« Interroger les pratiques en littérature à l'école »
 
PROFIL
Danielle Dubois-Marcoin
Maître de conférences en arts du spectacle et responsable de l’équipe Littérature et enseignement. Auteure de travaux sur le théâtre de jeunesse et sur les robinsonnades.
Claude Le Manchec
Docteur en sciences du langage et chargé de recherche à l’INRP dans l’équipe Littérature et enseignement. Auteur d’études sur l’album, le récit et l’oral.
Christa Delahaye
Docteur en littérature de l’université Paris-XIII et chargée de recherche à l’INRP. Ses champs de recherche sont la littérature de jeunesse et la didactique de la lecture littéraire.
TDC : Quelle est la nature de l’expérience conduite par l’INRP et dans quel cadre s’inscrit-elle ?
INRP. Il s’agit d’une nouvelle recherche sur « littérature et enseignement », qui se déroule sur deux années, de septembre 2004 à juin 2006. Conduite sous la direction de Catherine Tauveron, une précédente recherche sur la question « Lire la littérature, pourquoi et comment ? » concernait uniquement l’école primaire. Cette fois-ci, il s’agit de mettre en dialogue, pour les interroger, les pratiques en littérature à l’école, de la maternelle au lycée et même à l’université.
TDC : Quels en sont les principes, les modalités et les objectifs ?
INRP. Nous ne menons pas une enquête reposant sur des déclarations d’enseignants mais bien sur une confrontation de pratiques effectives d’enseignement. C’est pourquoi nous avons proposé à tous ceux qui participent à cette recherche de mettre en œuvre dans leur classe la lecture d’un même texte d’Andersen, « La petite sirène », afin de pouvoir établir plus aisément des comparaisons. Dans un deuxième temps, chacun pourra faire lire soit un autre conte du même auteur, soit un texte qui entre en résonance d’une manière ou d’une autre
(dans le cadre d’une mise en réseau) avec « La petite sirène ».
Nous avons constitué plusieurs équipes régionales composées d’enseignants de tous niveaux et de formateurs (professeurs d’IUFM, conseillers pédagogiques) qui se réunissent à différentes étapes du travail et qui échangent à partir de leurs pratiques et observations, à partir aussi de différents témoignages collectés (journaux de bord, enregistrements de séquences, transcriptions de dialogues au sein de la classe, écrits, dessins d’élèves, etc.). Nous regroupons et formalisons ces analyses dans le cadre de réunions nationales. Une soixantaine de classes, au moins, sont concernées et autant d’enseignants débutants ou chevronnés.
Dans le cadre de notre démarche qui associe recherche et formation, nous souhaitons aborder les questions suivantes aux différents niveaux de notre enseignement : quelles sont les pratiques effectives de lecture et d’appropriation des textes littéraires à l’heure actuelle ? sur quelles représentations de la littérature et de son enseignement s’appuient-elles ? quels types d’approches, quels exercices, quelles modalités d’évaluation les enseignants proposent-ils à leurs classes ? dans quelle mesure les contraintes institutionnelles (programmes, textes officiels, préparation aux examens) déterminent-elles les pratiques ? comment les élèves reçoivent-ils ces propositions ? quels profits en tirent-ils dans le cadre de leur formation intellectuelle, culturelle et humaine ?
Il s’agit en réalité de conduire une réflexion sur l’enseignement continué de la littérature dans notre système : comment l’école participe-t-elle à la constitution progressive du sujet lecteur, un être singulier qui se situe à la croisée de cultures diverses et souvent contradictoires ou simplement concurrentes ? Cette étude des pratiques de lecture de littérature en France fera l’objet d’une comparaison avec ce qui se passe dans les établissements scolaires à l’étranger (Danemark, Allemagne, Italie, Angleterre, Québec, Maroc, etc.).
TDC : Selon quels critères avez-vous choisi l’écrivain danois Hans Christian Andersen ?
INRP. « La petite sirène » d’Andersen fait partie du patrimoine partagé par tous ou, plus précisément, tout le monde a le sentiment de connaître cette histoire, du fait des adaptations sous forme d’albums et surtout de dessins animés, tout particulièrement celui de Walt Disney. Mais peu de gens ont effectivement lu le texte d’origine, y compris chez les enseignants, probablement parce qu’on le rattache au domaine de la littérature de jeunesse, encore peu légitimé. Il figure pourtant sur les listes d’ouvrages conseillés pour l’école et le collège.
