« L’humeur du génie créateur »
 
PROFIL
Jean Clair

De son vrai nom Gérard Régnier, il fait des études de philosophie et d’histoire de l’art. Nommé en 1966 conservateur des musées de France au musée national d’Art moderne, il rejoint en 1975 le Centre Pompidou, dont il monte la première exposition, sur Marcel Duchamp. Depuis 1989, il est directeur du musée national Picasso. Rédacteur en chef de la revue L’Art vivant de 1970 à 1975, commissaire d’expositions prestigieuses (entre autres « Vienne, l’Apocalypse joyeuse » en 1986, « L’âme au corps » en1993), il est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels Marcel Duchamp le grand fictif (Galilée,1975), Considérations sur l’état des beaux-arts (Gallimard,1983), Méduse (1989), Éloge du visible (1996) ou encore Court traité des sensations (2002).
TDC : Vous aviez monté, en 1993, une exposition intitulée « L’âme au corps ». On retrouve cette relation dans la mélancolie.
Jean Clair. Oui. Ce dualisme de l’âme et du corps, qui n’est pas présent dans toutes les cultures, et qui est essentiel dans la tradition judéo-chrétienne, est, si je puis dire, la porte ouverte à la mélancolie, puisque celle-ci, bizarrement, est un objet matériel, une humeur qui coule dans le corps, donc une substance concrète, et en même temps une affection purement immatérielle, d’ordre spirituel, une disposition de l’esprit, de l’âme, un tempérament, une complexion comme on disait à la Renaissance. Et cette dualité se retrouve aujourd’hui. Lorsque vous soignez une dépression, vous prenez des antidépresseurs : est-ce un déplacement moléculaire dans votre corps qui produit un changement de votre humeur quotidienne ou est-ce l’humeur quotidienne, suscitée par des incidents, des malheurs ou une insatisfaction, qui provoque dans votre corps un changement moléculaire, qu’on appelle mélancolie ? Ce mystère qu’une molécule chimique puisse changer votre psychisme ou inversement que votre psychisme puisse déclencher un changement moléculaire dans votre état physiologique, ce mystère-là est incarné magnifiquement par la métaphore de la mélancolie, qui est, simultanément, un objet matériel extraordinairement poétique et une disposition immatérielle relevant du psychisme humain.
TDC : Association qu’on retrouve dans bon nombre d’expressions courantes, « se faire de la bile », « se mettre la rate au court-bouillon », etc.
J.C. Absolument. C’est resté gravé dans la langue populaire. Comme « avoir le cafard ». Ces cafards engendrés par la mélancolie sont les mêmes que ceux qui assaillent les saints ermites dans leurs retraites cénobitiques ou le personnage de Goya dans son délire, ce sommeil de la raison qui engendre des monstres. Là aussi, on est dans une espèce de dualisme entre la disposition intérieure et la manifestation de phénomènes très matériels.
TDC : Autre dualisme : folie et génie, sous-titre de l’exposition. Cette association ne va pourtant pas de soi…
J.C. Il faut dire que le mot « mélancolie » en français a perdu son aspect dangereux, excessif, pour ne plus désigner qu’une espèce de vague à l’âme, de complaisance à soi-même qui relève de la névrose quotidienne: on est déprimé. On a totalement oublié l’autre aspect de la mélancolie, beaucoup plus morbide, qui reste présent dans les mots anglais et italien – melancholy, malinconia – qui sont très chargés, très connotés médicalement:ici, un personnage mélancolique est un personnage malade. C’est quelqu’un qui se trouve au seuil du passage à l’acte, jusqu’au suicide ou au meurtre. Cet aspect très morbide se retrouve en fait dans le vocabulaire médical contemporain : des psychiatres vont parler de grands mélancoliques à propos de gens dont le traite-ment relève des électrochocs, par exemple, ou de doses massives d’antidépresseurs. Ce côté noir, très inquiétant, de la mélancolie a été effacé de la langue française, sans doute depuis le XVIIIe siècle, en particulier depuis la vogue d’une mélancolie dite « douce », défendue par la sensibilité prérévolutionnaire. Ce qui est passionnant dans la mélancolie, c’est justement son ambiguïté, son ambivalence : la mélancolie, ce n’est pas seulement la dépression, l’abattement, c’est aussi l’exaltation, l’enthousiasme, le furor melancolicus du divin Platon, le fait que l’homme, à un moment de son existence, puisse être transporté par son enthousiasme et devenir un génie créateur. C’est la théorie d’Aristote, qu’il étend d’ailleurs aux hommes d’État et aux héros ; ce sont des gens mus par la phase positive de la mélancolie, quitte à payer ensuite cette exaltation par une phase dépressive, une prostration, qui peut les amener jusqu’au suicide. C’est ce caractère alternatif, sinusoïdal, cyclothymique de la mélancolie, trop souvent oublié, qui la rend fascinante. Elle montre un homme soumis à des fluctuations, plus ou moins amples, d’abattement et de bonheur. La normalité se situe dans une sorte de fluctuation douce, alors que la morbidité consiste dans la fréquence et l’extrême amplitude des oscillations, pouvant aller jusqu’à ce qu’on appelle aujourd’hui la psychose maniaco-dépressive.
