Des mots pour le dire

Doc comp 2 Préface Genet

Par vadministrateur - publié le jeudi 9 février 2017 à 17:25 dans Textes pour l'EAF

Doc complémentaire n°2 : Jean Genet, Comment jouer Les bonnes?


[...] Les actrices retiendront donc leurs gestes, chacun étant comme suspendu, ou cassé. Chaque geste surprendra les actrices. Il serait bien qu’à certains moments elles marchent sur la pointe des pieds, après avoir enlevé un ou les deux souliers qu’elles porteront à la main, avec précaution, qu’elles le posent sur un meuble sans rien cogner non pour ne par être entendues des voisins d’en dessous, mais parce que ce geste est dans le ton. Quelquefois, les voix aussi seront comme suspendues et cassées.Ces deux bonnes ne sont par des garces : elles ont vieilli, elles ont maigri dans la douceur de Madame. Il ne faut pas qu’elles soient jolies, que leur beauté soit donnée aux spectateurs dès le lever du rideau, mais il faut que tout au long de la soirée on les voie embellir jusqu’à la dernière seconde. Leur visage, au début, est donc marqué de rides aussi subtiles que les gestes ou qu’un de leurs cheveux. [...] Elles n’ont pas pourri. Pourtant, il faudra bien que la pourriture apparaisse: moins quand elles crachent leur rage que dans leurs accès de tendresse.[...]Je n’ai pas besoin d’insister sur les passages «joués» et les passages sincères: on saura les repérer, au besoin les inventer.Quant aux passages soi-disant «poétiques», ils seront dits comme une évidence, comme lorsqu’un chauffeur de taxi parisien invente sur-le-champ une métaphore argotique: elle va de soi. Elle s’énonce comme le résultat d’une opération mathématique: sans chaleur particulière.

La dire même un peu plus froidement que le reste.L’unité du récit naîtra non de la monotonie du jeu, mais d’une harmonie entre les parties très diverses, très diversement jouées. Peut-être le metteur en scène devra-t-il laisser

apparaître ce qui était en moi alors que j’écrivais la pièce, ou qui me manquait si fort: une certaine bonhomie, car il s’agit d’un conte.

« Madame». Il ne faut pas l’outrer dans la caricature. Elle ne sait pas jusqu’à quel point elle est bête, à quel point elle joue un rôle, mais quelle actrice le sait davantage ?

Ces dames -les Bonnes et Madame -déconnent? Comme moi chaque matin devant la glace quand je me rase[...]c’est un conte, c’est-à-dire une forme de récit allégorique qui avait peut-être pour premier but, quand je l’écrivais, de me dégoûter de moi-même en indiquant et en refusant d’indiquer qui j’étais, le but second d’établir une espèce de malaise dans la salle... Un conte... Il faut à la fois y croire et refuser d’y croire, mais afin qu’on y puisse croire il faut que les actrices ne jouent par selon un mode réaliste.Sacrées ou non, ces bonnes sont des monstres, comme nous-mêmes quand nous nous rêvons ceci ou cela. Sans pouvoir dire au juste ce qu’est le théâtre, je sais ce que je lui refuse d’être: la description de gestes quotidiens vus de l’extérieur : je vais au théâtre afin de me voir, sur la scène (restitué en un seul personnage ou à l’aide d’un personnage multiple et sous forme de conte), tel que je ne saurais -ou n’oserais -me voir ou me rêver, et tel pourtant que je me sais être. Les comédiens ont donc pour fonction d’endosser des gestes et des accoutrements qui leur permettront de me montrer à moi-même, et de me montrer nu, dans la solitude et son allégresse.

Une chose doit être écrite: il ne s’agit pas d’un plaidoyer sur le sort des domestiques. Je suppose qu’il existe un syndicat des gens de maison –cela ne nous regarde pas.Lors de la création de cette pièce, un critique théâtral faisait la remarque que les bonnes véritables ne parlent pas comme celles de ma pièce: qu’en savez-vous? Je prétends le contraire, car si j’étais bonne je parlerais comme elles. Certains soirs.Car les bonnes ne parlent ainsi que certains soirs: il faut les surprendre, soit dans leur solitude, soit dans celle de chacun de nous.

