« Être écrivaine me suffirait »
 
PROFIL
Anna Moï

Vietnamienne de naissance et française de citoyenneté, Anna Moï a partagé sa vie entre le Vietnam, la France, la Thaïlande et le Japon. Aujourd’hui, elle vit de manière intermittente entre Saïgon / Hô Chi Minh-ville et Paris. Polyglotte, elle a choisi le français comme matériau artistique pour la transcription de mondes qu’elle ne perçoit pas comme étant différents : les valeurs en sont universelles même si le contexte change.
Après avoir publié deux recueils de nouvelles aux éditions de l’Aube, elle s’est consacrée à l’écriture de romans : Riz noir (Gallimard, 2004), Rapaces (Gallimard, 2005). Espéranto, désespéranto (Gallimard, 2006) est son premier essai sur l’écriture et la francophonie.
TDC : Quelle place occupe la langue française dans votre histoire ?
Anna Moï. Je suis née en 1955, à un moment où le Vietnam, jeune pays indépendant, revendique une place dans la communauté internationale. La langue française est, à cette époque, la clé des portes de l’Occident et de la modernité. Elle est l’outil par lequel des connaissances jusqu’alors héritées de la Chine se régénèrent ; l’outil d’accès à l’information culturelle et scientifique, et à un monde plus vaste. Les grands lycées français créés par l’administration coloniale au début du siècle ont supplanté un système éducatif privé et aléatoire de tutorat opéré par des anciens mandarins. Dès lors, l’élite n’est plus sinophone mais francophone ; elle s’élargit aussi au sein d’établissements pouvant accueillir des milliers d’élèves. Mes parents font partie de cette génération de Vietnamiens qui ont combattu la domination coloniale tout en chérissant le français. Mon père a fait ses études au lycée francophone Thang Long, où Vo Nguyen Giap, le futur général Giap, était alors professeur d’histoire. Toute ma scolarité s’est faite en français; mes langues vivantes étaient le vietnamien, l’anglais et l’allemand.
TDC : En quoi écrire en français relève t-il d’un choix artistique ?
A. M. Comme un sculpteur choisit, pour modeler ses formes, le kaolin, la terracotta ou la boue volcanique, comme un peintre peint à l’huile, à l’aquarelle ou à l’encre de Chine, comme un musicien s’épanouit dans la gamme diatonique, pentatonique ou sérielle, un écrivain travaille avec une matière première : les mots. Si je connaissais une seule langue, la question du choix d’une langue d’écriture ne se serait pas posée; j’en ai appris six. J’aurais pu malgré tout écrire dans ma langue maternelle. Cependant l’architectonique sociale confucéenne, qui infiltre la langue vietnamienne et attribue à ses acteurs une place hiérarchique précise dans la société, m’importune : je n’en ai pas choisi l’idéologie et souvent je la conteste. Il me faut un matériau neutre et malléable, qui me garantisse une certaine liberté et la possibilité d’inventer des mots. Aujourd’hui, la langue vietnamienne reste tributaire du chinois dans la genèse de nouveaux mots. Un peu comme si le français, pour se renouveler, avait systématiquement recours à des mots anglais sans pouvoir créer, par exemple le mot « informatique » à partir du latin informatio et du grec automatos, en dehors de toute référence au mot anglais computer. Je ne suis pas à l’aise dans la mutation du vietnamien par emprunts à une langue étrangère vivante, et non à partir de langues mortes ; ce malaise, personnel et subjectif, est sans doute généré par mon hostilité à une culture confucéenne – contraire à mes principes de désobéissance – importée de Chine. J’aurais pu préférer l’anglais, dont le rythme scandé par l’accentuation de certaines syllabes est souvent proche du vietnamien ; d’ailleurs, la tentation demeure. J’ai choisi le français sans doute parce qu’il est, à mes yeux, la langue la plus apte, par ses mots courts et ses mots longs, son féminin et son masculin, et le dépliement syllabique de ses verbes conjugués, à transcrire librement les jeux de mon esprit. Techniquement, le français est pour moi une langue étrangère acquise à l’école; cependant le français que j’écris est une langue étrangère à celle que j’ai apprise; à chaque roman, avec chaque contexte, j’ai le sentiment de n’avoir jamais écrit de ma vie et d’avoir tout à (ré)apprendre.
TDC : Pourquoi avez-vous choisi un pseudonyme et pourquoi celui-là ?
A. M. Le dédoublement de personnalité, sous forme de pseudonymes, est banal au Vietnam. Hô Chi Minh ne s’appelait pas Hô Chi Minh ; son nom de lait, Nguyên Sinh Cung, fut modifié en Nguyên Tât Thanh. Plus tard, le jeune révolutionnaire prit quantité de noms de guerre, dont Nguyên Ai Quôc (nguyên, qui aime la patrie), et enfin Hô Chi Minh (, à la volonté éclairée). La volonté stratégique de masquage d’identité se couplait à celle de valorisation d’une personnalité aux multiples aspects.
