« Un art pour tous »
 
PROFIL
Édouard Pommier

Formé à l’École des chartes, agrégé d’histoire, il a réalisé une partie importante de sa carrière comme conseiller culturel successivement à Santiago du Chili, Mexico et Madrid. Rentré en France en 1979, il devient inspecteur général des musées de France en 1983. Il est aujourd’hui conseiller à l’Union latine, organisme intergouvernemental chargé de promouvoir les valeurs latines dans le monde. Spécialiste de l’histoire des théories et des institutions artistiques, il a publié notamment, aux éditions Gallimard, L’Art de la liberté, Théorie du portrait et Winckelmann, inventeur de l’histoire de l’art.
TDC : Quelles sont les circonstances dans lesquelles le baroque est arrivé en Amérique latine ?
Édouard Pommier. Il faut commencer par rappeler le rôle essentiel joué dès le début de la colonisation par les franciscains. Une première mission, composée de douze membres (allusion aux apôtres) appelés par Cortès, arrive au Mexique dès 1524, sous la direction de Martin de Valencia. Ces franciscains, originaires de l’Estrémadure, appartiennent à la frange la plus éclairée de l’ordre. Avec leur grande culture et leur grande ouverture d’esprit, ils voient dans la société indienne une sorte d’état originel de l’humanité, d’une pureté à préserver. Cinq ans plus tard, un autre franciscain, Bernardino de Sahagún, se passionne pour l’art et la culture des Indiens, et en recueille de très nombreux témoignages, tel un véritable ethnologue.
Pour ne parler que des arts plastiques (car la musique a également été un domaine de métissage important), dès l’origine, des artistes indigènes, formés sur place dans des collèges, surtout celui de Tlatelolco fondé par Pedro de Gante, sont associés à la décoration des édifices religieux, où l’on trouve donc des motifs typiquement indiens. C’est déjà le cas dans quelques édifices gothiques, et surtout, par la suite, dans les églises baroques. Celles- ci, en général, ne témoignent pas de l’inventivité architecturale qu’on peut trouver en Europe. Au niveau du plan et de la structure générale, ce sont des boîtes. D’une certaine façon, on pourrait dire que c’est une architecture sans architecte. Par contre, c’est dans la décoration, extérieure comme intérieure, extraordinairement riche et volubile, qu’on peut constater les différents apports, le mélange.
TDC : Quel a été le rôle des jésuites dans le développement culturel du Mexique ?
É. P. Ils ont joué un rôle très important. Eux aussi ont fait beaucoup pour sauver la culture indigène, en particulier au Paraguay (où, grâce à leur action, le guarani, la langue originelle préservée est devenue langue officielle avec l’espagnol). Consciemment ou non, au Mexique, mais aussi au Pérou et ailleurs, les jésuites reprennent la tradition des franciscains. Il y a notamment le cas d’un grand intellectuel de l’ordre, né en Espagne, Clavijero, qui poursuit l’œuvre de Sahagún. Vers 1760, il recueille quantité d’informations sur le Mexique d’avant et pendant la colonie. Expulsé en 1767, comme tous les jésuites, il est accueilli en Italie, où il continue d’écrire et de publier sur l’histoire du Mexique, en utilisant toute sa documentation, plus l’héritage des missionnaires franciscains du XVIe siècle.
TDC : Comment ce métissage entre les deux cultures a-t-il pu s’opérer aussi aisément ?
É. P. On constate que le baroque résiste aux définitions. Je pense que cette difficulté tient en grande partie à ce que le baroque ne s’est jamais donné lui-même une doctrine ni une définition. La Renaissance et le néoclassicisme ont érigé des forteresses doctrinales. Le baroque, lui, très curieusement, ne s’est pas vraiment théorisé. Il y a tout de même eu à l’époque des disputes et des controverses à Paris, à l’intérieur de l’ordre des jésuites, et également à Rome dans les années 1640, au sein de l’Académie de Saint-Luc. Ces éléments, malheureusement trop fragmentaires, permettent néanmoins de dégager deux grandes conceptions : il y a ceux qui restent dans la tradition inaugurée au Quattrocento et qui tiennent pour un art savant, raisonné, appuyé sur des connaissances de mathématiques et d’histoire, un art fait pour les personnes qui ont une certaine culture. Et puis on voit apparaître l’idée d’un art pour tous, je ne veux pas dire un art du peuple au sens social du terme, mais un art aussi bien pour des gens du peuple qui ne posssèdent pas de bagage théorique que pour des gens cultivés. Autrement dit, un art universel, dans lequel chacun devrait pouvoir trouver quelque chose qui correspond à sa culture, à son tempérament.