Le décor des Bonnes. Il s’agit, simplement, de la chambre à coucher d’une dame un peu cocotte et un peu bourgeoise. Si la pièce est représentée en France, le lit sera capitonné-elle a tout de même des domestiques-

mais discrètement. Si la Pièce est jouée en Espagne, en Scandinavie, en Russie, la chambre doit varier. Les robes, pourtant, seront extravagantes, ne relevant d’aucune mode, d’aucune époque. Il est possible que les deux bonnes déforment, monstrueusement, pour leur jeu, les robes de Madame, en ajoutant de fausses traînes, de faux jabots; les fleurs seront des fleurs réelles, le lit un vrai lit. Le metteur en scène doit comprendre, car je ne peux tout de même pas tout expliquer, pourquoi la chambre doit être la copie à peu près exacte d’une chambre féminine, les fleurs vraies, mais les robes monstrueuses et le jeu des actrices un peu titubant.



1963

LA n°4 Incendies

Par vadministrateur - publié le jeudi 9 février 2017 à 17:22 dans Textes pour l'EAF

Nawal vient de mourir et a chargé ses enfants jumeaux dans son testament de retrouver leur père ainsi que leur frère, dont ils ignoraient l’existence. Dans la dernière partie de la pièce, Nihad, l’enfant que Nawal a eu quand elle avait quinze ans, et qu’elle a été contrainte d’abandonner, apparaît sur scène. Nous sommes dans les années 80.

Un jeune homme en haut d’un immeuble.
Seul. Walkman1 (modèle 1980) sur les oreilles.
Fusil à lunette en guise de guitare, il interprète avec passion les premiers accords de The Logical song de Supertramp2.

NIHAD (marquant la guitare puis chantant à tue-tête). Kankinkankan, boudou (4 fois)

Lorsque la chanson débute, son fusil passe du statut de guitare à celui de micro. Son anglais est approximatif. Il chante le premier couplet.

Soudain, son attention est attirée par quelque chose au loin.
Il épaule son fusil, rapidement, vise tout en continuant à chanter. Il tire un coup, recharge très rapidement.

Tire de nouveau en se déplaçant. Tire de nouveau, recharge, s’immobilise et tire encore.
Très rapidement, Nihad se saisit d’un appareil. Il le braque dans la même direction, il fait le point, prend la photo. Il reprend la chanson.
Il s’arrête soudainement. Il se plaque au sol. Prend son fusil et vise tout près de lui.
Il se lève d’un coup et tire une balle. Il court vers l’endroit où il a tiré. Il a laissé son walkman qui continue à jouer.

 Nihad est debout, toujours au même endroit. Il revient, tirant par les cheveux un homme blessé. Il le projette au sol.

L’HOMME. Non ! Non! Je ne veux pas mourir !


NIHAD. « Je ne veux pas mourir ! » « Je ne veux pas mourir ! » C’est la phrase la plus débile que je connaisse !

L’HOMME. Je vous en prie, laissez-moi partir ! Je ne suis pas d’ici. Je suis photographe.

NIHAD. Photographe ?


L’HOMME. Oui ... de guerre ... photographe de guerre.

NIHAD. Et tu m’as pris en photo ... ?

L’HOMME .... Oui ... Je voulais prendre un franc-tireur3... Je vous ai vu tirer. .. je suis monté ... mais je peux vous donner les pellicules ...


NIHAD. Moi aussi, je suis photographe. Je m’appelle Nihad. Photographe de guerre. Regarde. C’est moi qui ai tout pris. Nihad lui montre photo sur photo.

L’HOMME. C’est très beau ...


NIHAD. Non ! Ce n’est pas beau. La plupart du temps on pense que ce sont des gens qui dorment. Mais non. Ils sont morts. C’est moi qui les ai tués ! Je vous jure.

L’HOMME. Je vous crois ...Fouillant dans le sac du photographe, Nihad sort un appareil photographique à déroulement automatique muni d’un déclencheur souple. Nihad regarde dans le viseur et mitraille l’homme de plusieurs photos. Il tire de son sac un gros ruban adhésif et attache l’appareil photo au bout du canon de son fusil.
Qu’est-ce que vous faites ...