En adoptant le pseudonyme d’Anna Moï, j’ai usurpé une nouvelle identité qui m’a rendue doublement libre, presque hérétique : moï signifie sauvage – bon sauvage ou mauvais sauvage selon les cas. Aujourd’hui, le mot n’est pas politiquement correct et il est remplacé par la locution « minorité ethnique ». Je revendique, de moï, la qualité ou la tare, les défauts de couleur de peau et d’appartenance. Je suis consanguine des sauvages et des étrangers sur tous les sols piétinés et n’échangerais ma condition contre aucune autre. An signifie : tranquillité ; nam : sud ; an-nam-moï : tranquillité-sud-sauvage ; Anna moï : Anne sauvage. Anne, de l’hébreu Hannah ou la grâce.
TDC : Concevez-vous la langue comme une patrie et une aire de liberté ?
A. M. J’ai des patries multiples : celles que je crée à chaque livre. J’écris mes romans en français à la première personne du singulier et la « voix » du récit se fonde sur l’identité de ce narrateur dont la nationalité n’infléchit pas mon écriture : je ne m’intéresse pas à l’ethnicité d’un personnage ou d’un contexte mais à l’universalité de l’expérience humaine. Si chacun de mes romans s’ancre dans des territoires réels, aucun de ceux-ci ne fait partie de mon « terroir ». Les lieux d’action de mes trois romans (le dernier à paraître à la fin de l’année) – l’île de Poulo Condore, le haut Tonkin, la pointe de la Hague – sont inspirés de paysages que j’ai brièvement visités. Je bénéficie de l’extériorité et de l’extraterritorialité, deux conditions, à mon avis, propices à l’observation des hommes et de leurs tumultes.
TDC : Quel regard portez-vous sur les littératures francophones et sur leur statut ?
A. M. Je ne peux pas répondre à cette question car je ne sais pas ce que le pluriel de « littératures francophones » signifie. Pour moi, il n’y a qu’une littérature francophone, de même que la littérature anglo-saxonne inclut dans un seul et même trésor chromatique Paul Auster, Kazuo Ishiguro et Arundhati Roy. Je constate qu’un précis de littérature française « au présent », publié récemment par une maison d’édition spécialisée dans les ouvrages scolaires, répertorie les seuls auteurs français de France. Si les éditeurs, qui président à la publication de livres, ne sont pas eux-mêmes convaincus de l’universalité des imaginaires polychromes, le mot « francophones » dans « littératures francophones » prendrait un sens pervers : il y aurait en réalité deux littératures francophones : la littérature francophone de France dite « littérature française » et enseignée dans les écoles, et la littérature francophone ethnique, indigne de transmission.
Être écrivaine me suffirait ; mais je suis aussi écrivaine francophone, comme Marcel Proust et Boualem Sansal. Les écrivains francophones non français issus de la colonisation sont malgaches, maghrébins, vietnamiens (mes romans, écrits en français, sont répertoriés dans le département de littérature vietnamienne à la Fnac) avant d’être des écrivains, contrairement à Samuel Beckett ou Nancy Huston. La francophonie est un concept exclusif dans le monde. Les Anglo-Saxons se gardent de brandir la promesse d’une adhésion à une communauté linguistique et culturelle. Nul ne propose aux écrivains d’embrasser l’anglophonie.
Le français est-il encore une langue universelle ?
A. M. Aujourd’hui, la puissance anglo-saxonne est telle que l’anglais est devenue la première langue vivante étudiée dans le monde; il est le vecteur d’une richesse et d’une grandeur convoitées que voudraient s’approprier des populations exogènes par le biais des échanges commerciaux. En continuité avec leur rayonnement, les Anglo-Saxons proposent des modèles issus de leur culture. C’est ainsi qu’aux États-Unis on met en valeur des personnalités exceptionnelles; en Grande-Bretagne, on anoblit le chef de la communauté musulmane, sir Iqbal, et on répertorie, en 2005, cent Britanniques remarquables : ces actions convergent vers une idée de grandeur à l’anglo-saxonne. Dans ce contexte, le français n’est plus considéré comme un outil d’acquisition de richesses (matérielles) même s’il est encore auréolé du prestige de la civilisation dont il est issu, et qui lui a assuré, pendant des siècles, un statut de langue universelle.

Pour TDC : Corinne Denailles.


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