« Un lieu légendaire »
 
PROFIL
Serge Toubiana

Entré aux Cahiers du cinéma en 1973, après des études de cinéma à Censier, il en prend la direction en 1981 au départ de Serge Daney. Avec Antoine de Baecque, il est l’auteur de l’ouvrage référence sur François Truffaut (Gallimard, 1996), à qui il consacre un long métrage (François Truffaut, portraits volés). Il a été codélégué de l’association Premier siècle du cinéma en charge des diverses initiatives et manifestations du Centenaire du cinéma (de 1992 à 1995). Éditeur de DVD chez MK2 éditions (Truffaut, Kieslowski, Resnais) et de l’oeuvre complète de Pialat (Gaumont vidéo), il rédige un rapport pour le ministère de la Culture sur le patrimoine du cinéma en France. Il dirige la Cinémathèque française depuis 2003.

TDC : À quoi sert la Cinémathèque française?
Serge Toubiana. Les missions de conservation, de restauration et de transmission n’ont pas varié depuis sa naissance il y a près de 70 ans. Mais je voudrais insister sur le fait que c’est aussi un lieu de légitimation pour les auteurs, d’où qu’ils viennent. J’ai assisté comme journaliste, il y a 20 ans, à l’hommage rendu par l’institution à Clint Eastwood. Eh bien, il était bouleversé ! Car la Cinémathèque est aussi ce lieu mythique par où sont passés tant de cinéastes, et de futurs cinéastes (entre autres, ceux de la Nouvelle Vague). Elle possède une collection de 40 000 films, l’une des plus riches au monde avec celles du MoMA de New York et de la Cinémathèque royale de Belgique. Au fond, tout le monde a eu dans sa vie un lien ou une histoire avec la Cinémathèque. Soit réellement, soit d’une manière imaginaire. Voyez «l’affaire Langlois» en 1968. Mais la Cinémathèque avait besoin d’un nouveau souffle, d’un nouvel élan.
TDC : Est-ce ce constat qui a imposé une renaissance au coeur du bâtiment initialement conçu pour le Centre culturel américain par l’architecte Frank O. Gehry ?
S. T. Il y avait une nécessité de quitter Chaillot. Le ministère de la Culture souhaitait mettre en place son projet de cité de l’Architecture et du Patrimoine, occupant toute l’aile de Chaillot, la salle historique de Chaillot devenant l’auditorium de ce nouvel ensemble culturel. Mais le plus important, c’est que la Cinémathèque attendait depuis vingt ans qu’on lui confie un nouvel espace, digne de son histoire et de ses missions publiques. Cela a failli être le palais de Tokyo, en voisinage avec la Fémis. Ce projet, initié par Jack Lang en 1984, a avorté pour des raisons à la fois budgétaires et politiques. Plus tard, un incendie a provoqué la fermeture de la salle et celle du musée conçu par Henri Langlois. C’était en juillet 1997. En 1999, l’État s’est porté acquéreur du bâtiment qu’avait occupé le Centre culturel américain, avec l’idée d’en faire la future maison du Cinéma. Le projet a suscité quelques craintes, de la part de la Cinémathèque, de voir rogner son indépendance, une fois englobée dans une entité publique. C’est un point important à rappeler. La Cinémathèque est une association de droit privé, mais exerçant des missions publiques. Et l’association tient à garder ce statut, conforme à son origine et à son histoire. Elle reçoit chaque année une subvention de l’ordre de 85 % de son budget. Mais le cadre demeure privé, avec un conseil d’administration élu par l’assemblée générale des membres de l’association. En juillet 2002, le ministre Jean-Jacques Aillagon m’a demandé de lui faire un rapport sur l’état du patrimoine cinématographique ainsi que des propositions quant à l’avenir de la Cinémathèque française. Dans mon rapport, j’ai préconisé des réformes en vue de moderniser cette institution.

TDC : Ce rapport a donc bien entraîné votre nomination…
S. T. D’une certaine manière, même si je n’ai pas écrit ce rapport avec une idée préconçue. Il est vrai que la Cinémathèque avait besoin d’un nouvel élan, d’une mobilisation générale en vue de s’installer au 51, rue de Bercy. J’avais d’autres occupations qui me plaisaient, et l’on m’a demandé si je n’étais pas l’homme de la situation. Je n’étais pas candidat… mais disponible. Dès ma nomination, le 28 avril 2003, je me suis mis au travail pour créer au sein de la Cinémathèque les conditions d’un nouveau départ. Le chantier le plus important s’est tout de suite imposé : faire de ce lieu légendaire un espace ouvert. Élargir le public est l’objectif essentiel. À notre époque, cela n’a plus de sens de s’adresser exclusivement aux cinéphiles « durs ».