L’appareil est bien fixé.
Nihad relie le déclencheur souple à la gâchette de son fusil.
Il regarde dans le viseur de son fusil et vise l’homme.
Qu’est-ce que vous faites ? ! Ne me tuez pas ! Je pourrais être votre père, j’ai l’âge de votre mère ...
Nihad tire. L’appareil se déclenche en même temps. Apparaît la photo de l’homme au moment où il est touché par la balle du fusil. Il s’adresse à l’homme mort.

NIHAD. Kirk, l am very happy to be here at « ’T.V. Show »4 ... Thank you to you, Nihad. So Nihad, what is your nesxt song ? My nexst song will be a love song.
A love song ! Yes, a love song, Kirk.
It is new on your carrière, Nihad.
You know, well, l wrote this song when it was war. War on my country. Yes, one day a woman that l love died.Yes. Shouting by a sniper. l feel a big crash in my hart. My hart colaps. Yes. l crie. And l wrote this song.
It will be a plasir to heare your love song, Nihad..No problème, Kurk.

Wajdi Mouawad, Incendies, Quatrième partie, « Incendie de Sarwane », Scène 31 (extrait), 2009

1.     Lecteur de cassettes portable. 2. Chanson de 1979. 3. Combattant qui n’appartient pas à une armée régulière. 4. L’orthographe restitue l’anglais approximatif de Nihad.

LA n°2 Les justes

Par vadministrateur - publié le jeudi 9 février 2017 à 17:21 dans Textes pour l'EAF

Cette ½uvre fut écrite en 1949. Elle s’inspire d’événements réels qui se sont déroulés au début du XX° siècle: l’attentat commis par un groupe terroriste révolutionnaire social en février 1905 contre le grand-duc russe Serge, oncle du tsar. Deux personnages, Dora et Annenkov retrouvent Stepan, un de leurs camarades revenu d’exil.La scène se déroule alors que Kaliayev (Yanek) chargé de lancer la bombe sur la calèche du grand-duc ne l’a pas fait. Il s’explique ici devant ses camarades, entraînant des réactions différentes et opposées. De la préparation à la mort finale du héros, la question se pose de la légitimité de l’acte terroriste: une vie donnée remplace-t-elle une vie prise?

Tous regardent Kaliayev qui lève les yeux vers Stepan.

Kaliayev,égaré: Je ne pouvais pas prévoir... Des enfants, des enfants surtout. As-tu regardé des enfants ? Ce regard grave qu’ils ont parfois... Je n’ai jamais pu soutenir ce regard... Une seconde auparavant, pourtant dans l’ombre, au coin de la petite place, j’étais heureux. Quand les lanternes de la calèche ont commencé à briller au loin, mon coeur s’est mis à battre de joie, je te le jure. Il battait de plus en plus fort à mesure que le roulement de la calèche grandissait. Il faisait tant de bruit en moi. J’avais envie de bondir. Je crois que je riais. Et je disais «oui, oui»... Tu comprends? Il quitte Stepan du regard et reprend son attitude affaissée.J’ai couru vers elle. C’est à ce moment que je les ai vus. Ils ne riaient pas, eux. Ils se tenaient tout droits et, regardaient dans le vide. Comme ils avaient l’air triste ! Perdus dans leurs habits de parade, les mains sur les cuisses, le buste raide de chaque côté de la portière ! Je n’ai pas vu la grande duchesse. Je n’ai vu qu’eux. S’ils m’avaient regardé, je crois que j’aurais lancé la bombe. Pour éteindre au moins ce regard triste. Mais ils regardaient toujours devant eux.Il lève les yeux vers les autres. Silence. Plus bas encore.Alors je ne sais pas ce qu’il s’est passé. Mon bras est devenu faible. Mes jambes tremblaient. Une seconde après, il était trop tard. Silence. Il regarde à terre.Dora, ai-je rêvé, il m’a semblé que les cloches sonnaient à ce moment- là ?

Dora: Non, Yanek, tu n’as pas rêvé.

Elle pose la main sur son bras. Kaliayev relève la tête et les voit tous tournés vers lui. Il se lève.

