« J'assume la condition d'historien dans la cité »
 
PROFIL
Pierre Vidal-Naquet

Historien spécialiste de l’Antiquité, ses travaux de chercheur ont considérablement renouvelé la vision traditionnelle de la Grèce antique. Intellectuel engagé, il a publié contre la guerre d’Algérie (L’Affaire Audin, Éditions de Minuit, 1958) ou contre le révisionnisme (Assassins de la mémoire, La Découverte, 1987). Parmi ses autres ouvrages, citons : Mythe et tragédie en Grèce ancienne (avec Jean-Pierre Vernant), Maspero, 1972 ; La Démocratie grecque vue d’ailleurs, Flammarion, 1992 ; Les Grecs, les historiens, la démocratie, La Découverte, 2000.

TDC : Pourquoi avoir choisi l’histoire ancienne comme domaine de recherches?
Pierre Vidal-Naquet. En vérité, c’est une histoire un peu folle, au départ anecdotique. Du temps de nos études, mon ami Alain Michel, futur latiniste de renom à la Sorbonne, m’assurait de l’inutilité de lire Hegel. Toute la philosophie de l’histoire, disait-il en substance, est dans Platon. Ce que je ne croyais absolument pas. Aussi, pour le vérifier, me suis-je lancé comme un défi d’étudier, dans le cadre de mon diplôme d’études supérieures, « La conception platonicienne de l’histoire ». Un intitulé pour le moins paradoxal, puisque Platon fut hostile à l’histoire comme rarement on le fut en philosophie. Cette anecdote mise à part, il y a aussi une autre raison, plus profonde celle-là, plus décisive. À n’en pas douter je me sentais davantage fait pour l’histoire contemporaine. Un temps j’ai même envisagé de débuter une thèse sur la guerre d’Espagne. Mais très vite s’est posée la question de la distanciation. De mes présupposés idéologiques et des interférences qu’un tel sujet, inévitablement, ne manquerait pas d’entraîner chez moi qui suis porté à l’engagement. Dès 1951, je me suis donc concentré sur la Grèce. Là, l’objectivité, le recul semblaient possibles. D’une certaine manière, j’échappais à ce que l’on pourrait appeler la tyrannie de l’immédiateté.
TDC : Quelles ont été vos influences dans votre parcours d’historien ?
P. V.-N. Au début, j’ai eu pour ainsi dire deux grands « patrons ». L’un, spirituel, en la personne d’Henri-Irénée Marrou (1904 - 1977), mon maître à la Sorbonne, sous la direction duquel j’ai fait mon mémoire sur Platon. L’autre, André Aymard (1900 - 1964), m’a accompagné dans le métier, disons matériellement. C’est un personnage un peu oublié aujourd’hui, mais très influent à l’époque, et qui détenait la chaire d’histoire grecque à la Sorbonne. Intellectuellement parlant, Victor Goldschmidt (1914 - 1981), figure éminente des études platoniciennes, m’a pour sa part mis au contact du structuralisme. Plus tard j’aurai pour Claude Levi- Strauss un vrai coup de foudre intellectuel. Avant cela, ma rencontre avec Jean-Pierre Vernant vers 1956 fut décisive pour la suite de ma carrière. J’ai commencé à suivre son séminaire après avoir été suspendu de mes fonctions d’assistant en histoire ancienne à la faculté des lettres de Caen, pour avoir signé en 1958 le Manifeste des 121. L’Américain Moses I. Finley a également beaucoup compté pour moi, et ce dès 1963. Chassé par le maccarthysme, il s’est retrouvé marginalisé en Angleterre. J’ai tâché par la suite de mieux diffuser ses travaux. Je dois beaucoup aussi à l’historiographe italien Arnaldo Momigliano (mort en 1987). Tout ce que j’ai pu écrire sur l’historiographie et les questions relatives à l’écriture de l’histoire portent peu ou prou sa marque, son empreinte.
TDC : Historien de l’histoire, vous êtes aussi un historien engagé, comme le prouve votre itinéraire...
P.V.-N. Dans ma famille il y a une longue tradition dreyfusarde. L’affaire Dreyfus constitue en quelque sorte l’arrière-plan paradigmatique de tous mes engagements. Très tôt j’ai fait mienne cette recherche ardente de la vérité et de la justice dans toutes les causes où je me suis impliqué, contre la torture durant la guerre d’Algérie,
