« Un lieu ouvert »
 
PROFIL
Germain Viatte

En 1963, il entre à la direction des Musées de France comme inspecteur des musées de province. Inspecteur principal de la création artistique en 1966, il participe en 1967 à la création du CNAC (Centre national d’art contemporain), puis à la programmation et à la mise en place du Centre Georges-Pompidou (1969-1977). En 1979, il est conservateur des collections du musée national d’Art moderne. En 1985, il est directeur des musées de Marseille. En 1989-1990, il dirige l’inspection générale des Musées de France puis, revenu au Centre Georges-Pompidou, le musée national d’Art moderne de 1992 à 1997. Depuis 1997, il conduit la programmation et la politique muséographique du musée du quai Branly.
TDC : Quelles ont été les circonstances de la naissance du projet du musée du quai Branly, les grandes étapes de sa réalisation, et quel rôle y avez-vous joué ?
Germain Viatte. La question du devenir des collections a été presque récurrente depuis leur arrivée en France. Elle est liée aux différents regards que les Occidentaux ont portés sur ces objets des « terres lointaines » depuis le début du XVIe siècle. La première grande exposition internationale du musée du quai Branly, intitulée « D’un regard l’autre » (septembre 2006), doit traiter de cette question qui s’est traduite, dès l’Ancien Régime, puis après la Révolution française, en termes institutionnels. Le musée du quai Branly rassemble des collections provenant du laboratoire d’ethnologie du musée de l’Homme et du musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie (MNAAO) qui se sont accrues grâce à une politique d’acquisitions dynamique menée depuis 1998. Beaucoup d’entre elles avaient transité auparavant par la Bibliothèque nationale, le Louvre, le musée des Antiquités nationales, le musée d’ethnographie du Trocadéro et par le musée des Colonies et le musée de la France d’outre-mer.
Dans les années 1970-1990, la plupart des musées d’ethnographie occidentaux ont subi une crise consécutive à la décolonisation et à l’évolution des disciplines anthropologiques; une évolution qui, dans le système des laboratoires du musée de l’Homme, éloignait de très nombreux chercheurs des objets et des problématiques de transmission. À l’étranger, et aux États-Unis en particulier, ce furent les musées d’art qui présentèrent pour leur rareté et leur beauté des collections d’arts primitifs africains et océaniens, et des oeuvres des civilisations préhispaniques.
En France, la création du musée de la Fondation Dapper et en Suisse, à Genève, le musée de Monique et Jean-Paul Barbier-Mueller montrèrent combien l’initiative privée pouvait être stimulante pour des institutions publiques souvent empêtrées dans un certain immobilisme malgré le dynamisme de nouvelles générations de conservateurs. Au début des années 1990, sous l’impulsion de Jacques Sallois, directeur des Musées de France, s’engage une mutation institutionnelle importante. Le musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie devient le douzième grand département des Musées de France. Jacques Kerchache, qui avait publié son manifeste dans le journal Libération en 1990, cherchait à convaincre les pouvoirs publics d’introduire les arts premiers au musée du Louvre. Il va être entendu par Jacques Chirac, alors maire de Paris. Jacques Friedmann est chargé de constituer une commission réunissant les différents protagonistes (Jacques Kerchache, musée du Louvre, musée de l’Homme, MNAAO, etc.) pour étudier les modalités de l’affectation d’espaces d’exposition au Louvre (le pavillon des Sessions) et décider de la réunion des collections nationales en un seul musée. En 1997, une mission de préfiguration du musée de l’Homme, des Arts et des Civilisations se met en place. Je suis chargé du projet muséologique. Mon rôle va être d’évaluer la situation des musées en France et à l’étranger, de proposer des orientations, d’établir une concertation au travers de huit groupes de travail réunissant les responsables des collections dans les deux musées d’origine, des spécialistes des cultures considérées, des personnalités. Il a été décidé finalement de construire un nouveau musée quai Branly, sur le terrain laissé libre par l’échec du projet de centre de conférences internationales et de soumettre le choix de l’architecte au jury d’un concours international d’architecture.
TDC : Quelle est la philosophie du musée ? Sa spécificité ? En quoi se distingue-t-il d’autres établissements de ce type, y compris à l’étranger ?
