« Accompagner les artistes à la scène et à l’antenne »
 
PROFIL
Jean-Louis Foulquier
Animateur et producteur à France Inter, fondateur du festival des Francofolies à La Rochelle, il partage sa vie entre la chanson et le cinéma. Avec une quarantaine de films à son actif, il a tourné sous la direction, entre autres, de Bertrand Blier ou Nicole Garcia ; José Pinheiro l’a dirigé au cinéma et dans des téléfilms dont Fabio Montale, aux côtés d’Alain Delon. On le verra sur TF1 dans la saga de l’été, Dolmen.

TDC : Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser à la chanson ?
Jean-Louis Foulquier. Au départ, je faisais du cabaret. La chanson ne nourrissant pas son homme, je me suis fait embaucher au standard de nuit d’Inter Service route où j’ai rencontré un étudiant en médecine du nom de Gérard Klein qui, comme moi, arrondissait ses fins de mois. On faisait les clowns à l’antenne et la direction nous a repérés. On a fini par me donner les moyens de faire l’émission que je voulais, « Studio de nuit », où je pouvais recevoir les artistes que j’aimais et dont on ne parlait jamais. Beaucoup d’artistes connus sont passés par là, comme Higelin, Lavilliers, Balavoine qui venait chanter ses chansons au piano parce qu’il n’avait pas encore enregistré de disque, Renaud qui y a fait sa première radio, Jonasz et tous les autres qu’on a appelés « la bande à Foulquier ». Le succès m’a permis d’obtenir un créneau horaire plus raisonnable avec « Y’a d’la chanson dans l’air » ou « Saltimbanques ». Aujourd’hui, « Pollen » et « TTC » (Tous talents confondus) ont pris le relais.
À « TTC », on reçoit entre 300 et 400 cassettes et CD par an. Mes collaboratrices, qui me connaissent bien, procèdent à une première écoute en fonction de ce qu’elles savent de mes goûts et en sélectionnent une cinquantaine dont je retiens une dizaine. Il n’y a pas de critère palpable ; seul compte le petit frisson. Je suis un trait d’union. J’ai la possibilité de faire connaître des gens qui ont du talent, qui « paient comptant », des artistes qui ont quelque chose à transmettre et ne font pas de la chanson en conserve.
TDC : Vous faites un peu le même travail qu’un directeur artistique comme Jacques Canetti.
J.-L. F. Exactement. Ou bien Claude Dejacques ou encore Jean-Michel Boris. Sans aucune prétention, je me classe dans cette famille et j’y tiens. Pas obligatoirement du point de vue de la découverte mais plutôt de l’émotion et pas du marketing. Je ne m’intéresse pas à l’avenir d’un produit mais au potentiel artistique d’un chanteur. Mon souci est de trouver les moyens de l’accompagner.
TDC : Comment est né le projet du festival des Francofolies ?
J.-L. F. De plusieurs concours de circonstances. Le Printemps de Bourges avait abandonné France Inter pour Europe 1 et le directeur de France Inter, Jean-Pierre Farkas, voulait une vitrine pour la station (mais ils n’ont pas suivi comme producteur). Lors d’un voyage au Québec, j’ai vu que, contrairement à nous, on savait monter un grand spectacle pour un budget moyen. C’est ainsi que j’ai eu l’idée de ce festival que je voulais francophone. Étant originaire de l’île de Ré, j’ai rencontré le maire de La Rochelle, Michel Crépeau, et on a décidé de tenter l’aventure, même si ce n’était que pour une saison ; l’histoire dure depuis 20 ans. France Inter participe sous forme de droits versés pour les autorisations de rediffusion à l’antenne.
Ce qui compte, c’est de mettre en place un système cohérent pour accompagner les artistes à la scène et à l’antenne. Certains passent d’abord par les Chantiers de formation où des chanteurs, déjà en voie de professionnalisation, sont pris en main durant une semaine par une équipe pour les aider à placer la voix, à travailler la présence scénique, etc. Une remise en forme un peu comme une cure de thalasso-thérapie. On en repère quelques-uns qui sont programmés sur une petite scène du festival ; puis, l’année suivante, selon le succès, sur une scène plus importante. S’ils ont fait un disque, on les invite à « TTC ». Quand les retours sont bons, ils ont de fortes chances de faire « Pollen » et ensuite une grande scène des Francofolies ou de passer à la télévision, à l’époque de « Captain café ». Cela a été le parcours de Cali sur 3 ans ; il a été repéré par un producteur au cours du festival.
TDC : Quelle est la spécificité des Francofolies de La Rochelle par rapport à d’autres festivals ou à un concert plus classique ?
J.-L. F. C’est un festival francophone, pari de départ qu’on a tenu. Le Printemps de Bourges programme des artistes internationaux, les Vieilles Charrues s’appuient sur un principe d’économie solidaire et locale. Le point commun, c’est le rassemblement qui permet au spectateur de voir de nombreux artistes pour une somme modique, alors que les concerts habituellement sont très chers. Pour pouvoir proposer des tarifs abordables, on a tenu le pari des trois tiers : un tiers de subventions, un tiers de bénéfice sur la billetterie et un tiers de sponsors. Aujourd’hui, on exporte le principe et l’esprit du festival. À Montréal, les Francofolies existent depuis 15 ans, totalement gérées par les Québécois. C’est la même chose en Belgique depuis 11 ans. On a fait des manifestations ponctuelles, parfois plusieurs années de suite, comme à Berlin, en Bulgarie ou au Japon par exemple. On apporte une programmation francophone clé en main. Mais cela devient de plus en plus difficile.