Kaliayev: Regardez-moi, frères, regarde-moi Boria, je ne suis pas un lâche, je n’ai pas reculé. Je ne les attendais pas. Tout s’est passé trop vite. Ces deux petits visages sérieux et dans ma main, ce poids terrible. C’est sur eux qu’il fallait le lancer. Ainsi. Tout droit. Oh non ! Je n’ai pas pu.Il tourne son regard de l’un à l’autre.Autrefois, quand je conduisais la voiture, chez nous en Ukraine, j’allais comme le vent, je n’avais peur de rien. De rien au monde, sinon de renverser un enfant. J’imaginais le choc, cette tête frêle frappant la route, à la volée...Il se tait. Aidez-moi… Silence. Je voulais me tuer. Je suis revenu parce que je pensais que je vous devais des comptes, que vous étiez mes seuls juges, que vous me diriez si j’avais tort ou raison, que vous ne pouviez pas vous tromper. Mais vous ne dites rien. Dora se rapproche de lui, à le toucher. Il les regarde, et, d’une voix morne:Voilà ce que je vous propose. Si vous décidez qu’il faut tuer ces enfants, j’attendrai la sortie du théâtre et je lancerai seul la bombe sur la calèche. Je sais que je ne manquerai pas mon but. Décidez seulement, j’obéirai à l’Organisation.

Stepan: L’Organisation t’avait commandé de tuer le grand-duc.

Kaliayev: C’est vrai. Mais elle ne m’avait pas demandé d’assassiner des enfants.

Annekov: Yanek a raison. Ceci n’était pas prévu.

Stepan: Il devait obéir.

Annekov: Je suis le responsable. Il fallait que tout fût prévu et que personne ne pût hésiter sur ce qu’il y avait à faire. Il faut seulement décider si nous laissons échapper définitivement cette occasion ou si nous ordonnons à Yanek d’attendre la sortie du théâtre. Alexis ?

Voinov: Je ne sais pas. Je crois que j’aurais fait comme Yanek. Mais je ne suis pas sûr de moi. Plus bas. Mes mains tremblent.

Annenkov: Dora ?

Dora, avec violence: J’aurais reculé, comme Yanek. Puis-je conseiller aux autres ce que moi-même je ne pourrais faire ?

Stepan: Est-ce que vous vous rendez compte de ce que signifie cette décision ? Deux mois de filatures, de terribles dangers courus et évités, deux mois perdus à jamais. Egor arrêté pour rien. Rikov pendu pour rien. Et il faudrait recommencer ? Encore de longues semaines de veilles et de ruses, de tension incessante, avant de retrouver l’occasion propice ? Êtes-vous fous ?

Annenkov: Dans deux jours, le grand-duc retournera au théâtre, tu le sais bien.

Stepan: Deux jours où nous risquons d’être pris, tu l’as dit toi-même.

Kaliayev: Je pars.

Dora: Attends. (À Stepan) Pourrais-tu, toi, Stepan, les yeux ouverts, tirer à bout portant sur un enfant ?

Stepan: Je le pourrais si l’Organisation le commandait.

Dora: Pourquoi fermes-tu les yeux ?

Stepan: Moi ? J’ai fermé les yeux ?

Dora: Oui

Stepan: Alors, c’était pour mieux imaginer la scène et répondre en connaissance de cause.

Dora: Ouvre les yeux et comprends que l’Organisation perdrait ses pouvoirs et son influence si elle

tolérait, un seul moment, que des enfants soient broyés sous nos bombes.

Stepan: Je n’ai pas assez de c½ur pour ces niaiseries. Quand nous nous déciderons à oublier les enfants, ce jour-là, nous serons les maîtres du monde et la révolution triomphe. Les justes, Camus, Acte II

LA 1 Electre, Giraudoux

Par vadministrateur - publié le jeudi 9 février 2017 à 17:17 dans Textes pour l'EAF

LA n°1

Clytemnestre, aidée de son amant Égisthe, a assassiné son mari le roi Agamemnon. Un tel crime, commis à l’insu de tous, leur a permis d’usurper le pouvoir. Vers la fin de la pièce, le Mendiant dévoile aux personnages présents les circonstances de ce meurtre encore impuni.


