« La poésie est émancipatrice »
 
PROFIL
Robin Renucci

Il conduit de front sa carrière cinématographique (actuellement à l’affiche dans L’Ivresse du pouvoir de Claude Chabrol) et théâtrale (il a adapté pour le théâtre Le Pianiste de Wladyslaw Szpilman). Fervent militant de l’action culturelle, il a créé l’Aria en 1998, un pôle d’éducation et de formation par la création théâtrale dans la tradition de l’Éducation populaire. Son premier long métrage Avà hé mortu ! sortira en août 2006 ; on le verra prochainement dans le film Les Hauts Murs de Christian Faure.

TDC : En 2004, vous avez célébré l’année Rimbaud par un spectacle original ; pouvez-vous nous en parler ?
Robin Renucci. Ce spectacle qui emprunte son titre à un vers de Rimbaud, « J’ai tendu des cordes de clocher à clocher », est né d’une rencontre avec le funambule Didier Pasquette, qui exerce son art en extérieur dans des lieux extravagants. L’idée du funambule convient bien à Rimbaud ; marcher sur un fil à 30 mètres de hauteur, c’est le dérèglement des sens. Il y a chez lui l’idée récurrente de l’homme qui marche, « j’ai foulé l’herbe nue », du plaisir des sensations et plus tard d’un certain cynisme, « je me suis fait faire une jambe de bois, 50 francs, je ne suis plus qu’un tronçon immobile ». Lier l’image au verbe était une manière d’hommage à cette poésie de l’équilibre, du déséquilibre, de la marche, une façon de faire entendre des textes parfois un peu difficiles comme « Les Poètes de sept ans », le dormeur du val couché sur un fil au-dessus des clochers de Charleville. Certains des poèmes choisis parlaient de la ville qui grouille au loin, de la marche. Quelques-uns ont été écrits autour de la place Ducale de Charleville où a eu lieu ce spectacle gratuit, commandé par la mairie de Charleville. Tout prenait sens par rapport à l’image conjuguée au texte. Un spectacle métaphorique mais simple et direct qui met en scène la conjugaison des arts, un poème écrit dans l’espace.
TDC : Quelles relations entretenez-vous avec ce poète ?
R.R. Il m’a toujours accompagné, comme d’autres poètes d’ailleurs, avec ceci de particulier que sa juvénilité poétique parle aux jeunes garçons. Je l’ai fréquenté très jeune, puis j’ai infusé des poésies que je dois me dire tous les jours. Je crois que j’ai toujours en tête un poème de Rimbaud qui travaille. Dès 12-13 ans, Rimbaud avait déjà incubé toutes les figures syntaxiques, métriques, symboliques, phonétiques de par son étude du langage, grâce à la richesse de la transmission de son professeur Georges Izambard, dont il a reçu une éducation bien plus qu’un enseignement, grâce aussi à Paul Demeny. Et puis sa révolte personnelle, le contexte de la guerre de 1870, l’horreur et l’absurdité de la guerre en font un poète révolutionnaire. Il avait tout pour exalter la jeunesse : le génie précoce, l’arrêt de l’écriture et sa fin prématurés, le mystère de la rupture qui donne l’impression qu’il y a deux images de Rimbaud inconciliables. Ses expériences de jeunesse, ses amours tumultueuses, le constat de la guerre, la folie proche ont préparé la rupture du départ, le désir impérieux d’aller vers l’Afrique, la lumière, la clarté, de fuir l’humidité de la Meuse, se brûler les ailes comme Icare, se jeter dans le commerce, entre autres celui des armes. Il reste un mystère, une interrogation. Sa poésie est fulgurante, ses lettres très bien écrites, mais il a peut-être perdu l’inspiration à se consumer dans une envie de disparaître.
TDC : N’est-il pas, malgré les apparences, un poète d’accès difficile ?
R.R. Tout adolescent peut se saisir immédiatement du côté direct, sensoriel de cette poésie. Je suis tellement militant de l’action culturelle que c’est un poète que je recommande tout de suite aux jeunes. S’emparer de ces mots forge une alchimie qui crée des remuements dans les profondeurs. Vous voyez, j’use de ses propres mots pour parler de sa poésie. Beaucoup ont cru qu’il suffisait de fumer un peu d’opium pour être rimbaldien alors que son génie repose sur une véritable étude de la langue. C’était un érudit profond qui puisait dans une culture grecque, latine. Il maîtrisait les règles de la métrique, les
figures de style, jouait en virtuose sur les temps forts et faibles d’une rime, les anapestes, les iambes, les rythmes, sur les matières de la consonne et de la voyelle, les vibrations de sa personne, de son souffle. Comprendre que « Je est un autre » est aussi important que n’importe quelle étude de psychanalyse, c’est la base de la connaissance de soi et du monde dont il avait l’intuition et une pratique vécue dans la souffrance, le sentiment de la perte de soi, jusqu’à la fugue, le départ vers le soleil, le désert des nuits.
TDC : Les jeunes d’aujourd’hui peuvent-ils recevoir cette poésie ?
