« Des centaines de dessins pour chaque grande composition »
 
PROFIL
Louis-Antoine Prat

Écrivain et historien d’art, il est chargé de mission au Département des arts graphiques du musée du Louvre depuis 1976. Membre du Conseil artistique des musées nationaux, vice-président de la Société des amis du Louvre, commissaire des expositions « Poussin » (1994), « L’empire du Temps » (2000), « Chassériau » (2004) et aujourd’hui « Ingres », il est l’auteur de nombreux articles et ouvrages sur le dessin, notamment l’Inventaire général des dessins de Chassériau (1988), et, avec Pierre Rosenberg, des Catalogues raisonnés des dessins de Poussin (1994),Watteau (1996) et David (2002).
TDC : Quel est le statut du dessin à l’époque d’Ingres ?
Louis-Antoine Prat. Le dessin n’est pas en principe quelque chose qu’on expose systématiquement au Salon. Mais c’est essentiel. C’est la base de l’enseignement, et cela depuis le XVIe siècle. C’est Vasari qui a officialisé cette idée selon laquelle le dessin est ce qui commande les trois grands arts : l’architecture, la peinture et la sculpture ; et on connaît ses distinctions célèbres entre disegno interno et disegno externo (le dessin tel qu’on le voit, dont on suit le trait, et le dessin qui veut signifier quelque chose). Le dessin est donc considéré comme primordial et indispensable, et tous les contemporains d’Ingres sont des dessinateurs habiles, soit assez académiques soit plus emportés, comme Delacroix.
TDC : Est-il considéré comme une oeuvre à part entière ?
L-A. P. Il peut l’être lorsqu’il est destiné à être vendu ou exposé au Salon (certains artistes, notamment de grands paysagistes, qui font des dessins très achevés, les exposent au Salon), mais en aucun cas il ne saurait rivaliser avec le genre noble par excellence, qui reste la peinture d’Histoire.
TDC : Quelle relation Ingres entretient-il avec le dessin ?
L-A. P. Pour définir cette relation, on peut rappeler une anecdote célèbre. À l’Exposition universelle de 1855, on donne une salle à Delacroix et une autre à Ingres (ce sont deux des trois seuls peintres à bénéficier d’un tel privilège), auquel on propose de placer ses tableaux sur les murs et ses dessins au milieu de la salle. « Ah non ! s’exclame le peintre, si j’expose mes dessins, on ne regardera pas mes tableaux ! » Il savait donc qu’il était considéré comme bien meilleur dessinateur que peintre. On a souvent contesté ses qualités de peintre, jamais celles de dessinateur. Aussi bien dans ses études de nu, comme il en existe des centaines conservées à Montauban, sa ville natale, que dans les fameux portraits à la mine de plomb. Il a même vécu quelque temps en faisant des portraits dessinés – il en a réalisés près de 500. Il a commencé par faire des petits dessins de gens qu’il voyait à Montauban. Puis c’est devenu une activité qui lui a permis de subsister, lorsqu’il se trouvait à Rome, juste après l’effondrement de l’Empire. À ce moment-là, il n’a plus du tout de clientèle française pour le soutenir, et sa seule source de revenus est de faire des portraits à la mine de plomb pour des voyageurs, surtout des Anglais, qui ont repris ce qu’ils appellent le « grand tour ». Ingres devient alors assez célèbre comme dessinateur de portraits. Mais il déteste cette activité, comme le montre une autre anecdote célèbre. Cela se passe dans les années 1815 : un voyageur anglais sonne chez lui pour lui demander de faire son portrait. Il demande : « Est-ce ici que demeure le dessinateur de petits portraits ? » Et Ingres, furieux, de répondre : « C’est ici que demeure un grand peintre d’histoire ! » Après 1824, lorsqu’il commence à avoir du succès, il n’en fait plus que pour ses amis, et il les donne.
TDC : Se sert-il beaucoup du dessin dans son travail préparatoire ?
L-A. P. C’est colossal. Par exemple pour L’Âge d’or – la peinture du château de Dampierre que lui commande le duc de Luynes, dont la genèse s’étend sur une dizaine d’années et qu’il ne terminera jamais– nous avons à Montauban 450 dessins d’études. Il y a des centaines de dessins pour chaque grande composition. C’est très impressionnant. Chaque figure est étudiée plusieurs fois, les positions, etc.
TDC : Ce sont des indications précieuses sur la genèse des oeuvres…