contre le négationnisme notamment. Je dirais que l’extrême rigueur de l’historien antiquisant sert très bien la justesse de l’engagement au présent. Ici comme là on se doit la même exigence de vérité, la même exactitude. J’assume tout à fait la condition d’Historien dans la cité, pour reprendre le titre d’un volume d’hommages qui m’a été dédié. Quoi que je fasse en fait, il est une formule de Marrou que j’ai toujours eu en tête: « Le travail historique n’est pas l’évocation d’un passé mort, mais une expérience vivante dans laquelle l’historien engage la vocation de sa propre destinée. »Voilà ma boussole, mon horizon mental. Tout ou presque tout est dit dans cette phrase. Mais je pourrais tout aussi bien reprendre à mon compte cette expression d’Emmanuel Mounier, le fondateur d’Esprit : toute ma vie j’aurai à ma manière cultivé « une intelligence engagée-dégagée ».
TDC : Que pouvez-vous nous dire d’Hérodote et Thucydide, considérés comme les « pères de l’histoire » ?
P.V.-N. Sans faire directement référence à Hérodote, Thucydide lui doit certainement beaucoup. Après tout, quelque trente années seulement les séparent. Hérodote écrit une histoire des mondes connus de lui à l’époque, de l’Inde aux Pyrénées, du Danube aux sources du Nil. Ce qui l’intéresse, ce sont les commencements, les fondations, qui a fait quoi pour la première fois et pourquoi. Thucydide met plutôt en balance la décision rationnelle et la part de hasard qui entrent dans le cours de l’histoire. Il aime à observer comment le prévisible est démenti par le coup du hasard. Il s’attarde aussi davantage sur le facteur politique dans l’intelligibilité des faits, marqué en cela sans doute par le climat qui règne dans l’Athènes démocratique. Il a un côté plus explicatif, plus technique, cherchant à tout propos le pourquoi du comment. Son regard est aigu. Il a un côté clinicien qui n’est pas sans évoquer la méthode scientifique d’Hippocrate. Quoique bon enquêteur, Hérodote est assurément moins pointu. Lui aura été un historien voyageur. Sa curiosité, sa mobilité ont nourri ses écrits d’une certaine humanité.
En tout cas les deux ont en commun une même vision tragique, disons théâtrale, de l’histoire. Entre la tragédie et le récit historique, il y a des liens profonds. On y retrouve les mêmes ressorts.
TDC : Que vous inspire la présence de la Grèce dans les programmes scolaires ?
P. V.-N. Personnellement, je me suis très souvent déplacé dans les lycées pour exposer tout l’intérêt d’étudier le monde grec. Et pas seulement pour défendre l’idée que la Grèce serait le berceau de notre savoir, ce qui n’est que partiellement vrai. D’autres cultures, hors la grecque, ont pesé dans la constitution du savoir occidental. L’essentiel est que, par l’intermédiaire de cette civilisation, à la fois proche et lointaine, nous pouvons mieux
nous comprendre nous-mêmes. Et puis étudier l’Antiquité, c’est un dépaysement, une invitation au voyage, un voyage dans le temps. Dans cet enseignement, il y a en quelque sorte toute une dimension esthétique qu’on tend hélas à négliger, et c’est bien dommage.
TDC : La Grèce est porteuse de leçons. Que retenir pour notre temps de la démocratie athénienne ?
P. V.-N. Pour commencer la démocratie elle-même, ce qui, vous en conviendrez aisément, n’est déjà pas si mal ! Beaucoup de notions qui sont nos références étaient déjà en gestation dans l’Antiquité. Le philosophe Cornelius Castoriadis (1922 - 1997) parlait à ce propos de notions « en germe ». Par exemple, pour la période romaine, il y
a la notion d’État. Pour la période grecque, on retiendra surtout l’idée d’une participation directe des citoyens à la politique. L’idée que le peuple gouverne directement. Voilà d’ailleurs une idée que toutes les technologies informatiques que nous avons à disposition nous permettraient d’appliquer concrètement. À l’heure d’internet et autres télécommunications modernes, ne serait-il pas possible de consulter instantanément les citoyens sur
tel ou tel sujet ? Ce n’est pas aussi utopique qu’on pourrait le croire. Techniquement, notre époque a les moyens d’une consultation en temps réel. Et si la technologie, la technique peuvent tyranniser et instrumentaliser
les hommes, ainsi que l’a montré Georges Orwell dans son roman 1984, ce peut être aussi un instrument de délibération, de réelle libération.

Pour TDC : Anthony Dufraisse
Savoir +
Mémoires
VIDAL-NAQUET Pierre
Paris : Seuil/La Découverte.
Tome I : « La brisure et l’attente », 1995.
Tome II : « Le trouble et la lumière », 1998.

Pierre Vidal-Naquet, un historien dans la cité
HARTOG François, SCHMITT Pauline, SCHNAPP Alain (sous la dir. de).
Paris : La Découverte, 1998.


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