G. V. Il s’inscrit dans une configuration particulière, entre les établissements de la colline de Chaillot (musée de l’Homme, musée de la Marine, Cité de l’architecture, musée Guimet, palais de Tokyo) et ceux qui jalonnent la Seine, depuis la maison du Japon jusqu’à la Bibliothèque nationale de France en passant par le Louvre, le musée d’Orsay, le Centre Pompidou et l’Institut du monde arabe. Depuis trente ans, la plupart de ces institutions se sont créées ou ont été rénovées. Elles ont toutes intégré la dimension interdisciplinaire et une politique d’action culturelle qui ouvre des perspectives historiques à partir de notre monde contemporain. Le musée du quai Branly s’inscrit dans cette continuité avec ses domaines très spécifiques. Ce n’est pas le musée d’une discipline scientifique unique mais un lieu ouvert, destiné à accueillir toutes les dimensions de la connaissance, dans nos domaines éprouvés, l’archéologie, l’histoire, l’histoire de l’art, l’anthropologie, la linguistique, etc., mais aussi la transmission des savoirs traditionnels et la perception des artistes d’aujourd’hui. Cela passe par l’accessibilité aux collections et la mise en place d’un outil culturel vivant dont les ressources et les propositions soient multiples, suscitant des questionnements et ouvrant à de nombreux domaines du savoir. L’étendue planétaire des collections qui constituent le socle du musée fournit les références indispensables à la connaissance du passé des cultures non occidentales et une possibilité de ressourcement pour nos identités en pleine mutation. Ces patrimoines doivent être conservés, étudiés, transmis, partagés. Ils nous ont été confiés par l’Histoire, celle de notre pays et celle de leurs pays d’origine, mais ils appartiennent à chacun d’entre nous. Le propre du musée est d’offrir au public un espace de liberté individuelle et collective dans le labyrinthe complexe de la connaissance des civilisations humaines. À l’étranger, la crise dont j’ai parlé a entraîné de nombreuses réflexions sur le devenir des collections ethnographiques et la rénovation d’un certain nombre de grands musées existants, mais on ne trouve pas d’initiative ayant l’importance du musée qui va s’ouvrir en juin à Paris.
TDC : Après « primitifs » et « premiers », où en est-on à propos de la désignation de ces arts ?
G. V. Je parle de collections ethnographiques avec beaucoup de réticence, car de quel droit pouvons-nous qualifier ainsi l’art et les cultures d’autres civilisations, comme si ils étaient soumis au bon vouloir scientifique d’une partie de la communauté des chercheurs, occidentaux de surcroît ? Je rejoindrais volontiers le sentiment de Jacques Kerchache, qui s’indignait d’une certaine captation postcoloniale et voulait affirmer le droit des oeuvres « produites par les trois quarts de l’humanité à être libres et égales », mais s’inquiétait aussi de certaines tentations d’« enfermement identitaire ». Un titre, c’est une étiquette et, notre désir étant de les abolir, il nous a semblé préférable de choisir l’humilité d’une adresse, le quai Branly, et de rejoindre ainsi la neutralité en matière de définition des désignations de la plupart des musées parisiens.
TDC : Quels problèmes muséographiques ces arts posent-ils ?
G. V. Ces oeuvres sont « autres » à bien des points de vue, et le rôle de la muséologie est d’en respecter l’identité, en les livrant sans artifice mais accompagnées d’un grand nombre d’informations. Leurs matériaux sont souvent très fragiles et nécessitent de grands soins de conservation préventive. Elles s’inscrivent dans une diversité culturelle, historique, géographique très grande. Cela implique le respect vis-à-vis d’objets le plus souvent sacrés pour ceux qui les commandaient et les utilisaient. Il faut tenter de résoudre ces questions avec un grand professionnalisme (de nombreux métiers sont impliqués, depuis ceux de la conservation, de la restauration, du soclage jusqu’à ceux du multimédia et de la présentation). L’espace architectural proposé est enfin d’une importance primordiale. Dans le cas du musée du quai Branly, l’architecte Jean Nouvel partage la responsabilité de la muséologie avec les conservateurs. Il propose l’organisation du site, la diversité des bâtiments, la richesse et la complexité des parcours, les structures de présentation, « boîtes », vitrines, meubles. Son architecture singulière se veut adaptée à ses contenus. Ses dispositifs doivent accueillir les collections mais aussi l’information écrite et multimédia, permettre l’accessibilité aux personnes handicapées, répondre à des exigences particulières comme celle de présenter la diversité des musiques ou de « sanctuariser » des espaces où se trouvent présentées des oeuvres incluant des restes humains.
TDC : Quelles sont les autres vocations du musée du quai Branly ?
G. V. Tout grand musée est aujourd’hui pluriel dans la diversité de ses missions. Le musée du quai Branly a, au travers de son activité d’expositions temporaires, de son action culturelle, une mission de révélation, une vocation pédagogique, un rôle d’éveil et de sensibilisation ; il doit offrir des informations et il est un instrument de travail spécialisé privilégié grâce à sa médiathèque ; c’est aussi un lieu de spectacles, un espace festif, un jardin où se détendre. C’est enfin un lieu de recherche et d’enseignement ouvert à de nombreuses collaborations internationales.


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