi elle avait joué à recommencer. Là-bas, là-bas aussi, autour de cet asile où des vies s’éteignaient, le soir était comme une trêve mélancolique. Si près de la mort, maman devait s’y sentir libérée et prête à tout revivre. Personne, personne n’avait le droit de pleurer sur elle. Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m’avait purgé du mal, vidé d’espoir, devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles, je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine.

Texte n°1 Rhinocéros

Par vadministrateur - publié le jeudi 12 janvier 2017 à 11:28 dans Textes pour l'EAF

La scène d’exposition


Décor

Une place dans une petite ville de province. Au fond, une maison composée d’un rez- de-chaussée et d’un étage. Au rez-de-chaussée, la devanture d’une épicerie. On y entre par une porte vitrée qui surmonte deux ou trois marches. Au-dessus de la devanture est écrit en caractères très visibles le mot : « EPICERIE ». Au premier étage, deux fenêtres qui doivent être celles du logement des épiciers. L’épicerie se trouve donc dans le fond du plateau, mais assez sur la gauche, pas loin des coulisses. On aperçoit, au-dessus de la maison de l’épicerie, le clocher d’une église, dans le lointain. Entre l’épicerie et le côté droit, la perspective d’une petite rue. Sur la droite, légèrement en biais, la devanture d’un café. Au-dessus du café, un étage avec une fenêtre. Devant la terrasse de ce café : plusieurs tables et chaises s’avancent jusque près du milieu du plateau. Un arbre poussiéreux près des chaises de la terrasse. Ciel bleu, lumière crue, murs très blancs. C’est un dimanche, pas loin de midi, en été. Jean et Bérenger iront s’asseoir à une table de la terrasse.

Avant le lever du rideau, on entend carillonner. Le carillon cessera quelques secondes après le lever du rideau. Lorsque le rideau se lève, une femme, portant sous un bras un panier à provisions vide, et sous l’autre un chat, traverse en silence la scène, de droite à gauche. A son passage, l’Epicière ouvre la porte de la boutique et la regarde passer.

L’EPICIERE Ah ! celle-là ! (A son mari qui est dans la boutique.) Ah ! celle-là, elle est fière. Elle ne veut plus acheter chez nous.

L’Epicière disparaît, plateau vide quelques secondes.

Par la droite, apparaît Jean ; en même temps, par la gauche, apparaît Bérenger. Jean est très soigneusement vêtu : costume marron, cravate rouge, faux col amidonné, chapeau marron. Il est un peu rougeaud de figure. Il a des souliers jaunes, bien cirés ; Bérenger n’est pas rasé, il est tête nue, les cheveux mal peignés, les vêtements chiffonnés ; tout exprime chez lui la négligence, il a l’air fatigué, somnolent ; de temps à autre, il bâille.

JEAN, venant de la droite. Vous voilà tout de même, Bérenger.

BERENGER, venant de la gauche.Bonjour, Jean.

JEAN Toujours en retard, évidemment ! (Il regarde sa montre-bracelet.) Nous avions rendez-vous à onze heures trente. Il est bientôt midi.

BERENGER Excusez-moi. Vous m’attendez depuis longtemps ?

JEAN Non. J’arrive, vous voyez bien.

Ils vont s’asseoir à une des tables de la terrasse du café.

BERENGER Alors, je me sens moins coupable, puisque… vous-même…

JEAN Moi, c’est pas pareil, je n’aime pas attendre, je n’ai pas de temps à perdre. Comme vous ne venez jamais à l’heure, je viens exprès en retard, au moment où je suppose avoir la chance de vous trouver.

BERENGER C’est juste… c’est juste, pourtant…

JEAN Vous ne pouvez affirmer que vous venez à l’heure convenue !

BERENGER Evidemment… je ne pourrais l’affirmer.

Jean et Bérenger se sont assis.

