« Une transposition burlesque des aventures de chevaliers »
 
PROFIL
Jean Canavaggio

Né en 1936, ancien élève de l’École normale supérieure et docteur ès lettres, il enseigne à l’université Paris-X- Nanterre depuis 1991. Directeur de la Casa Vélasquez de 1996 à 2001, il est l’auteur de plusieurs ouvrages de référence sur Cervantès, le dernier en date s’intitulant Don Quichotte, du livre au mythe : quatre siècles d’errance (Fayard, 2005). Jean Canavaggio a par ailleurs dirigé la publication des œuvres de Cervantès dans la Bibliothèque de la Pléiade.
TDC : Jean Canavaggio, votre nom est mondialement associé aux études cervantines. Pouvez-vous nous dire quelques mots de cette passion ?
Jean Canavaggio. Comme beaucoup, j’ai découvert cette histoire tout enfant. Ma première impression, quoique floue encore, fut cependant très vive. Ce n’est que bien plus tard, lors de mes études d’espagnol, que la richesse du Quichotte m’est pleinement apparue. Depuis ce moment-là, je n’ai quasiment plus quitté l’écrivain espagnol, notamment le Quichotte, son œuvre maîtresse. C’est une passion qui semble ne pouvoir s’éteindre. Au reste, il en va de Cervantès comme de Proust, de Flaubert ou de Dostoïevski : les grands livres qu’ils nous ont légués sont proprement inépuisables. Ils occupent sinon une vie, à tout le moins une carrière. On pourrait d’ailleurs, et cela suffirait presque, ne retenir que cela du Quichotte : les livres font vivre. Là se trouve déjà l’une des leçons de cette œuvre.
TDC : Pourquoi et comment Miguel de Cervantès en est-il venu à écrire Don Quichotte ?
J. C. Cervantès ne nous a laissé ni écrits personnels, ni journal intime, ni correspondance susceptibles de nous éclairer sur la genèse de cette œuvre. À en croire la préface de la première partie du roman, parue en 1605, l’idée lui en serait venue lors d’un séjour en prison : peut-être s’agit-il de celle de Séville, où il fut incarcéré en 1597. On n’en sait guère plus. Quant au propos de l’auteur, il faut assurément le replacer dans le contexte littéraire de l’époque. À la fin de sa préface, Cervantès déclare avoir voulu « ruiner l’autorité et le crédit que les livres de chevalerie » ont acquis auprès du public. Une intention qu’il confirme en 1615, en conclusion de la seconde partie du livre : « Jamais je n’ai désiré autre chose que faire abhorrer aux hommes ces fabuleuses et extravagantes histoires. » Conçus sur le modèle des aventures d’Amadis de Gaule, héros d’un roman de chevalerie écrit au XIVe siècle, les exploits de Don Quichotte ne seront donc que la transposition burlesque des aventures des chevaliers errants. Toutefois, il ne se contente pas de parodier un genre qui a eu les faveurs d’un très large public, de toutes conditions. Ce que nous propose en effet le Quichotte, c’est une réflexion sur les fictions en prose indissociable d’une entreprise de création. Si l’on regarde le roman de près, on y découvre une mise en question, au fil du récit, des genres en vogue au début du XVIIe siècle, comme la pastorale ou le roman picaresque. Chez Cervantès, création et critique se fécondent mutuellement. Tout en étant en rupture avec les modes littéraires de son temps, Don Quichotte n’en est pas moins, paradoxalement, le carrefour où ces modes convergent.
TDC : On a volontiers comparé Cervantès et Flaubert, pour la modernité dont leurs entreprises romanesques respectives sont empreintes. Que pensez-vous de cette comparaison ?
J. C. Je comprends et conçois qu’on puisse les rapprocher. Don Quichotte est l’une des références majeures de Flaubert. Un passage de sa Correspondance en témoigne d’ailleurs : « Je retrouve mes origines dans ce livre, que je savais par cœur avant même de savoir lire. » Voilà une confidence qui porte, à elle seule, son poids de sens. Il y a une parenté entre ces deux écrivains en ce sens qu’ils veulent donner des lettres de noblesse au genre qu’ils pratiquent : l’un, Cervantès, dans un dépassement des romans de chevalerie ; l’autre, Flaubert, en se démarquant de l’approche, disons balzacienne, du roman. En