TDC : Vous êtes aussi à l’initiative des Enfants de la zique ; de quoi s’agit-il exactement ?
J.-L. F. C’est le versant pédagogique de ma démarche, né d’un autre concours de circonstances. J’en avais assez de voir France Inter ne se déplacer que pour aller à Cannes ou à Deauville et, en même temps, tenir des propos de radio populaire. Un soir, lors d’une émission réalisée en banlieue, un jeune homme, environ 14 ans, est venu discuter avec moi. Il ne connaissait pas Lavilliers, Brassens n’en parlons pas, Enrico Macias était le seul un peu connu par les parents. J’ai pris conscience que tout un pan de la chanson était menacé de disparition ou réservé à une élite. Il fallait donc trouver le moyen de faire entrer la chanson à l’école, auprès des plus jeunes. J’en ai parlé à un ami enseignant. Ainsi, on a monté le projet. Un jour, dans les couloirs de Radio France, j’ai rencontré François Bayrou, à l’époque ministre de l’Éducation nationale. Il m’a parlé de sa passion pour la radio ; je lui ai parlé du projet et très vite il nous a donné les pistes pour obtenir les autorisations, négocier le passage par les fourches caudines du ministère. Aujourd’hui, on a le soutien du CNDP.
TDC : Quels en sont les principes et à quel public s’adressent les Enfants de la zique ?
J.-L. F. On choisit un thème et une cinquantaine de chansons parmi lesquelles on en retient une dizaine. Puis on prépare des textes de présentation par rapport au thème pour monter une émission de radio. On offre de nombreuses pistes ludiques (CD et cahier pédagogique). C’est une façon de transmettre l’idée que la chanson appartient à notre patrimoine culturel. On peut passer par les bêtises que les jeunes entendent sur leurs stations habituelles pour les conduire à autre chose. Pour le premier numéro, on était parti de MC Solar en expliquant pourquoi il est un peu le fils de Gainsbourg (qu’on leur fait écouter). On parle des rythmes, etc., pour arriver à J’ai la rate qui se dilate et terminer avec une chanteuse québécoise, Mary Travers, dite La Bolduc, qui chante « J’ai un cheveu sur le bout de la langue qui m’empêche de turlurter » et qu’on peut considérer comme la créatrice du rap sans le savoir. Une fois qu’ils ont rigolé sur « turluter », on peut leur parler du Québec et de sa culture, de l’accompagnement avec les cuillères, etc. Maintenant, parallèlement aux chantiers pour les artistes, on organise des chantiers pour les enseignants – une occasion pour eux de se frotter au monde du spectacle.
TDC : 20 ans après la création du festival des Francofolies, quel regard portez-vous sur le paysage de la variété française ?
J.-L. F. Au départ, un festival de chansons françaises, marginal, qui réunissait les auditeurs, 20 000 personnes, passait pour ringard ; je l’ai appelé Francofolies pour insuffler le sens de la fête. La génération des années 1970 a été balayée dans les années 1980 avec la libération des radios libres qui n’ont pas respecté les quotas et le cahier des charges qui interdit le réseau et les régies publicitaires. NRJ met 50 000 gamins dans la rue et l’État recule. Ils proposaient aux auditeurs de juger un artiste en 13 secondes d’écoute. On est tombé dans la musique à consommer et la sophistication, c’est les années Monsieur Propre. L’introduction du métissage avec des artistes comme Manu Chao et la Mano Negra fait enfin évoluer les choses et marque un tournant avec une chanson plus contestataire qui retrouve le poids des mots, longtemps évacués par la primauté du rythme. Sanseverino, Delerm, Bénabar ou Jeanne Cherhal ne seraient jamais passés à l’antenne dans les années 1980. La génération actuelle se reconnaît aussi bien dans Léo Ferré, Nino Ferrer ou même Michel Delpech. Keren Ann écrit pour Salvador ; les Le Forestier, Souchon, Lavilliers, Higelin poursuivent leur carrière à côté des jeunes, et les publics se mélangent.
TDC : Pensez-vous que les « Star Academy » et autres « Pop-star » soient un danger pour la chanson ?
J.-L. F. Je ne crois pas. Le public qui suit ces émissions ne s’intéresse de toute façon pas à la chanson. À certains égards, elles remplacent les radio-crochets d’autrefois. La télévision avec ses dérives n’est pas une menace. Les vrais problèmes sont, d’abord, les nouvelles dispositions officielles qui font gagner plus d’argent à ceux qui n’en ont pas besoin et moins à ceux qui en ont besoin, ensuite la question du piratage et, troisièmement, l’augmentation générale des coûts de production. Aujourd’hui, un seul guitariste touche un cachet équivalent au prix de la sonorisation d’un concert des Beatles dans les années 1960, sans parler du budget exorbitant de transport du matériel et des infrastructures. Et pourtant, les salles sont pleines et le spectacle vivant ne s’est jamais aussi bien porté.

Pour TDC : Corinne Denailles


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