1SB DOC complémentaire 1: Wells

Par vadministrateur - publié le jeudi 12 janvier 2017 à 11:13 dans Textes pour l'EAF

L’HOMME SEUL

Unique survivant d’un naufrage, Edward Prendick est secouru par Montgomery, passager d’un navire faisant route vers une île tropicale avec une cargaison d’animaux. Montgomery est l’assistant du docteur Moreau, un scientifique, depuis dix ans, les deux hommes se livrent à des expériences sur les animaux, en réalisant des greffes et de multiples interventions chirurgicales, afin d’en faire des hommes capables de penser et de parler. Les hommes-bêtes vivent dans un village et obéissent à « La Loi », un ensemble de règles leur interdisant les comportements primitifs et prônant la vénération de Moreau, qu’ils appellent « Maître ». Après l ’assassinat des deux hommes et traumatisé par l’expérience qu’il vient de vivre, il continue de voir le reflet des monstres de Moreau parmi les hommes.




On prétend que la peur est une maladie ; quoi qu’il en soit, je peux certifier que, depuis plusieurs années maintenant, une inquiétude perpétuelle habite mon esprit, pareille à celle qu’un lionceau à demi dompté pourrait ressentir. Mon trouble prend une forme des plus étranges. Je ne pouvais me persuader que les hommes et les femmes que je rencontrais n’étaient pas aussi un autre genre, passablement humain, de monstres, d’animaux à demi formés selon l’apparence extérieure d’une âme humaine, et que bientôt ils allaient revenir à l’animalité première, et laisser voir tour à tour telle ou telle marque de bestialité atavique. Mais j’ai confié mon cas à un homme étrangement intelligent, un spécialiste des maladies mentales, qui avait connu Moreau et qui parut, à demi, ajouter foi à mes récits – et cela me fut un grand soulagement.

Je n’ose espérer que la terreur de cette île me quittera jamais entièrement, encore que la plupart du temps elle ne soit, tout au fond de mon esprit, rien qu’un nuage éloigné, un souvenir, un timide soupçon ; mais il est des moments où ce petit nuage s’étend et grandit jusqu’à obscurcir tout le ciel. Si, alors, je regarde mes semblables autour de moi, mes craintes me reprennent. Je vois des faces âpres et animées, d’autres ternes et dangereuses, d’autres fuyantes et menteuses, sans qu’aucune possède la calme autorité d’une âme raisonnable. J’ai l’impression que l’animal va reparaître tout à coup sous ces visages, que bientôt la dégradation des monstres de l’île va se manifester de nouveau sur une plus grande échelle. Je sais que c’est là une illusion, que ces apparences d’hommes et de femmes qui m’entourent sont en réalité de véritables humains, qu’ils restent jus-

qu’au bout des créatures parfaitement raisonnables, pleines de désirs bienveillants et de tendre sollicitude, émancipées de la tyrannie de l’instinct et nullement soumises à quelque fantastique Loi – en un mot, des êtres absolument différents de monstres humanisés. Et pourtant, je ne puis m’empêcher de les fuir, de fuir leurs regards curieux, leurs questions et leur aide, et il me tarde de me retrouver loin d’eux et seul.

Pour cette raison, je vis maintenant près de la large plaine libre, où je puis me réfugier quand cette ombre descend sur mon âme. Alors, très douce est la grande place déserte sous le ciel que balaie le vent. Quand je vivais à Londres, cette horreur était intolérable. Je ne pouvais échapper aux hommes ; leurs voix entraient par les fenêtres, et les portes closes n’étaient qu’une insuffisante sauvegarde, je sortais par les rues pour lutter avec mon illusion et des femmes qui rôdaient miaulaient après moi, des hommes faméliques et furtifs me jetaient des regards envieux, des ouvriers pâles et exténués passaient auprès de moi en toussant, les yeux las et l’allure pressée comme des bêtes blessées perdant leur sang ; de vieilles gens courbés et