TDC : On retrouve là une préoccupation de la Contre-Réforme
É. P. Oui, il faut que cet art soit utile, qu’il transmette un message que tout le monde comprenne, au moins pour une part, et y trouve du plaisir. Donc, quand le baroque, qui a atteint son épanouissement, traverse l’océan, il n’arrive pas avec une doctrine, il n’est pas appuyé sur des codes, ce qui explique sans doute la facilité, la plasticité avec laquelle il va se répandre dans cette société coloniale tellement différente et toucher toutes les ethnies, toutes les cultures et toutes les couches sociales. Je pense que c’est un des éléments qui explique le succès d’un art qui finalement a permis à chacun d’apporter son propre génie, ses propres idées, ses propres inspirations. Il y a l’Amérique, bien sûr, mais je remarque que le baroque est le premier art qui a fait le tour du monde : en partant d’Europe, très vite, il va rebondir de la Nouvelle-Espagne et du Brésil sur les routes des Portugais (Macao, les comptoirs de l’Inde), et avec les Espagnols qui vont le transmettre aux Philippines. L’Amérique a été certainement un relais extraordinaire, on le voit bien dans le cas du Brésil, où il y a une influence des objets venus par le commerce portugais de l’Extrême-Orient, surtout des objets d’ivoire. De même on a suggéré qu’il avait pu y avoir une sorte de rétro-influence du baroque mexicain du milieu du XVIIIe siècle sur certains monuments d’Andalousie, mais les avis sont partagés sur la question.
TDC : Comment cet art métis s’inscrit-il dans l’histoire des pays d’Amérique latine ?
É. P. Si on revient à Clavijero, ce qui est fondamental, c’est qu’il reconnaît très tôt qu’il est en train de se produire en Amérique – et l’art baroque en est une expression – quelque chose de nouveau. Ce qu’il annonce avec une très grande lucidité, c’est qu’il n’y aura jamais une Nouvelle-Espagne, au sens où le Mexique ne sera jamais l’Espagne. On ne va pas non plus ressusciter l’Empire aztèque. C’est un pays neuf qui va naître. Ici mûrit déjà l’idée d’une émancipation par rapport à la métropole, idée qu’on trouve également au Pérou, à peu près à la même époque, chez quelqu’un comme le père Acosta. C’est une vision prophétique parce que toute l’histoire dramatique du Mexique va être dominée jusqu’à la révolution par cet antagonisme que Clavijero, lui, surmontait : d’un côté, un « indigénisme » triomphant, la volonté de restaurer à toutes forces un État indien, qui va constituer une partie de l’idéologie de la révolution de 1910 ; et, en face, le plaquage, la tentative de maintenir ou de ramener l’Espagne au Mexique. Toute l’histoire mexicaine du XIXe siècle, c’est l’affrontement de ces deux Mexique, dont Clavijero avait annoncé le dépassement dans un État nouveau. Je dois dire que, personnellement, j’ai partiellement assisté à l’apparition de ce quelque chose de nouveau, quand j’étais conseiller culturel au Mexique de 1968 à 1973. Quand je suis arrivé, on venait d’inaugurer à Mexico la place des Trois-Cultures, qui était une reconnaissance officielle de l’existence de trois Mexique : on ne pouvait pas dire qu’il y avait les Aztèques et les Espagnols, il fallait tenir compte de ce troisième Mexique, dont l’art baroque est peut-être expression la plus visible, le Mexique métissé.
TDC : L’art baroque serait donc le symbole et l’expression même de ce métissage...
É. P. Sûrement. Mais cette reconnaissance s’est faite tardivement. Il faut rappeler qu’il y a eu dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, en Espagne puis en Amérique latine, un courant néoclassique, qui a donné de très beaux monuments – comme le fameux palais de la Moneda à Santiago ou l’École des mines à Mexico – qui ont été plaqués sur ces pays complètement baroquisés. Or à ce mouvement ont adhéré globalement des architectes et des artistes acquis à la cause de la révolution et de l’indépendance qui ont assimilé curieusement le baroque, qu’ils détestaient, à l’Espagne, à l’Inquisition, au Moyen Âge, à l’obscurantisme, et n’ont pas du tout vu que leurs compatriotes, les paysans, la masse indienne s’en étaient emparés. Le néoclassicisme est donc devenu l’emblème du Mexique indépendant, à mon avis par un retournement de l’Histoire qui est très étonnant, très éclairant, et il a fallu des années pour revenir de ce contresens. C’est un paradoxe, et les paradoxes, c’est très baroque !
Savoir +
Les Soleils du baroque
POMMIER Édouard (sous la dir. de).
Paris : Les éditions de Paris/L’Union latine, 2002.

Pour TDC : Guy Belzane.


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