TDC : Comment le parcours de l’exposition, qui est chronologique, montre-t-il cette ambivalence ?
J.C. On a l’impression que ces fluctuations – qui se succèdent chez un même individu avec des pics et des creux plus ou moins accentués – se retrouvent au niveau des siècles, avec des siècles mélancoliques dépressifs et des siècles mélancoliques maniaques. C’est une interprétation mais en gros le Moyen Âge est un siècle dépressif, où la mélancolie est totalement assimilée à ce que Luther appellera le « bain du diable », l’acedia, les visions mauvaises qui assaillent les moines à l’heure de midi (le démon de midi). Ensuite, il y a les siècles qui considèrent la mélancolie dans sa phase – comme diront en Italie les néoplatoniciens – generosa, la mélancolie « noble », qui irrigue les grand génies, Léonard de Vinci, Michel-Ange, Giorgione, le Titien, tous de grands mélancoliques, et bien d’autres, sans parler des musiciens, au point qu’il y a alors une sorte de vogue, de mode mélancolique. Suit une autre phase de dévalorisation au XVIIe siècle, surtout en France, puis un nouveau regain avec le romantisme, et encore une phase de dévalorisation, très intéressante à observer, à la fin du XIXe siècle, avec la médicalisation de la mélancolie, qui devient vraiment le symptôme d’un état morbide, et par conséquent, si vous êtes diagnostiqué mélancolique, relevant d’un traitement, vous êtes tenu pour un déviant psychique, ce qui conduira à toutes les théories de la dégénérescence qui vont fleurir à la fin du XIXe siècle. Le mélancolique est un dégénéré, donc le créateur lui-même est un dégénéré, et on connaît l’héritage de ces théories dans les années 1930, au point que dans la doctrine nazie la mélancolie est considérée comme la troisième cause de maladie à éradiquer du corps sain de la société : les mélancoliques deviennent des gens à éliminer. Aujourd’hui, en étant un peu provocateur, je dirais qu’il n’est pas certain que cela ait disparu ; j’ai l’impression que nous vivons dans une société très positive, la fameuse « positive attitude », où la mélancolie n’est pas très bien considérée. On est plutôt porté à une attitude anomique, ni abattement ni exaltation, une sorte d’état moyen qui correspond me semble-t-il à la vie de l’homme actuel. D’où les difficultés que j’ai pu rencontrer pour mener à bien le projet de cette exposition. Ce n’était pas dans l’air du temps.
TDC : Ces difficultés ne tenaient-elles pas aussi au fait qu’il s’agissait d’une exposition thématique ?
J.C. Il est certain qu’une exposition thématique est toujours un peu périlleuse à monter, surtout si elle se contente de prendre un thème un peu au hasard et de l’illustrer. Vous pouvez faire une exposition sur le héros, la tristesse, tout ce que vous voulez, c’est infini et cela n’a pas beaucoup de sens, parce qu’on trouve toujours des œuvres pour illustrer n’importe quel thème. Dans le cas de la mélancolie, c’est très différent, parce qu’il s’agit véritablement, dans la tradition de la culture occidentale, de l’humeur même du génie du créateur. Il y a donc une union étroite entre l’histoire de la création en Occident et l’histoire médicale, sociologique de la mélancolie; c’est une seule et même chose ; on peut donc, on a même le devoir de regarder de près cette histoire, qui a d’ailleurs été abondamment étudiée, par de très grands historiens des idées et par de très grands historiens d’art. La bibliographie sur la mélancolie est une des plus riches qui soient. Dans ce cas-là, on a donc véritablement fait un travail d’historien, et non pas le travail arbitraire d’une subjectivité qui prend un thème presque au hasard et essaie de l’illustrer. Et, d’autre part, il ne s’agit pas d’illustrer le thème de la mélancolie, on pourrait le faire par 5000 ou 6000 œuvres possibles. Il s’agit de trouver des chefs-d’œuvre qui fassent la preuve par leur existence même que la mélancolie est l’humeur qui produit le chef-d’œuvre. Alors, si ces œuvres sont dans l’exposition, la démonstration est faite. Ce n’est pas une exposition d’idées, ou illustrant des idées, mais qui montre, qui fait toucher du doigt le mystère de la création.
Savoir +
CLAIR Jean (sous la dir.de). Mélancolie, génie et folie en Occident, catalogue de l’exposition au Grand Palais, 2005. Paris : Gallimard/RMN, 2005. 440 p.

Pour TDC :Guy Belzane.


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