mornes cheminaient en marmottant, indifférents à la marmaille loqueteuse qui les raillait. Alors j’entrais dans quelque chapelle, et là même, tel était mon trouble,il me semblait que le prêtre bredouillait de « grands pensers » comme l’avait fait l’Homme-Singe ; ou bien je pénétrais dans quelque bibliothèque et les visages attentifs inclinés sur les livres semblaient ceux de patientes créatures épiant leur proie. Mais les figures mornes et sans

expression des gens rencontrés dans les trains et les omnibus m’étaient particulièrement nauséeuses. Ils ne paraissaient pas plus être mes semblables que l’eussent été des cadavres, si bien que je n’osai plus voyager à moins d’être assuré de rester seul. Et il me semblait même que, moi aussi, je n’étais pas une créature raisonnable, mais seulement un animal tourmenté par quelque étrange désordre cérébral qui m’envoyait errer seul comme un mouton frappé de vertige.

Mais ces accès – Dieu merci – ne me prennent maintenant que très rarement. Je me suis éloigné de la confusion des cités

et des multitudes, et je passe mes jours entouré de sages livres, claires fenêtres sur cette vie que nous vivons, reflétant les âmes lumineuses des hommes. Je ne vois que peu d’étrangers et n’ai qu’un train de maison fort restreint. Je consacre mon temps à la lecture et à des expériences de chimie, et je passe la plupart des nuits, quand l’atmosphère est pure, à étudier l’astronomie.

Car, bien que je ne sache ni comment ni pourquoi, il me vient des scintillantes multitudes des cieux le sentiment d’une protection et d’une paix infinies. C’est là, je le crois, dans les éternelles et vastes lois de la matière, et non dans les soucis, les crimes et les tourments quotidiens des hommes, que ce qu’il y a de plus qu’animal en nous doit trouver sa consolation et son espoir. J’espère, ou je ne pourrais pas vivre. Et ainsi se termine mon histoire, dans l’espérance et la solitude.

L’île du Docteur Moreau,CHAPITRE XIV, H.G.Wells










Lecture complémentaire 4 Camus

Par vadministrateur - publié le mercredi 11 janvier 2017 à 07:25 dans Textes pour l'EAF
En déplacement à Rouen, le narrateur sur la place du Vieux Marché. Il se pose en spectateur d’une comédie sociale à laquelle il est étranger.


Je m’installe sur une des dalles de béton, bien décidé à tirer les choses au clair. Il apparaît sans doute possible que cette place est le c½ur, le noyau central de la ville. Quel jeu se joue ici exactement ?
J’observe d’abord que les gens se déplacent généralement par bande, ou par petits groupes de deux à six individus. Pas un groupe ne m’apparaît exactement semblable à l’autre. Évidemment ils se ressemblent, ils se ressemblent énormément, mais cette ressemblance ne saurait s’appeler identité. Comme s’ils avaient choisi de concrétiser l’antagonisme qui accompagne nécessairement toute espèce d’individualisation en adoptant des tenues, des modes de déplacement, des formules de regroupement légèrement différentes.
J’observe ensuite que tous ces gens semblent satisfaits d’eux-mêmes et de l’univers ; c’est étonnant, voire un peu effrayant. Ils déambulent sobrement, arborant qui un sourire narquois, qui un air abruti. Certains parmi les plus jeunes sont vêtus de blousons aux motifs empruntés au hard rock le plus sauvage ; on peut y lire des phrases telles que : « Kill them all ! », ou « Fuck and destroy ! » ; mais tous communient dans la certitude de passer un agréable après midi, essentiellement dévolu à la consommation, et par là-même de contribuer au raffermissement de leur être.
J’observe enfin que je me sens différent d’eux, sans pour autant pouvoir préciser la nature de cette différence.
Je finis par me lasser de cette observation sans issue, et je me réfugie dans un café. Nouvelle erreur. Entre les tables circule un dogue allemand énorme, encore plus monstrueux que la plupart de ceux de sa race. Devant chaque client il s’arrête, comme pour se demander s’il peut ou non se permettre de le mordre.

                                                 Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, 1994





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