L-A. P. Absolument. Avec cette particularité, qui est bien gênante pour les historiens d’art, qu’Ingres, moins pour les grandes compositions que pour les compositions plus petites, aime à revenir sur ce qu’il a fait ; il y a chez lui un perfectionnisme, une perpétuelle insatisfaction, joints à une totale absence d’imagination, qui le poussent à retravailler sans cesse ses oeuvres. Et, dans le domaine du dessin, il va reprendre des dessins d’ensemble de ses compositions, très souvent en les datant de l’année qu’il croit être celle où il a fait le tableau, en se trompant. On a ainsi des dessins datés par exemple de 1812 mais qui sont en fait de 1840 ou de 1850, ce qui a provoqué beaucoup d’errances chez les historiens.
Est-ce qu’il y a un style propre du dessin d’Ingres ?
L-A. P. Le matériel est simple. Il utilise la mine de plomb, avec très peu de couleurs (il y a dans l’exposition une petite section sur l’aquarelle, car l’une des grandes idées développées ici est qu’Ingres est un vrai coloriste). Quant à la technique… Vous vous souvenez de ce film de Wim Wenders, Les Ailes du désir…À un moment, le personnage joué par Peter Falk parle du dessin, du plaisir de dessiner, de faire un trait et de le reprendre par un autre trait… C’est exactement ce que fait Ingres : plusieurs traits qui se chevauchent.
Quelles ont été les influences décisives pour lui ?
L-A. P. Son credo esthétique, c’est l’antique et Raphaël. D’abord l’antique, credo hérité de David, qui a voulu refaire du grec sur nature, comme dans son Léonidas. Ingres a été marqué à ses débuts par ces gens de l’entourage de David qu’on a appelé les « barbus », qui s’habillaient à la grecque, qui peignaient des choses inspirées d’Homère ou d’Ossian et qui prônaient un retour à la peinture des vases grecs. Il a adhéré à cette sorte de primitivisme, qu’il a appliqué à certains grands tableaux, comme le Napoléon Ier sur le trône impérial. D’où une grande incompréhension de la critique, qui le considère alors – et ce n’est pas un compliment – comme un gothique ! Et puis Ingres part à Rome, et il découvre dans les Chambres du Vatican, in situ, Raphaël, le dessinateur parfait, suave, élégant, sans exagération, dont il connaissait déjà d’ailleurs certaines oeuvres. Il faut bien comprendre qu’Ingres veut avant tout être un classique. Comme Delacroix d’ailleurs, son grand rival. Tous les deux sont épris de cet idéal du peintre d’histoire. Mais Ingres, contrairement à Delacroix, a du mal à composer car il n’a guère d’imagination.
Dans ce goût et ce talent pour le dessin, on retrouve le parallèle avec Picasso...
Tout à fait. Ils ont été tous les deux des artistes sensuels. Ce qui a plu à Picasso chez Ingres, ce sont les dérivations qu’il impose au corps, ces torsions, toutes ces bizarreries (les fameuses vertèbres de trop de l’Odalisque). Et il y a un autre point commun : le retour sur les mêmes compositions, retravaillées, qui occasionne des séries. Ingres et Picasso sont des artistes de série. Par contre, le dessin d’Ingres reste à peu près le même alors que celui de Picasso change beaucoup au long de sa vie.
Ces deux peintres ont aussi beaucoup « pillé »…
Oui bien sûr. Disons qu’Ingres n’a pas vraiment pillé, mais qu’il a beaucoup copié les maîtres, et pas seulement les maîtres. Et on sait qu’il s’en sert parfois de façon un peu étrange. Le grand Napoléon Ier sur le trône impérial est inspiré d’un petit ivoire byzantin qu’il avait dessiné quelques années auparavant. Mais tous les grands maîtres ont pratiqué cela. Tous les maîtres se nourrissent des autres maîtres.
Pour finir, que pensez-vous de la fameuse théorie selon laquelle Ingres aurait utilisé la camera oscura ?
Oui, c’est la théorie de David Hockney. C’est un problème compliqué. On a beaucoup discuté sur le fond des portraits, peints ou dessinés. On voit des différences de style entre le fond et le modèle. Certains ont dit qu’il y avait deux mains. D’autres au contraire affirment que c’est homogène. Je ne vois pas vraiment quel élément apporte la camera oscura dans tout cela. Maintenant, qu’il y ait des bizarreries dans l’oeuvre d’Ingres, c’est certain. Par contre, il se sert de la photographie à la fin de sa vie. Notamment, il redessine ses oeuvres sur les photos de celles-ci, comme Picasso.

Pour TDC : Guy Belzane.


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