Des mots pour le dire

LA 3 La planète des singes

Par vadministrateur - publié le dimanche 15 octobre 2017 à 11:22 dans Textes pour l'EAF

La Planète des singes (1963) de Pierre Boulle a, sans doute, une double source : « Micromégas » (1752) de Voltaire et Les Animaux dénaturés (1952) de Vercors. La plus ancienne conduit au Voltaire des Contes philosophiques tant par un style volontiers ironique que par une intention satirique manifeste. On peut songer au Micromégas (1752) de Voltaire – l’enfant qui naît, dans La Planète des Singes, de l’union de Nova et d’Ulysse se nomme Sirius dont Micromégas habite un satellite. Autre parenté, le thème du voyage comme point de départ du récit et des aventures pittoresques qui s’ensuivent. En outre, les événements proposés par les deux récits sont étroitement liés au questionnement des idées et à une exploration critique des sociétés humaines. On retrouve, chez Pierre Boulle, le même souci voltairien de dénoncer l’intolérance, le dogmatisme et de célébrer – a contrario - la relativité universelle des valeurs morales et des connaissances scientifiques. Vercors, dans Les Animaux dénaturés s’interroge sur la nature humaine à la fois avec émotion et ironie. Pierre Boulle, à son tour, distingue, si l’on peut dire, l’humain animalisé du singe humanisé et les oppose en un face-à-face aux conséquences vertigineuses.

Aussitôt que nous pûmes nous entretenir. Zira et moi, ce fut vers le sujet principal de ma curiosité que j’orientai la conversation. Les singes étaient-ils bien les seuls êtres pensants, les rois de la création sur la planète?

« Qu’imagines-tu? dit-elle. Le singe est, bien sûr, la seule créature raisonnable, la seule possédant une âme en même temps qu’un corps. Les plus matérialistes de nos savants reconnaissent l’essence surnaturelle de l’âme simienne ».

Des phrases comme celle-ci me faisaient toujours sursauter malgré moi.

« Alors, Zira, que sont les hommes? »

Nous parlions alors en français car, comme je l’ai dit, elle fut plus prompte à apprendre ma langue que moi la sienne, et le tutoiement avait été instinctif. Il y eut bien au début, quelques difficultés d’interprétation, les mots « singe» et « homme» n’évoquant pas pour nous les mêmes créatures; mais cet inconvénient fut vite aplani. Chaque fois qu’elle prononçait: singe, je traduisais: être supérieur; sommet de l’évolution. Quand elle parlait des hommes, je savais qu’il était question de créatures bestiales, douées d’un certain sens d’imitation, présentant quelques analogies anatomiques avec les singes, mais d’un psychisme embryonnaire et dépourvues de conscience.

« Il y a à peine un siècle, déclara-t-elle sur un ton doctoral, que nous avons fait des progrès remarquables sur la connaissance des origines. On croyait autrefois les espèces immuables, créées avec leurs caractères actuels par un Dieu tout-puissant. Mais une lignée de grands penseurs, tous des chimpanzés, ont totalement modifié nos idées à ce sujet. Nous savons qu’elles ont eu probablement toutes une souche commune.

- Le singe descendrait-il de l’homme?

- Certains l’ont cru ; mais ce n’est pas exactement cela, Singes et hommes sont des rameaux différents, qui ont évolué, à partir d’un certain point, dans des directions divergentes, les premiers se haussant peu à peu jusqu’à la conscience, les autres stagnant dans leur animalité. Beaucoup d’orangs-outans, d’ailleurs, s’obstinent encore à nier cette évidence.

- Tu disais, Zira... une lignée de grands penseurs, tous des chimpanzés? »

Je rapporte ces entretiens tels qu’ils eurent lieu, à bâtons rompus, ma soif d’apprendre entraînant Zira dans de nombreuses et longues digressions.

« Presque toutes les grandes découvertes, affirma-t-elle avec véhémence, ont été faites par des chimpanzés.

- Y aurait-il des castes parmi les singes?

- Il y a trois familles distinctes, tu t’en es bien aperçu, qui ont chacune leurs caractères propres; les chimpanzés, les gorilles et les orangs-outans. Les barrières de race, qui existaient autrefois, ont été abolies et les querelles qu’elles suscitaient apaisées, grâce surtout aux campagnes menées par les chimpanzés. Aujourd’hui, en principe,il n’y a plus de différence entre nous­

- Mais la plupart des grandes découvertes, insistai-je, ont été faites par des chimpanzés.

- C’est un fait.

- Et les gorilles?

