« Un foisonnement créatif »
 
PROFIL
Laurent Le Bon

Diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et de l’École du Louvre, Laurent Le Bon a intégré l’École nationale du Patrimoine au titre de conservateur du patrimoine, puis a exercé au sein de la Délégation
aux arts plastiques du ministère de la Culture. Conservateur au Centre Pompidou- musée national d’Art moderne depuis 2000, il est le commissaire de la grande exposition dada présentée du 5 octobre 2005 au 9 janvier 2006 au Centre Pompidou, puis à la National Gallery of Art de Washington et au Museum of Modern Art de New York.
TDC : Comment définissez-vous le mouvement dada ?
Laurent Le Bon. Je vais répondre simplement : c’est un des grands mouvements d’avant-garde du début du XXe siècle. Dada est fondé sur un esprit et une attitude plus que sur un corpus théorique. Il recouvre une multitude esthétique plutôt qu’une seule ligne plastique directrice. Mais je crois que la plus belle des définitions de
Dada est de dire qu’il est indéfinissable. Il n’y a pas de définition de Dada, il y en a autant que d’individus dada, d’historiens de Dada, de visiteurs dada. C’est une galaxie, une constellation.
TDC : Le mouvement dada est relativement peu connu en France. Pour quelles raisons?
L. L. B. Il est peu connu, comme beaucoup d’autres mouvements d’avant-garde, pour la simple raison que l’histoire de l’art est peu enseignée à l’école. Plus spécifiquement, à cause du poids du surréalisme et d’André Breton, qui pourtant est un acteur fondamental de Dada, mais qui a rompu avec lui après 1922. On a souvent parlé de nihilisme de salon à propos de Dada. Alors que le mouvement est déjà dialectique, dans sa manière d’opérer par la destruction mais surtout par la création, l’un n’allant pas sans l’autre. Si on parle de table rase, de négation dans le mouvement dada, c’est pour mieux reconstruire. Les dadaïstes étaient des jeunes gens cultivés,
avec une connaissance de l’histoire de l’art.
TDC : Quelle est la spécificité de cette exposition?
L. L. B. Dans un premier temps, elle va d’abord nous faire découvrir Dada, puisque qu’il n’a pas été exposé en France depuis 1966 et qu’il y a toute une génération à ne l’avoir jamais vu. Souvent expliqué comme un mouvement qui a détruit certaines valeurs et pratiqué le scandale, cette exposition va montrer un Dada
constructeur, une effervescence créatrice. Il va être présenté sous un jour nouveau parce qu’il sera séparé
du surréalisme alors que la plupart du temps, en particulier aux États-Unis, on le présente comme une préhistoire du surréalisme. En commençant en 1915 et en arrêtant en 1924, nous allons au contraire montrer que Dada a irrigué, initié beaucoup d’autres moments de l’histoire de l’art, comme le constructivisme. En effet, l’histoire de l’art de ces vingt dernières années a pu révéler que Dada entretenait un lien étroit avec le constructivisme, avec un art plus élémentaire, un art plus abstrait.
Cette exposition renoue avec l’aspect pluridisciplinaire des grandes expositions du Centre Pompidou, en présentant tous les médias sur le même plan. Ainsi, dans chaque salle, des ensembles de médias de types différents sont exposés ensemble. Car une revue dada me paraît aussi importante qu’un collage, lui-même aussi important qu’une peinture à l’huile ou qu’un film. Il s’agit d’une exposition, comme on le dit aujourd’hui, multimédia, au sens étymologique du terme. Enfin, une dimension essentielle consiste à placer l’œuvre écrite à l’égal de l’œuvre plastique. Dada est aussi un mouvement littéraire, ce qu’on a un peu oublié. Il y a donc beaucoup à lire dans l’exposition. Tous les grands écrivains dada sont présents, Breton, Tzara, Aragon, les Belges, et aussi les Néerlandais avec Van Doesburg signant sous le nom d’I. K. Bonset.
TDC : Quel a été le parti pris de la scénographie?