Alors le roi des rois donna de grands coups de pied dans le dos de Clytemnestre, à chacun elle sursautait toute, la tête muette sursautait et se crispait, et il cria, et alors pour couvrir la voix, Égisthe poussait de grands éclats de rire, d’un visage rigide. Et il plongea l’épée. Et le roi des rois n’était pas ce bloc d’airain et de fer qu’il imaginait, c’était une douce chair, facile à transpercer comme l’agneau ; il y alla trop fort, l’épée entailla la dalle. Les assassins ont tort de blesser le marbre, il a sa rancune : c’est à cette entaille que moi j’ai deviné le crime. Alors il cessa de lutter ; entre cette femme de plus en plus laide et cet homme de plus en plus beau, il se laissa aller ; la mort a ceci de bon qu’on peut se confier à elle ; c’était sa seule amie dans ce guet-apens, la mort ; elle avait d’ailleurs un air de famille, un air qu’il reconnaissait, et il appela ses enfants, le garçon d’abord, Oreste, pour le remercier de le venger un jour, puis la fille, Électre, pour la remercier de prêter ainsi pour une minute son visage et ses mains à la mort. Et Clytemnestre ne le lâchait pas, une mousse à ses lèvres, et Agamemnon voulait bien mourir, mais pas que cette femme crachât sur son visage, sur sa barbe. Et elle ne cracha pas, tout occupée à tourner autour du corps, à cause du sang qu’elle évitait aux sandales, elle tournait dans sa robe rouge, et lui déjà agonisait, et il croyait voir tourner autour de lui le soleil. Puis vint l’ombre. C’est que soudain, chacun d’eux par un bras, l’avait retourné contre le sol. À la main droite quatre doigts déjà ne bougeaient plus. Et puis, comme Égisthe avait retiré l’épée sans y penser, ils le retournèrent à nouveau, et lui la remit bien doucement, bien posément dans la plaie.

Jean Giraudoux, Électre, acte Il, scène 9 (extrait), 1937.

LA 4 Monologue final de Bérenger

Par vadministrateur - publié le jeudi 9 février 2017 à 17:14 dans Textes pour l'EAF
BERENGER

C’est moi, c’est moi. (Lorsqu’il accroche les tableaux, on s’aperçoit que ceux-ci représentent un vieillard, une grosse femme, un autre homme. La laideur de ces portraits contraste avec les têtes des rhinocéros qui sont devenues très belles. Bérenger s’écarte pour contempler les tableaux.) Je ne suis pas beau, je ne suis pas beau. (Il décroche les tableaux, les jette par terre avec fureur, il va vers la glace.) Ce sont eux qui sont beaux. J’ai eu tort ! Oh ! Comme je voudrais être comme eux. Je n’ai pas de corne, hélas ! Que c’est laid, un front plat. Il m’en faudrait une ou deux, pour rehausser mes traits tombants. Ça viendra peut-être, et je n’aurai plus honte, je pourrai aller tous les retrouver. Mais ça ne pousse pas ! (Il regarde les paumes de ses mains.) Mes mains sont moites. Deviendront-elles rugueuses ? (Il enlève son veston, défait sa chemise, contemple sa poitrine dans la glace.) J’ai la peau flasque. Ah, ce corps trop blanc, et poilu ! Comme je voudrais avoir une peau dure et cette magnifique couleur d’un vert sombre, d’une nudité décente, sans poils, comme la leur ! (Il écoute les barrissements.) Leurs chants ont du charme, un peu âpre, mais un charme certain ! Si je pouvais faire comme eux. (Il essaye de les imiter.) Ahh, ahh, brr ! Non, ça n’est pas ça ! Essayons encore, plus fort ! Ahh, ahh, brr ! Non, non, ce n’est pas ça, que c’est faible, comme cela manque de vigueur ! Je n’arrive pas à barrir. Je hurle seulement. Ahh, ahh, brr ! Les hurlements ne sont pas des barrissements ! Comme j’ai mauvaise conscience, j’aurais dû les suivre à temps. Trop tard maintenant ! Hélas, je suis un monstre, je suis un monstre. Hélas, jamais je ne deviendrai un rhinocéros, jamais, jamais ! Je ne peux plus changer, je voudrais bien, je voudrais tellement, mais je ne peux pas. Je ne peux plus me voir. J’ai trop honte ! (Il tourne le dos à la glace.) Comme je suis laid ! Malheur à celui qui veut conserver son originalité ! (Il a un brusque sursaut.) Eh bien, tant pis ! Je me défendrai contre tout le monde ! Ma carabine, ma carabine ! (Il se retourne face au mur du fond où sont fixées les têtes des rhinocéros, tout en criant :) Contre tout le monde, je me défendrai ! Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu’au bout ! Je ne capitule pas !

RIDEAU.

Ionesco, Rhinocéros, III


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