« Orphée, l’enchanteur à la lumière du soleil »
 
PROFIL
Jean-Pierre Vernant

Agrégé de philosophie en 1937, il a enseigné à Toulouse jusqu’en 1948. Durant la guerre, il a été chef des Forces françaises de l’intérieur (FFI) du sud-ouest de la France, sous le pseudonyme de Colonel Berthier. Philosophe, historien, linguiste, anthropologue, il sera chargé de recherches au CNRS (1948-1957), directeur d’études à l’École pratique des hautes études (1957-1975), fondateur et directeur du Centre de recherches comparées sur les sociétés anciennes; professeur au Collège de France (1975-1984), titulaire d’une chaire d’études comparées des religions antiques, il en est aujourd’hui professeur honoraire.

TDC : Dans quelles conditions un personnage légendaire accède-t-il au statut de mythe ?
Jean-Pierre Vernant. Le mythe en soi n’existe pas; il y a des récits qui, pour des raisons historiques et sociales, ont constitué pour les Grecs l’arrière-plan de leur histoire (le mot « mythos » est grec). Au départ, les historiens et les mythographes sont les mêmes personnes. Les Anciens faisaient remonter l’histoire d’Athènes à la querelle de Poséidon et d’Athéna jusqu’à ce que Thucydide juge ces histoires bien trop vieilles et inaptes à faire l’objet d’un véritable travail d’enquête. L’historien ne doit prendre en compte que des événements dont on a au moins entendu parler par des témoins visuels. Ces récits sont donc rejetés, non pas comme irréels, mais parce que trop lointains. À l’époque hellénistique, on relit, on critique, on annote les textes; on écrit aussi des résumés mythologiques, comme la Bibliothèque d’Apollodore (IIe siècle av. J.-C.), qui rassemblent les mythes dans un ordre chronologique et fixent les récits légendaires qui étaient à l’origine transmis oralement. Certains nous sont parvenus grâce à Homère (VIIIe siècle av. J.-C.) et aux Tragiques du Ve siècle av. J.-C.: Eschyle, Sophocle, Euripide. Ils ont été modifiés par chaque génération, transformés en thèmes tragiques, sans valeur historique, selon la fantaisie des poètes. Pindare les arrangeait pour faire bien dans le décor poétique. Le récit mythologique revêt en général une valeur esthétique, sociale et politique; celui de Thésée à Athènes sert à justifier la politique de la ville aux yeux des contemporains. Il ne faut pas chercher une symbolique universelle; chacun attribue aux mythes le sens qu’il veut.

TDC : Quelle place Orphée occupe-t-il dans la mythologie grecque ?
J.-P. V. C’est un mythe à certains égards marginal. Originaire de Thrace, Orphée est considéré par les Grecs de l’époque classique comme un peu barbare sur les bords. La tradition occidentale ultérieure fera de lui un poète mais les Grecs voient davantage que nous la dimension religieuse de son chant poétique. La poésie légendaire avait, à cette époque, pour fonction de transmettre la mémoire des exploits des ancêtres pour rendre présents les hauts faits du passé. Avec Orphée, c’est différent; on ne le voit pas chanter dans les banquets d’Olympie ou de Delphes mais en pleine nature; son chant à dimension surnaturelle est un enchantement à proprement parler, où il entre de la magie; s’il charme les bêtes sauvages par la musique de sa lyre, il est essentiellement une voix; son chant a une efficacité cosmique.
Il a joué un rôle important dans l’expédition des Argonautes partis à la conquête de la Toison d’or. Jason a rassemblé l’élite des guerriers grecs pour cette expédition aux confins de la Colchide. Il a appelé Orphée pour déjouer les risques qui ne relèvent pas de la force physique ni de la violence guerrière. Orphée neutralise les éléments et remplit les oreilles des guerriers de son chant pour faire obstacle à celui des sirènes. Il a permis la réussite de l’expédition. Par ailleurs, et de manière assez complexe, Orphée est aussi lié au berger Aristée (aristeia signifie « perfection », « valeur »), l’homme au miel.

TDC : Y a-t-il un rapport avec l’expression « lune de miel » ?
J.-P. V. Certainement. Pour les Grecs, il y avait une période de délices dans les relations amoureuses sous le sceau du miel. Dans les rituels du mariage, la mariée mangeait des fruits qui la plaçaient dans l’espace temporel des douceurs. Parce que Perséphone a accepté d’Hadès un pépin de grenade, elle ne devrait plus remonter à la lumière mais un petit arrangement divin permettra qu’elle chemine entre les deux mondes.
Eurydice a fui Aristée, un homme honnête jusque-là sans reproche qui la poursuivait de ses avances. La nymphe, piquée dans sa course par un scorpion, ou un serpent, meurt et la voilà chez Hadès. En punition, Aristée voit toutes ses abeilles mourir, symbole de son écart de conduite.