TDC : C’est ici qu’intervient la rencontre entre ce bâtiment moderne et la « mission », dans un quartier en pleine évolution…
S. T. Le bâtiment de Gehry constitue un atout majeur car il est ouvert, lumineux et joyeux. En plus d’être un équipement moderne entièrement voué au cinéma. Tout cela est harmonieux. L’implantation de la Cinémathèque dans ce quartier de l’Est parisien imposait aussi de redéfinir nos missions, nos métiers et notre politique d’accueil des publics. Avec trois salles, deux espaces d’expositions, des ateliers pédagogiques, la présence à nos côtés de la Bibliothèque du film – dans l’attente d’une librairie et d’un restaurant – , nous sommes confrontés à un flux public jusque-là inédit. Deux semaines après l’ouverture, nous avons accueilli 25000 visiteurs, dont 15000 pour l’exposition « Renoir/Renoir ». Cela n’a rien à voir avec l’ancienne salle de Chaillot. Nous avons l’ambition de former un public de jeunes passionnés de cinéma, qui fréquentera les salles de cinéma d’art et essai.

TDC : Mais comment séduire ce nouveau public ?
S. T. Il faut lui dire : « Nous, c’est autre chose. » Déjà, nous proposons un tarif à 6 euros ou bien une formule à l’année de 10 euros par mois. Je n’oublie pas que les deux multiplexes voisins totalisent près de 5 millions d’entrées par an. Nous avons pour vocation de former les futurs spectateurs des salles de cinéma d’art et essai, en offrant une certaine idée du cinéma fondée sur la mémoire ou le patrimoine, à partir de rétrospectives exhaustives. Notre programmation est variée, avec aussi bien un cycle des grands westerns qu’une sélection de 300 chefs-d’oeuvre de l’histoire du cinéma (nous les appelons des « classiques ») qu’il faut avoir vus. Et bien sûr l’intégrale Jean Renoir, qui accompagne l’exposition temporaire. Il y a peut-être là les bases d’une relance de la cinéphilie, qui avait tendance à se refermer sur elle-même.

TDC : Comment est née l’exposition « Renoir/Renoir » ?
S. T. C’est une idée de Claude Berri, le président de la Cinémathèque. Confronter, comparer, mettre en regard la peinture et le cinéma, à travers des oeuvres d’Auguste Renoir (près de 40 tableaux, dont beaucoup viennent du musée d’Orsay, partenaire de cette exposition) et des extraits de films de Jean, le cinéaste. L’exposition est basée sur ce regard croisé entre le père et le fils, avec des points de rencontre essentiels, visibles. La prochaine exposition sera consacrée à Pedro Almodovar (printemps - été 2006). Puis nous fêterons les 70 ans de la Cinémathèque en valorisant nos fonds historiques, particulièrement la collection liée à l’expressionnisme allemand.

TDC : Est-ce une mission de la Cinémathèque que d’enseigner l’histoire du cinéma aux élèves ?
S. T. Nous ne pouvons nous substituer à l’enseignement, secondaire ou universitaire. Mais la Cinémathèque est, par sa nature même, un lieu de transmission, ou si l’on veut d’éducation. Sauf qu’il ne peut s’agir d’une histoire académique du cinéma. D’autant qu’elle est en perpétuelle réévaluation, souvent subjective, avec des trous et des zones d’ombre. Les ouvrages de référence sont eux-mêmes parcellaires. J’ai peur qu’un programme soit réducteur. En même temps, transmettre le patrimoine cinéma et trouver des formes pédagogiques font partie de notre mission. Grâce au soutien de la Drac et des rectorats d’Île-de-France, grâce évidemment au CNC, la Cinémathèque est partenaire de nombreux établissements – écoles, collèges et lycées – dans le cadre des dispositifs mis en place par le ministère de l’Éducation nationale et le ministère de la Culture. Notre service pédagogique élabore le contenu d’actions, en concertation avec les équipes enseignantes, et les met en oeuvre, favorisant l’accès aux collections de la Cinémathèque et permettant l’intervention de professionnels du cinéma en milieu scolaire. À Bercy, cette mission sera plus importante encore.

TDC : Est-ce une manière d’enrayer la désertion des salles que les chiffres récents paraissent indiquer ?
S. T. Nous avons lié notre projet à nos trois salles de projection, tout en étant conscients qu’il y a d’autres façons de voir les films, en DVD ou par internet. Mais je répète que l’expérience de la salle est au coeur de notre projet, car cette expérience de découvrir un film est unique. Il est vrai que la fréquentation en salle donne des signes inquiétants, mais il faut garder espoir, trouver de nouvelles manières de sensibiliser le public. Le succès de l’ouverture du 51, rue de Bercy est un exemple très positif. Et n’oublions pas non plus qu’il y a depuis quelques années un formidable renouveau du cinéma dans le monde. Voir la Chine, Taiwan, l’Iran et d’autres pays asiatiques encore. Il y a autant de motifs d’inquiétude que de nouvelles promesses. Je tiens le cinéaste de Taiwan Hou Hsiao Hsien (auteur du long métrage Three Times primé à Cannes) pour le plus grand metteur en scène en activité.



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