- Ce sont des mangeurs de viande, dit-elle avec dédain. Ils étaient autrefois des seigneurs et beaucoup ont gardé le goût de la puissance. Ils aiment organiser et diriger. Ils adorent la chasse et la vie au grand air. Les plus pauvres se louent pour des travaux qui exigent de la force.

- Quant aux orangs-outans? »

Zira me regarda un moment, puis éclata de rire.

« Ils sont la science officielle, dit-elle. Tu l’as déjà constaté et tu auras bien d’autres occasions de le vérifier. Ils apprennent énormément de choses dans les livres. Ils sont tous décorés. Certains sont considérés comme des lumières dans une spécialité étroite, qui demande beaucoup de mémoire. Pour le reste... »

Elle eut un geste méprisant. Je n’insistai pas sur ce sujet, me réservant d’y revenir plus tard. Je la ramenai à des notions plus générales. Sur ma demande, elle me dessina l’arbre généalogique du singe, tel que les meilleurs spécialistes l’avaient reconstitué. Cela ressemblait beaucoup aux schémas qui représentent chez nous le processus évolutif. D’un tronc, qui se perdait à la base dans l’inconnu, diverses branches se détachaient successivement: des végétaux, des organismes unicellulaires,[...] plus haut, on arrivait aux poissons, aux reptiles et enfin aux mammifères. L’arbre se prolongeait avec une classe analogue à nos anthropoïdes. Là, un nouveau rameau se détachait, celui des hommes. Il s’arrêtait court, tandis que la tige centrale continuait à s’élever, donnant naissance à différentes espèces de singes préhistoriques aux noms barbares, pour aboutir finalement au simius sapiens, qui formait les trois pointes extrêmes de l’évolution: le chimpanzé, le gorille et l’organg-outan. C’était très clair.

« Le cerveau du singe, conclut Zira, s’est développé, compliqué et organisé, tandis que celui de l’homme n’a guère subi de transformation.

- Et pourquoi, Zira, le cerveau simien s’est-il ainsi développé ? »

Le langage avait certainement été un facteur essentiel. Mais pourquoi les singes parlaient-ils et pas les hommes ? Les opinions des savants divergeaient sur ce point. Certains voyaient là une mystérieuse intervention divine. D’autres soutenaient que l’esprit du singe tenait avant tout à ce qu’il possédait quatre mains agiles.

« Avec deux mains seulement, aux doigts courts et malhabiles, dit Zira, il est probable que l’homme a été handicapé dès sa naissance, incapable de progresser et d’acquérir une connaissance précise de l’univers. A cause de cela, il n’a jamais pu se servir d’un outil avec adresse… Oh ! il est possible qu’il ait essayé, maladroitement, autrefois… On a trouvé des vestiges curieux. Bien des recherches sont effectuées en ce moment même à ce sujet. Si ces questions t’intéressent, je te ferai rencontrer un jour Cornélius. Il est beaucoup plus qualifié que moi pour en discuter.

- Cornélius ?

- Mon fiancé, dit Zira en rougissant. Un très grand, un vrai savant.

- Un chimpanzé ?

- Bien sûr… Oui, conclut-elle, je suis, moi, de cet avis : le fait que nous soyons quadrumanes est un des facteurs les plus importants de notre évolution spirituelle. Cela nous a servi d’abord à nous élever dans les arbres, à concevoir ainsi les trois dimensions de l’espace, tandis que l’homme, cloué sur le sol par une malformation physique, s’endormait dans le plan. Le goût de l’outil nous est venu ensuite parce que nous avions la possibilité de nous en servir avec adresse. Les réalisations ont suivi et c’est ainsi que nous nous sommes haussés jusqu’à la sagesse. »

Sur la Terre, j’avais souvent entendu invoquer des arguments exactement opposés pour expliquer la supériorité de l’homme. Après réflexion, toutefois, le raisonnement de Zira ne me parut ni plus ni moins convaincant que le nôtre.



Pierre Boulle, La planète des singes, 1963


Doc comp 2 Descartes

Par vadministrateur - publié le jeudi 5 octobre 2017 à 18:52 dans Textes pour l'EAF

Descartes expose sa théorie des « animaux-machines ».


« […] ceux qui, sachant combien de divers automates, ou machines mouvantes, l’industrie des hommes peut faire, sans y employer que fort peu de pièces, à comparaison de la grande multitude des os, des muscles, des nerfs, des artères, des veines, et de toutes les autres parties qui sont dans le corps de chaque animal, considéreront ce corps comme une machine qui, ayant été faite des mains de Dieu, est incomparablement mieux ordonnée et a en soi des mouvements plus admirables qu’aucune de celles qui peuvent être inventées par les hommes.