TDC : Quel sens symbolique pouvons-nous attribuer à la descente aux Enfers et au thème du regard ?
J.-P. V. Orphée est l’enchanteur à la lumière du soleil. Sa bien-aimée se retrouve dans le monde de la nuit d’où l’on ne revient pas. En principe, la magie d’Orphée ne peut pas opérer au royaume des Enfers, mais, comme Héraclès, Thésée, Dionysos, il y descend, et c’est la grande épreuve initiatique, cruciale et décisive puisqu’en principe impossible. Cette frontière est la plus infranchissable qui soit pour ces héros qui ont l’habitude de franchir les limites. Orphée séduit Cerbère. La mortelle Eurydice, qui les a émus, reçoit d’Hadès et de Perséphone, immortelle au pays des morts, l’autorisation de remonter à la lumière, à la condition que l’on sait. Soudain pris d’une crainte qu’on l’ait trompé, Orphée, au seuil du monde des vivants, se retourne et il n’y a personne.
Cette injonction de ne pas se retourner peut évoquer l’idée du retour sur le passé. On trouve souvent cette consigne grecque. Par exemple, quand Cronos mutile son père Ouranos, il jette derrière lui le sexe tranché sans se retourner. S’il se retourne trop tôt, Orphée fait d’Eurydice un être dont la réalité consiste, comme pour tous les vivants, à être vue; il détruit le sens de l’épreuve et brouille les règles du jeu universel. Il ne pourra voir Eurydice que quand elle-même sera devenue visible. Être vivant c’est voir et être visible. Au-delà du fait que cela relève d’un interdit religieux, les dieux ne veulent pas être vus. Au Ve siècle, les Grecs comprenaient cette obligation religieuse mais surtout ils savaient fondamentalement qu’exister c’est voir et être vu; les morts sont définis comme des êtres sans visage. Si Eurydice a un visage, elle n’appartient plus au monde des morts. Nous savons aussi cela mais pas avec la même densité que les Grecs à cette époque.

TDC : Qu’appelle-t-on l’orphisme ? En quoi ce mouvement était-il précisément lié à Orphée ?
J.-P. V. C’était une secte religieuse, en partie liée aux Pythagoriciens et au « dionysisme », se réclamant de l’Orphée prêtre, l’initié aux mystères d’Éleusis qui aurait rapporté des secrets des Enfers. Pour eux, Orphée était bien plus que le poète qui accompagna les Argonautes. Les Orphiques passent pour des gens du livre (nous savons que des poèmes théogoniques orphiques sur la création du monde ont existé) alors qu’en Grèce il n’y a pas de livre sacré. Ils prennent le contre-pied des modes de vie et de religiosité de leurs contemporains; ils ne portent pas certains tissus, ils sont végétariens et se font enterrer à part. Leur théologie est fondée sur le refus d’un des actes centraux de la religion grecque, le sacrifice des animaux. Empédocle et les Pythagoriciens disent que tuer un animal c’est manger ses ancêtres.
Dans la cosmogonie d’Hésiode, le chaos est premier, puis un monde organisé apparaît, par différenciation, avec une suite de générations de dieux. Chez les Orphiques, c’est l’inverse. Le monde unifié, l’œuf cosmique, se disloque, puis vient une série de dieux jusqu’au drame vécu par le dernier dieu, Dionysos enfant, tué et découpé en rondelles par les Titans. Ils le mangent dans une opération culinaire qui inverse les règles du sacrifice habituel; ils mettent d’abord sa chair à bouillir dans un chaudron, puis l’embrochent et la réduisent en cendres. Zeus, scandalisé, les foudroie et reconstitue le corps de Dionysos. De ces cendres naissent les hommes qui ont ainsi, dans leur nature, une part titanesque et une part diony-siaque. L’homme doit rejeter sa part titanesque et se réunifier dans le divin, de même que Dionysos disloqué a été réunifié.
Tout comme Dionysos, Orphée sera massacré et découpé en rondelles par les femmes thraces (ou les Bacchantes, furies, compagnes de Dionysos) dont il a déchaîné la fureur jalouse. Il devient ce qu’il a toujours été: une voix. La tête, souvent présentée les yeux fermés, est une tête qui chante.

TDC : Disposons-nous de preuves de l’existence des Orphiques ?
J.-P. V. La découverte du papyrus de Dervéni, porteur d’allusions à des textes orphiques, en a attesté l’existence. Les morts portaient un collier aux lamelles d’or où figuraient des inscriptions qui faisaient office de carte routière du monde infernal. En se rendant purs, grâce au signe de reconnaissance qu’ils portent sur eux, ils se fondent dans l’unité du divin. On a trouvé des graffitis où l’on voit un Dionysos de résurrection après la mort. On peut y lire « Vie. Mort. Vie. » ou « Illusion. Vérité. » Les Orphiques vivaient leur conviction en rapport avec Dionysos et, philosophiquement, se référaient à un passage de la vie à la mort, où on laissait les mensonges de la vie pour la vérité.
Platon en parle comme des mendiants, des charlatans, des guérisseurs mais il s’en inspire pourtant pour raconter la destinée des âmes. C’est la même chose en ce qui concerne le « dionysisme » qui évoque à la fois un paradis et un monde de sauvagerie.

TDC : L’orphisme a-t-il influencé le christianisme ?
J.-P. V. Sans aucun doute: on voit parfois Orphée représenté en croix. Les chrétiens, comme les Romains, empruntent beaucoup à la Grèce. La théologie officielle se construit sur les concepts philosophiques grecs; la dimension mystique du « dionysisme », des Pythagoriciens ou des mystères d’Éleusis a été source d’inspiration pour les Pères de l’Église, ce qui ne les empêchait pas, en même temps, de condamner ces mouvements en raison de leur paganisme. Ils s’inscrivent contre et en continuité.

Pour TDC : Corinne Denailles


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