« La frontière entre l'information et la communication est désormais très floue »
 
PROFIL
Jacques Gerstlé

Professeur au département de sciences politiques de l’université de Paris-I Panthéon-Sorbonne, Jacques Gerstlé est en charge du DESS en communication politique et sociale. Par ailleurs membre du Centre de recherches politiques de la Sorbonne (UMR-CNRS), il vient d’achever dernièrement une synthèse qui interroge l’évolution des conceptions de La Communication politique (Colin, 2004).
TDC : François Mitterrand disait que la communication est un exercice délicat : il s’agit d’être médiatiquement toujours visible sans être jamais omniprésent. Où s’achève la communication ? Où commence la propagande ?
Jacques Gerstlé. En bon président tacticien, François Mitterrand savait qu’il faut être médiatiquement présent pour que les citoyens puissent lui imputer les bienfaits de son action. Mais aussi que l’imputation ne doit jamais être totale, car l’exécutif ne réussit jamais tout ce qu’il entreprend. La difficulté alors est d’être visible « à point nommé ». Ainsi lui attribue-t-on les bénéfices de l’action politique, laissant à d’autres les échecs ou les insuccès. Ici manipulée de façon stratégique, cette communication n’a cependant rien à voir avec la propagande « pure ». Celle-ci empêche en effet, à travers des logiques symboliques et matérielles, toute pluralité politique. Les alternatives démocratiques écartées, elle assoit sa domination en l’institutionnalisant. Actuellement, toute propagande est à décoder sur le fond d’une dialectique entre la communication contrôlée par les acteurs politiques et l’information des médias avec lesquels ils « négocient » en permanence l’interprétation des situations politiques. Bref, la frontière entre l’information et la communication est désormais très floue. L’information n’est pas un transfert strict de connaissances. Relayant des jugements, comment prétendrait-elle à la neutralité ? Elle génère des effets politiques, ce qui, en un sens, la rapproche des formes de communication stratégique, donc de la propagande.
TDC : De de Gaulle à Chirac, quelles sont les grandes lignes d’évolution de la stratégie de communication des présidents de la Ve République ?
J. G. De Gaulle et Pompidou illustrent des formes relativement traditionnelles de propagande d’État. Grâce au monopole de l’ORTF, ils utilisent la télévision pour, officiellement, faire entendre « la voix de la France » (Pompidou). Reste que, sous couvert de cet argument, le président alors en exercice plaide sa propre cause. Avec Valéry Giscard d’Estaing apparaît une rupture. Sa campagne électorale de 1974 démontre une évidente modernisation, « à l’américaine », des moyens de communication : marketing et publicité y prennent de l’ampleur. Mitterrand pour sa part est devenu un « expert » en la matière. Il a principalement fait usage du pouvoir de la parole, typique d’une trajectoire professionnelle d’avocat et d’une génération d’hommes politiques formée sous la IVe République. Quant à la communication très circonstanciée de Jacques Chirac, c’est, conformément à mon propos initial, une interpénétration complexe entre volonté d’informer objectivement et nécessité de communiquer discrètement.
TDC : Cathodique rime avec politique et opinion publique, depuis le milieu des années 1970. Dans cette relation triangulaire, qui influence qui ? Et comment mesurer cette influence ?
J. G. Il y a dans cette image du « triangle » une part de superficialité. C’est faire peu de cas de la complexité du fonctionnement de nos sociétés postmodernes. Pour l’exactitude, disons que politiques, médias et opinion se mettent en situation de « co-production » du spectacle politique. Les professionnels de la politique jouent leurs rôles ; les sondages donnent les réactions du public qui assiste à la représentation ; les médias, enfin, retransmettent ces réactions. Encore une fois, les organes d’information ne se contentent pas de refléter la réalité : pour une large part même ils la créent. Dans l’esprit du public, très souvent la politique n’a pas d’autre existence que médiatique. Va-t-on encore aux meetings ? On les regarde à la télévision. À quoi il faut ajouter le déficit de légitimité dont souffrent les hommes politiques. Résultat : le public transfère sa confiance du politique vers le médiatique. Quant à mesurer l’influence des médias sur l’opinion publique, encore faut-il savoir ce que recouvre cette expression. S’agit-il de l’opinion mobilisée (celle qui est active dans un conflit) ? Ou bien de l’opinion perçue (celle qui paraît majoritaire) ? S’agit-il de l’opinion latente (celle qu’anticipent les politiques lors d’une échéance électorale) ? Ou bien est-il question de l’opinion efficace (celle qui concerne des problèmes clairement identifiables) ? Pas si simple… Évaluer l’influence des médias, soit. Mais il y a lieu de savoir au préalable de quelle opinion on parle. Néanmoins il n’est pas faux de penser qu’un « climat » d’opinion est instauré par les médias, lesquels sont dans une position de subordination à l’égard du politique. Sachant cela, il s’agit, plutôt que d’une relation triangulaire, d’une chaîne de dépendance.
TDC : Quels arguments pouvez-vous opposer au grief, souvent avancé contre internet, de générer des dérives d’ordre propagandiste ?
J. G. J’ai des raisons de penser que ce point de vue est raisonnable. À la différence des médias de masse, internet est sollicité par l’individu. Si les médias envoient des messages en direction d’un public hétérogène et anonyme, internet, en revanche, suppose une démarche active de la part de l’internaute en recherche d’informations précises. Ceci défini, il n’est pas indifférent de noter que souvent, et ce à cause de mécanismes psychosociologiques, l’individu ne retient que les informations qui confirment son modèle cognitif et affectif du moment. Autrement dit, là où les médias assuraient un « lissage » tout relatif du discours, une certaine neutralisation de la communication, internet au contraire peut favoriser des messages très partisans non édulcorés. Une autre raison aggrave encore ce diagnostic : outre la fiabilité incertaine des informations circulant sur internet, il est difficile d’exercer un contrôle sur leur diffusion.
TDC : En nos pays démocratiques, diriez-vous que le travail de persuasion des médias est une sorte de propagande douce…
J. G. Si je suis proche de cette vision, je tiens à préciser, à cet égard, que la douceur de la propagande tient à sa seule invisibilité. Pour diffuser son message, une cause est tributaire des médias. Par ailleurs, ne perdons pas de vue la « propagande inavouée », pour reprendre la formule de Piemme. Ainsi désigne-t-on idées, messages et représentations que les œuvres de fiction, on tend à l’oublier, véhiculent sans ostentation politique déclarée.
TDC : En tant que spécialiste, quelles observations pouvez-vous faire sur le déroulement des dernières élections américaines ?
J. G. Sans doute les rapports entre la politique et les médias y sont-ils plus que jamais ambigus et troubles. Il n’en reste pas moins qu’un minimum de coopération des protagonistes est de toute façon indispensable au bon déroulement du spectacle électoral. Conflits ou collusions entre les journalistes et les candidats, la complexité de leurs rapports interdit de trancher intégralement. Ce qui est certain, c’est le poids, considérable, de l’argent dans les campagnes électorales américaines, qui est, en comparaison de la France, sans égal. Sait-on que près de 4 milliards de dollars ont été dépensés en 2004 pour les élections ? Aux États-Unis il faut, pour récolter des fonds, être médiatiquement visible. Or, si vous n’êtes pas en mesure d’acheter du temps d’antenne, la logique publicitaire ne joue pas à plein. Cette fois, c’est à juste titre que l’on peut, à propos des campagnes électorales américaines, parler de triangle : argent, médias et candidats en sont les trois sommets.

Pour TDC : Anthony Dufraisse


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