Et je m’étais ici particulièrement arrêté à faire voir que, s’il y avait de telles machines qui eussent les organes et la figure extérieurs d’un singe ou de quelque autre animal sans raison, nous n’aurions aucun moyen pour reconnaître qu’elles ne seraient pas en tout de même nature que ces animaux ; au lieu que, s’il y en avait qui eussent la ressemblance de nos corps et imitassent autant nos actions que moralement il serait possible, nous aurions toujours deux moyens très certains pour reconnaître qu’elles ne seraient point pour cela des vrais hommes. Dont le premier est que jamais elles ne pourraient user de paroles ni d’autres signes en les composant, comme nous faisons pour déclarer aux autres nos pensées. Car on peut bien concevoir qu’une machine soit tellement faite qu’elle en profère quelques-unes à propos des actions corporelles qui causeront quelques changements en ses organes, comme si on la touche en quelque endroit, qu’elle demande ce qu’on veut lui dire; si en un autre, qu’elle crie qu’on lui fait mal, et choses semblables ; mais non pas qu’elle les arrange diversement pour répondre au sens de tout ce qui se dira en sa présence, ainsi que les hommes les plus hébétés peuvent faire. Et le second est que, bien qu’elles fissent plusieurs choses aussi bien ou peut-être mieux qu’aucun de nous, elles manqueraient infailliblement en quelques autres, par lesquelles on découvrirait qu’elles n’agiraient pas par connaissance, mais seulement par la disposition de leurs organes. Car, au lieu que la raison est un instrument universel qui peut servir en toutes sortes de rencontres, ces organes ont besoin de quelque particulière disposition pour chaque action particulière ; d’où vient qu’il est moralement impossible qu’il y en ait assez de divers en une machine pour la faire agir en toutes les occurrences de la vie de même façon que notre raison nous fait agir. Or, par ces deux mêmes moyens, on peut aussi connaître la différence qui est entre les hommes et les bêtes. Car c’est une chose bien remarquable, qu’il n’y a point d’hommes si hébétés et si stupides, sans en excepter même les insensés, qu’ils ne soient capables d’arranger ensemble diverses paroles, et d’en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées ; et qu’au contraire il n’y a point d’autre animal tant parfait et tant heureusement né qu’il puisse être, qui fasse le semblable. Ce qui n’arrive pas de ce qu’ils ont faute d’organes, car on voit que les pies et les perroquets peuvent proférer des paroles ainsi que nous, et toutefois ne peuvent parler ainsi que nous, c’est-à-dire, en témoignant qu’ils pensent ce qu’ils disent ; au lieu que les hommes qui, étant nés sourds et muets, sont privés des organes qui servent aux autres pour parler, autant ou plus que les bêtes, ont coutume d’inventer d’eux?mêmes quelques signes, par lesquels ils se font entendre à ceux qui, étant ordinairement avec eux, ont loisir d’apprendre leur langue. Et ceci ne témoigne pas seulement que les bêtes ont moins de raison que les hommes, mais qu’elles n’en ont point du tout. (…) Et on ne doit pas confondre les paroles avec les mouvements naturels, qui témoignent des passions, et peuvent être imités par des machines aussi bien que par les animaux; ni penser, comme quelques anciens, que les bêtes parlent, bien que nous n’entendions pas leur langage; car s’il était vrai, puisqu’elles ont plusieurs organes qui se rapportent aux nôtres, elles pourraient aussi bien se faire entendre à nous qu’à leurs semblables. »                                      Descartes, Discours de la méthode, V, 1637


Voltaire,"Bêtes"

Par vadministrateur - publié le mardi 26 septembre 2017 à 12:54 dans Textes pour l'EAF

Voltaire, article "Bêtes"


Le Dictionnaire philosophique  est une ½uvre, publiée en 1764 .S’appuyant sur la critique faite dès le départ de la vision « mécaniste » de Descartes,  Voltaire défend un point de vue radicalement différent des animaux, au nom de l’expérience. La conception qu’a Voltaire de l’animal doit énormément à la doctrine de Locke. L’Essay défend l’idée que les animaux pensent, qu’ils donnent des preuves manifestes de leur entendement, même si la parole leur manque pour en témoigner. L’empirisme, en niant le caractère inné des connaissances et de l’entendement, ne prive pas absolument les bêtes de raison. Elles y ont accès, en proportion du nombre et de l’acuité de leurs sens. La raison cesse d’être ainsi le monopole de l’homme, même si, grâce à elle, il se place au dessus de la bête. C’est en s’appuyant sur les analyses de Locke que Voltaire condamne durement les théories cartésiennes. Tout en récusant l’idée d’une « chaîne des êtres créés », Voltaire défend fermement la thèse du continuisme entre l’homme et l’animal  L’écart entre eux et nous serait de degré et non pas de nature ; l’humanité ne constituerait pas une exception dans l’univers créé.