À la fois conte folklorique et texte d’auteur, ce récit a un statut ambigu : ancré dans la tradition mythologique scandinave et celle du christianisme, il s’inscrit en même temps dans un contexte culturel, historique et géographique marqué (celui du romantisme de l’Europe du Nord) ; il est sous-tendu par une dimension à la fois symbolique, métaphorique et autobiographique susceptible de rencontrer lecteur et auditeur de tout âge et de toute condition. Andersen est avant tout un conteur, qui sait installer des univers, des personnages-figures et des situations qui font impression (à tous les sens du terme) sur l’imaginaire. « Il nous fait voir » disent les élèves : ses descriptions, celles de la traversée des éléments des fonds sous-marins aux hauteurs éthérées, installent effectivement l’impression de « visions », au sens théâtral et sacré. La figure de la petite sirène elle aussi tient plus du sacré que du merveilleux ou même du religieux : sa trajectoire, telle qu’elle est dessinée, est une forme de ritualisation sacrificielle de la naissance à soi en tant qu’individu (doué de désir et d’amour) jusqu’à la mort, c’est-à-dire le retour à la confusion avec le cosmos. Elle (re)devient écume, ensemble instable et provisoire de particules d’air et d’eau, après son éphémère passage sur terre. Cette transfiguration du destin humain parle aux enfants autant qu’aux adultes. C’est un texte d’une grande force poétique, qui engage le lecteur, un texte susceptible par conséquent de faire sauter un certain nombre de verrous qui contiennent notre enseignement de la littérature dans des modes d’approche souvent trop formels et uniquement descriptifs, c’est pourquoi nous l’avons retenu dans le cadre de notre recherche.
TDC : Quelles spécificités du conte choisi et de sa réception ont émergé de l’expérience ?
INRP. La réception de « La petite sirène » dans les classes dépend, avant tout, des choix pédagogiques, d’autant que l’auteur situe son œuvre dans un certain rapport aux normes d’un genre qu’il transforme subtilement.
D’abord, les marques d’oralité laissées à l’ouverture du conte sont remarquées et appréciées, ainsi que la récurrence de certains motifs et le choix de personnages (sorcière, roi, princesse, etc.) appartenant à une filière populaire. Par ailleurs, pris par une forme d’identification admirative, les élèves adhèrent facilement au texte et se mettent à discuter du destin du personnage principal. En effet, par un léger mais essentiel décalage par rapport à des récits plus traditionnels présents dans les folklores scandinaves, Andersen invente un personnage de « petite » sirène. Par là même, il lui attribue un destin fait à la fois de désirs et d’ambitions qui prennent la forme d’une suite d’étapes d’un véritable récit d’initiation qui suscite l’émotion et la réflexion des enfants et des adolescents.
La résistance de cette œuvre d’Andersen aux canons génériques et esthétiques, auxquels sont habitués les élèves à travers des récits souvent édulcorés, entraîne certains enseignants à changer leurs pratiques et à mettre en place d’autres modalités de travail, notamment en faisant alterner des écrits d’invention et des écrits de travail (sous la forme d’un carnet de lecture, par exemple) ou en sollicitant les arts plastiques et le théâtre. De fait, face à des élèves parfois fascinés par ce texte étonnant, les enseignants sont conduits à reconsidérer les enjeux d’un discours d’analyse habituellement très prégnant : « La petite sirène » met en difficulté certains outils issus de la narratologie (schéma actantiel, schéma narratif, etc.) et amène finalement à s'interroger sur ce qui est attendu d’une lecture littéraire en classe.
Si la trame narrative est en partie connue grâce au dessin animé de Walt Disney (ce qui peut constituer une aide), pour construire leurs propres images mentales, les élèves s’appuient toutefois sur les descriptions posées à l’ouverture du conte. Le texte, ainsi redécouvert, fait l’objet de réappropriations interprétatives, à l’oral ou à l’écrit, qui s’inscrivent dans tout un cheminement culturel favorisant à la fois des jugements esthétiques mais aussi moraux, spirituels (qu’est-ce qu’une âme ? qu’est-ce qui nous attend après la mort ?) et, pour tout dire, philosophiques.
Savoir +
Le paradoxe du lecteur
DUBOIS-MARCOIN Danielle, LE MANCHEC Claude, DELAHAYE Christa.
Le Français aujourd’hui, n° 150, 2005.

Pratiques orales de la langue au cycle 3 et en 6e : séquences didactiques
LE MANCHEC Claude.
Paris : Delagrave / Toulouse : CRDP de Toulouse, 2005.

Lire la littérature à l’école élémentaire, pourquoi et comment
TAUVERON Catherine (sous la dir. de), DUBOIS-MARCOIN Danielle (contribution).
Paris : Hatier, 2002.

Les rêveries géographiques de François Place
TRAMSON Jacques (sous la dir. de).
In Du livre au jeu : points de vue sur la culture de jeunesse ; mélanges pour Jean Perrot.
Paris : L’Harmattan, 2003.

Pour TDC : Corinne Denailles


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