ce qui concerne la modernité de l’auteur, elle me paraît surtout tenir au fait qu’il est le premier à donner la parole à ses personnages, au lieu de décrire du dehors ce qu’ils font ou ce qu’ils pensent. Ni essences, ni archétypes ; ils présentent des contours incertains car ils ne sont pas tout à fait nés à eux-mêmes quand débute le récit. Tout à l’inverse des protagonistes des romans de chevalerie, marqués par un déterminisme, les personnages de Cervantès s’inventent à mesure qu’avance le récit. En conséquence de quoi le texte ménage tout un espace de liberté au lecteur. De par sa nature polyphonique, de par sa structure ouverte, ce texte ne saurait s’épuiser en une lecture univoque.
TDC : Le fait est qu’en quatre siècles les interprétations, les lectures, les exégèses suscitées par Don Quichotte n’ont pas manqué…
J. C. Si l’on survole l’histoire de la réception du Quichotte, on constate que chaque siècle y a imprimé sa marque. Le considérer à chaque fois d’un nouveau point de vue a permis de lui découvrir de nouvelles vertus. Quand paraît la première partie du roman, en 1605, le succès est vif, fulgurant. Cependant, on ne peut pas parler de véritable réception critique. Certes, les personnages deviennent emblématiques, mais du fait de leur caractère burlesque, de leurs bouffonneries. On ne cherche pas à pousser plus avant. Il faut attendre les Lumières pour que le roman prenne une autre dimension. Les écrivains anglais, Sterne et Fielding en tête, comme du reste leurs homologues français, s’attachent moins au burlesque qu’à l’humour et découvrent, par-delà les aventures du chevalier, une méditation sur la condition humaine. Une autre lecture s’élabore au XIXe siècle, qui charge l’odyssée du chevalier d’une portée transcendante. Les romantiques, notamment les Allemands, contribuent à forger la figure d’un héros incompris, en rupture avec le monde prosaïque qui l’environne. Entre le XVIIe et le XIXe siècle, on a changé de registre : le comique a cédé le pas au tragique, la gaieté à la gravité. Au XXe siècle, les fables chevaleresques qui sont la référence constante de Cervantès nous sont devenues étrangères. Et si les mésaventures du chevalier continuent de faire rire, l’œuvre sert plutôt de prisme pour éclairer des enjeux théoriques, suscitant des approches tantôt liées à l’art du roman, tantôt à la dimension symbolique du personnage. De ce point de vue, on doit à Sigmund Freud, Thomas Mann, Georg Lukacs, Mikhail Bakhtine, Miguel de Unamuno, Marthe Robert, René Girard, Michel Foucault et beaucoup d’autres, des lectures très diverses. Loin d’être exhaustive, cette liste indique surtout que, de la philosophie à la psychanalyse, Don Quichotte est inépuisable. C’est précisément à la diversité de ces lectures qu’on reconnaît la densité et, une fois encore, la modernité de ce roman.
TDC : Politiquement, Don Quichotte, « le Chevalier à la Triste Figure », a également fait l’objet de bien des tentatives de récupération.
J. C. Effectivement. L’une des raisons qui explique cette récupération idéologique est son caractère universel. Il a exercé une véritable fascination sur nombre d’hommes célèbres de l’histoire qui en ont fait le porte-parole de messages très divers. Il suffit pour s’en convaincre de regarder du côté du monde hispanique, où Don Quichotte a été mis au goût du jour. Pour ne parler ici que de quelques-uns, Che Guevara, Fidel Castro et même Franco y ont fait référence. Simon Bolivar aussi, qui, sur la fin de sa vie, dira qu’« il y a eu trois imbéciles dans l’Histoire : Jésus-Christ, don Quichotte et moi ». Il a été également mis à contribution ailleurs, et notamment en URSS, où il est devenu un défenseur de la cause du prolétariat, brandissant faucille et marteau… Au reste, le voici de retour sur le devant de la scène, avec le vénézuélien Hugo Chavez, qui en a fait une sorte de figure tutélaire de son mandat présidentiel. La postérité du Quichotte n’est décidément pas prête de s’éteindre.

Pour TDC : Anthony Dufraisse.


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