L. L. B. Le parcours scénographique n’a pas de plan linéaire : on ne part pas d’un point A pour aller à un point Z, mais on peut dès le départ aller dans plusieurs directions. Il s’agit d’un parcours ouvert, une sorte de grille, à l’image d’un échiquier, composé d’une quarantaine de salles. L’échiquier est d’ailleurs un élément souvent présent dans l’iconographie dada. C’est un jeu fréquemment pratiqué par les dadaïstes. De cette façon, la scénographie tente de garder un peu l’esprit ludique de Dada. La première partie de l’exposition concerne un Dada analytique décomposé. On retrouve des cellules consacrées à des personnages majeurs, comme Hans Arp ou Tristan Tzara. Les femmes sont très présentes : Hannah Höche, Sophie Taeuber-Arp, Elsa Baroness von Freytag-Loringhoven, par exemple. D’autres cellules sont centrées autour de thèmes dada, comme le rôle de la chance et du hasard, de l’assemblage, de la performance, de la typographie. D’autres salles sont consacrées à des moments dada, comme celui de la Dada Messe, la grande foire de 1920 à Berlin, de l’exposition Dalmau en 1922 à Barcelone, des grandes expositions de la saison dada à Paris en 1920 et 1921, etc. La fin du parcours, qui marque le déclin de Dada en 1923-1924, conduit le visiteur dans une grande salle conçue comme un espace libre s’ouvrant sur la vue panoramique de Paris.
Ainsi, cette approche à la fois chronologique, thématique, monographique, ou géographique, fonctionne comme un tressage qui permet de faire un lien entre les différentes cellules. De part et d’autre de ces salles, nous avons ce que l’on appelle la « grande galerie de l’écrit », avec une immense vitrine d’une quarantaine de mètres de long, où sont présentés les trésors de Dada, à lire et à regarder, et de l'autre côté, en parallèle, un couloir de sons pour écouter, notamment de la poésie sonore. Ce qui manque, c’est bien sûr l’aspect de la performance
alors qu’on sait que Dada a essayé de fusionner l’art et la vie. L’exposition tente de combler cette absence, avec une commande à Gilles Grand en coproduction avec l’Ircam, par une évocation contemporaine du fameux poème simultané de Tzara, Huelsenbeck et Janco « L’amiral cherche une maison à louer » lu en public à Zurich en 1916.
Je crois que rarement il y a eu autant de possibilités de faire rêver les enfants. C’est une exposition qui se veut d’abord ludique. Et surtout, pour les parents, les enfants, les professeurs, dans cet immense collage visuel, apparaît une vraie joie de vivre, dans un foisonnement créatif.
TDC : Il semble que beaucoup de techniques et de médias dada soient utilisés aujourd’hui. En quoi, selon vous, ce mouvement est-il proche de nous ?
L. L. B. Dada est sans doute l’un des très rares mouvements d’avant-garde né dans un contexte de tension internationale qui unit plusieurs pays dans un même esprit et surtout, au même moment, les États-Unis et les
pays européens. Même s’il s’est constitué autour d’affinités artistiques entre créateurs isolés, il y a cette volonté de dépasser les frontières. Et le mouvement s’est largement propagé par l’intermédiaire des moyens de communication de masse comme des revues et des tracts. Il existe une « stratégie dada » qui réagit par rapport aux médias de l’époque. Il y avait une très claire affirmation que le langage était fallacieux, trompeur et mensonger dans une société en crise. Ce sont peut-être autant de points communs avec aujourd’hui. Si les dadaïstes travaillaient aujourd’hui, ils utiliseraient le langage SMS ou internet. Le collage, le photomontage sont aussi largement pratiqués dans la création actuelle. Les visiteurs vont découvrir Dada comme un mouvement beaucoup plus construit, plus riche qu’on ne l’a dit, et finalement très contemporain. J’espère qu’ils apprécieront.

Pour TDC : Florence Morat, direction de l'Action éducative et des Publics au Centre Georges-Pompidou.


© SCÉRÉN - CNDP
Créé en octobre 2005  - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.