Quelle pitié, quelle pauvreté, d’avoir dit que les bêtes sont des machines, privées de connaissance et de sentiment, qui font toujours leurs opérations de la même manière, qui n’apprennent rien, ne perfectionnent rien, etc. !

Quoi ! cet oiseau qui fait son nid en demi-cercle quand il l’attache à un mur, qui le bâtit en quart de cercle quand il est dans un angle, et en cercle sur arbre ; cet oiseau fait tout de la même façon ? Ce chien de chasse que tu as discipliné pendant trois mois, n’en sait-il pas plus au bout de ce temps, qu’il en savait avant tes leçons ? Le serin à qui tu apprends un air, le répète-t-il dans l’instant ? N’emploies-tu pas un temps considérable à l’enseigner ? N’as-tu pas vu qu’il se méprend et qu’il se corrige ?

Est-ce parce que je te parle, que tu juges que j’ai du sentiment, de la mémoire, des idées ? Eh bien, je ne te parle pas ; tu me vois entrer chez toi l’air affligé, chercher un papier avec inquiétude, ouvrir le bureau où je me souviens de l’avoir enfermé, le trouver, le lire avec joie. Tu juges que j’ai éprouvé le sentiment de l’affliction et celui du plaisir, que j’ai de la mémoire et de la connaissance.

Porte donc le même jugement sur ce chien qui a perdu son maître, qui l’a cherché dans tous les chemins avec des cris douloureux, qui entre dans la maison agité, inquiet, qui descend, qui monte, qui va de chambre en chambre, qui trouve enfin dans son cabinet le maître qu’il aime, et qui lui témoigne sa joie par la douceur de ses cris, par ses sauts, par ses caresses.

Des barbares saisissent ce chien, qui l’emporte si prodigieusement sur l’homme en amitié ; ils le clouent sur une table, et ils le dissèquent vivant pour te montrer les veines mésaraïques1. Tu découvres dans lui tous les mêmes organes de sentiment qui sont dans toi. Réponds-moi, machiniste; la nature a-t-elle arrangé tous les ressorts du sentiment dans cet animal, afin qu’il ne sente pas ? A-t-il des nerfs pour être impassible ? Ne suppose point cette impertinente contradiction dans la nature.

(...)Écoutez d’autres bêtes raisonnant sur les bêtes; leur âme est un être spirituel qui meurt avec le corps: mais quelle preuve en avez vous ? Quelle idée avez-vous de cet être spirituel, qui, à la vérité, a du sentiment, de la mémoire, et sa mesure d’idées et de combinaisons, mais qui ne pourra jamais savoir ce que sait un enfant de six ans. Sur quel fondement imaginez-vous que cet être qui n’est pas corps périt avec le corps ? Les plus grandes bêtes sont ceux qui ont avancé que cette âme n’est ni corps ni esprit. Voilà un beau système. Nous ne pouvons entendre par esprit que quelque chose d’inconnu qui n’est pas corps: ainsi le système de ces messieurs, revient à ceci, que l’âme des bêtes est une substance qui n’est ni corps ni quelque chose qui n’est point corps.

D’où peuvent procéder tant d’erreurs contradictoires ? de l’habitude où les hommes ont toujours été d’examiner ce qu’est une chose, avant de savoir si elle existe. On appelle la languette, la soupape d’un soufflet, l’âme du soufflet. Qu’est-ce que cette âme ? C’est un nom que j’ai donné à cette soupape qui baisse, laisse entrer l’air, se relève, et le pousse par un tuyau, quand je fais mouvoir le soufflet.

Il n’y a point là une âme distincte de la machine. Mais qui fait mouvoir le soufflet des animaux ? Je vous l’ai déjà dit, celui qui fait mouvoir les astres. Le philosophe qui a dit : Deus est anima brutorum2, avait raison : mais il devait aller plus loin.


1. mésaraïques : veines de l’intestin

2. Voltaire réfute précisément la distinction entre une âme animale périssable et une âme humaine. C’est le principe divin qui "anime" toute chose sans distinction.