R.R. Tout dépend de la transmission qu’on peut en faire. Les clés de la culture pour comprendre le monde et se situer varient d’une génération à l’autre. Aujourd’hui, la société de consommation, la culture de masse nous éloignent du langage et de la poésie mais, dès qu’on y accède, on en est touché. Malheureusement, à l’école comme dans la société en général, on a plutôt tendance à la ringardiser. Pourtant, choisir ses mots, c’est nommer le monde de manière objective, être capable de se le représenter. Il n’y a de poésie qu’objective, dit Rimbaud. Cela demande un travail, un effort actif, quel que soit l’auteur, au terme duquel naît le plaisir. La poésie est émancipatrice. C’est une expression par nature subversive d’une grande exigence. Le poète viole la syntaxe et s’affranchit de la norme, du message utilitaire ou publicitaire ; il provoque chez le lecteur de vraies effervescences qui convoquent la pensée, les sens. « Et la mère fermant le livre du devoir, / S’en allait, satisfaite et très fière, sans voir, / Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences, / L’âme de son enfant livrée aux répugnances » ; on ne peut ressentir le jeu subtil sur les clartés et les ombres des sonorités de ce premier vers des « Poètes de sept ans » qu’en le disant à voix haute. Et plus loin, le contraste de ce chant phonétique lumineux, transparent de vérité : « […] L’été / Surtout, vaincu, stupide, il était entêté / À s’enfermer dans la fraîcheur des latrines […] ». Rimbaud est unique en son genre à avoir fait ce travail sur la métrique avec des vers virevoltants dont il a cassé la rythmique.
TDC : Pour vous, la défense de la poésie est un acte militant ?
R.R. Il ne s’agit pas de subversion sociale mais de permettre l’émancipation de chacun en l’encourageant à être lui-même. On est tous un peu étranger soi-même. Nous vivons constamment dans le connu. Les programmes télévisuels, en permanence dans la répétition, servent une culture de masse inféodée à la consommation. Or la poésie, c’est par définition la singularité, l’inconnu. La reconnaissance de l’autre comme étranger devrait nous réunir dans une vision du monde plurielle. La culture de la génération des « enfants de la télé », dans laquelle certains se plaisent à se reconnaître, se caractérise par une uniformisation appauvrissante ; le libéralisme prône la liberté de consommer, d’avoir et non d’être, selon la distinction établie par Spinoza. Pour donner les clés de lecture, il faut être soi-même passionné. Étudier le texte en se cantonnant à la sémantique, sans en faire sonner les rythmes, ferme l’accès à la beauté et au sens profond du poème. L’étonnant vers de Mallarmé « Aboli bibelot d’inanité sonore » n’a pas de sens littéral, il parle au-delà du sens. Les brigades poétiques imaginées par Christian Schiaretti et Jean-Pierre Siméon sont utiles : entrer dans une classe juste pour dire un texte, sans commentaires, et repartir est un acte poétique. L’enseignement vertical des fondamentaux est une régression. Aujourd’hui, on peut sortir de l’école avec seulement 500 ou 600 mots. Apprendre l’anglais, c’est autre chose qu’apprendre la langue du commerce dès la maternelle pour faire son stage d’entreprise en 3e. Les premiers qui doivent apprendre, ce sont les enseignants, les instituteurs, au sens étymologique, apprendre à tenir debout, ceux-là qui seront les enseignants de tout à l’heure puisque toute une classe d’âge part à la retraite. Je suis préoccupé par leur formation. Il est fondamental qu’ils soient capables de lire à voix haute un texte et de tenir un auditoire. Dans le cadre de notre militantisme culturel, nous proposons à l’Aria (Association des rencontres internationales artistiques) des stages aux enseignants, qui viennent suivre cette formation individuellement dans le cadre des plans académiques. Les gens sont souvent démunis dans ce domaine. C’est pourquoi le rapprochement avec les artistes me semble nécessaire. On cherche à créer des relais, prôner des lieux de rencontre. Nous travaillons aussi en partenariat avec la Ligue de l’enseignement ou des associations comme l’Anrat (Association nationale de recherche et d’action culturelle). Il est par ailleurs encourageant de voir que les lectures publiques se développent. Donner à voir en lisant un texte au public est l’essence même de l’acte théâtral. Un émetteur, un récepteur et un vecteur. De nombreux acteurs ont compris cela, comme Jacques Bonnafé, Didier Sandre. Il ne se passe pas une année sans que je ne me retrouve dans cette situation de lecture ; il y a, pour le comédien, dans ce militantisme et dans le fait de s’effacer pour laisser exister les mots et provoquer l’imaginaire du public un accomplissement de soi-même. On se met à un endroit de la parole où justement « Je est un autre ». La poésie doit être lue à voix haute, y compris à soi-même ; peut-être plus qu’un autre Arthur Rimbaud se conjugue-t-il dans ces consonnes et ces voyelles.
Savoir plus
11 rendez-vous en compagnie de Robin Renucci
TISON-DEIMAT Katell, RENUCCI Robin.
Arles : Actes Sud-Papiers / Paris : Anrat. (Coll. « Les Ateliers de théâtre »).


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