Cyrano de Bergerac LA n°1

Par vadministrateur - publié le vendredi 8 septembre 2017 à 04:42 dans Textes pour l'EAF

LA N°1 : CYRANO de BERGERAC, Les États et Empires du Soleil, 1662.

[Une perdrix nommée Guillemette la Charnue, blessée par la balle d’un chasseur, a demandé devant un tribunal réparation « à l’encontre du genre humain ».]

Plaidoyer fait au Parlement des oiseaux, les Chambres assemblées, contre un animal accusé d’être homme


« Examinons donc, messieurs, les difficultés de ce procès avec toute la contention1 de laquelle nos divins esprits sont capables.

Le n½ud de l’affaire consiste à savoir si cet animal est homme et puis en cas que nous avérions2 qu’il le soit, si pour cela il mérite la mort.

 Pour moi, je ne fais point de difficultés qu’il ne le soit, premièrement, par un sentiment d’horreur dont nous nous sommes tous sentis saisis à sa vue sans en pouvoir dire la cause; secondement, en ce qu’il rit comme un fou; troisièmement, en ce qu’il pleure comme un sot; quatrièmement, en ce qu’il se mouche comme un vilain; cinquièmement, en ce qu’il est plumé3 comme un galeux; sixièmement, en ce qu’il a toujours une quantité de petits grès carrés dans la bouche qu’il n’a pas l’esprit de cracher ni d’avaler; septièmement, et pour conclusion, en ce qu’il lève en haut tous les matins ses yeux, son nez et son large bec, colle ses mains ouvertes la pointe au ciel plat contre plat, et n’en fait qu’une attachée, comme s’il s’ennuyait d’en avoir deux libres; se casse les deux jambes par la moitié, en sorte qu’il tombe sur ses gigots; puis avec des paroles magiques qu’il bourdonne, j’ai pris garde que ses jambes rompues se rattachent, et qu’il se relève après aussi gai qu’auparavant. Or, vous savez, messieurs, que de tous les animaux, il n’y a que l’homme seul dont l’âme soit assez noire pour s’adonner à la magie, et par conséquent celui-ci est homme. Il faut maintenant examiner si, pour être homme4, il mérite la mort. 

Je pense, messieurs, qu’on n’a jamais révoqué en doute5 que toutes les créatures sont produites par notre commune mère, pour vivre en société. Or, si je prouve que l’homme semble n’être né que pour la rompre, ne prouverai-je pas qu’en allant contre la fin de sa création, il mérite que la nature se repente de son ouvrage ? La première et la plus fondamentale loi pour la manutention6 d’une république, c’est l’égalité; mais l’homme ne la saurait endurer éternellement : il se rue sur nous pour nous manger; il se fait accroire7 que nous n’avons été faits que pour lui; il prend, pour argument de sa supériorité prétendue, la barbarie avec laquelle il nous massacre, et le peu de résistance qu’il trouve à forcer notre faiblesse, et ne veut pas cependant avouer à ses maîtres, les aigles, les condors, et les griffons, par qui les plus robustes d’entre eux sont surmontés8

Mais pourquoi cette grandeur et disposition de membres marquerait-elle diversité d’espèce, puisque entre eux-mêmes il se rencontre des nains et des géants ? 

Encore est-ce un droit imaginaire que cet empire9 dont ils se flattent; ils sont au contraire si enclins à la servitude, que de peur de manquer à servir, ils se vendent les uns aux autres leur liberté. C’est ainsi que les jeunes sont esclaves des vieux, les pauvres des riches, les paysans des gentilshommes, les princes des monarques, et les monarques mêmes des lois qu’ils ont établies. Mais avec tout cela ces pauvres serfs ont si peur de manquer de maîtres, que comme s’ils appréhendaient que la liberté ne leur vînt de quelque endroit non attendu, ils se forgent des dieux de toutes parts, dans l’eau, dans l’air, dans le feu, sous la terre.


1. contention : effort, application 2. nous avérions : nous jugeons vrai 3. il est plumé : il est vêtu 4. pour être homme : parce qu’il est homme. 5. révoqué en doute : mis en doute 6. manutention : maintien 7. il se fait accroire : il croit

8. sont surmontés : sont surpassés 9. cet empire : ce pouvoir

Document complémentaire séquence 1

Par vadministrateur - publié le lundi 21 septembre 2015 à 13:00 dans Textes pour l'EAF

Le Triomphe de la Mort, Brueghel l’Ancien, 1562

 

 

 

 

 


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