« Être curieux, c'est prendre soin du monde »
 
Érik Orsenna, navigateur littéraire, est un lecteur assidu de Jules Verne. Les deux écrivains partagent cette même gourmandise immodérée du savoir et du rêve.

PROFIL
Érik Orsenna

Conseiller d’État, écrivain membre de l’Académie française et président de l’Observatoire national pour la lecture, il a reçu le prix Goncourt en 1988 pour son roman L’Exposition coloniale. Navigateur amateur et passionné, il a participé au projet de l’association Portes d’Afrique, une aventure qui allie mer et littérature pour porter un nouveau regard sur l’Afrique. Il est président du Centre de la mer Corderie royale à Rochefort. On peut prendre de ses nouvelles en naviguant sur son site conçu comme une carte géographique.
Web www.erik-orsenna.com/
TDC : Quels liens y a-t-il entre Jules Verne, Julien Gracq et vous ?
Érik Orsenna. Ce n’est pas par hasard que j’ai emprunté mon pseudonyme, Orsenna, au nom de la vieille ville du Rivage des Syrtes de Julien Gracq. Plus les années passent, plus je me sens géographe, comme Gracq qui s’est, par ailleurs, intéressé de très près à Jules Verne. Les faux hasards de la vie m’ont fait élire à l’Académie française au fauteuil de Jacques-Yves Cousteau. Je navigue depuis toujours. J’ai passé mon enfance dans l’île de Bréhat et je crois que la Bretagne m’a fait. Le sentiment magique de l’éphémère et le mystère liés à l’île, aux marées faisaient rêver le petit Parisien que j’étais. Depuis toujours, j’ai deux passions : le savoir et la mer. On retrouve très vite Jules Verne au cœur de tout ça ; d’abord à travers la passion de la lecture. Il m’a appris à lire l’univers comme un livre.
TDC : Qu’est-ce qui vous a attiré chez Jules Verne ?
É. O. Ce qui se passe sous la surface comme dans Le Voyage au centre de la Terre ou Vingt mille lieues sous les mers. Cela correspond à ma passion pour la grammaire. Je suis fasciné, non seulement par les mondes invisibles mais par ce qui structure le visible. Raymond Roussel avait raison de souligner l’art de la composition chez Jules Verne. Il y a à la fois le plaisir pur de la découverte, de l’allant de l’histoire et le côté catalogue, avec des rafales soudaines de mots. J’ai relu tous ses romans qui touchent à la mer pour la rédaction de mon livre sur le Gulf Stream. Il met dans ces courants chauds tous les poissons possibles et imaginables dont certains n’ont rien à y faire. Mais il s’en moque, l’idée est de donner à voir ; il a une grande liberté et une attitude gourmande vis-à-vis du savoir dont il n’attend pas qu’il soit méticuleux. Toujours pour ce même livre, je suis allé naviguer aux îles Lofoten, un archipel situé au nord du cercle polaire, le long des côtes de Norvège. Encore une entorse au réel : Jules Verne affirme qu’à cet endroit de la terre les eaux se resserrent entre les archipels des Féroé et des Lofoten. Or, il n’y a pas moins de 590 milles nautiques entre les deux, c’est-à-dire environ 1 000 km. On y trouve les courants les plus violents du monde et le fameux Maelström, où le capitaine Nemo se suicide.
Verne reprend une nouvelle d’Edgar Allan Poe, Une descente dans le Maelström, traduite par Baudelaire. Poe dans ses Histoires extraordinaires et Verne dans ses Voyages extraordinaires sont tous deux des explorateurs. L’un est plus poète et l’autre davantage naturaliste mais, chacun à sa manière, ils sont de grands explorateurs liés par un poète, Baudelaire. Peu importe la vérité scientifique ; ce qui compte c’est de donner envie d’y aller et de rêver. J’ai eu, très tôt, la sensation, qui ne m’a plus quitté et qui s’accroît avec l’âge, que notre terrain de jeu est la planète tout entière. Plus ça va, plus j’ai envie d’en savoir davantage sur l’univers.
TDC : Et c’est Jules Verne qui vous a transmis ce goût ?
É. O. Lui et Tintin. Je suis un tintinophile passionné. J’ai participé à l’hommage belge pour les 75 ans de Tintin qui s’est déroulé juste avant les cent ans de Jules Verne. Les trois personnages clés de ma vie, au-delà de ma formation intellectuelle, sont Jules Verne, Hergé et Alexandre Dumas. Le plaisir du savoir, le combat contre les méchants et l’amitié des trois mousquetaires, « à jamais ».
TDC : Tantôt on met en avant son obsession documentaire, tantôt on voit en lui un précurseur du surréalisme ; qu’en pensez-vous ?
É. O. Sa démarche n’en est pas moins poétique. Plus on est dans le fantastique, plus on se doit d’être précis. Il n’y a pas de fantastique du flou. La science nous apprend tous les dix ou quinze ans à changer de regard. Ce qu’on prend pour le réel n’en est jamais qu’une étape. Sa quête fait reculer indéfiniment les frontières de la connaissance. Cela me fait penser à l’anecdote des haricots sauteurs : André Breton était fasciné par le phénomène alors que Roger Caillois ne voyait que le principe mécanique de la petite bête nichée à l’intérieur qui agite le haricot. Cette anecdote montre combien tout n’est qu’une question de point de vue. Ils expriment deux vérités partielles, poétiques et scientifiques, qui ne sont pas contradictoires. Il n’y a pas de hiérarchie dans la poésie. Caillois, Borgès ou Calvino et ses mondes invisibles appartiennent tous à la même famille que Jules Verne.
TDC : Jules Verne n’est-il pas la synthèse de ces deux points de vue, poétique et scientifique ?
É. O. Il conjugue tout à fait le regard scientifique et poétique sur le monde. C’est peut-être même par la poésie qu’il arrive à la vérité. On pourrait appliquer le « mentir-vrai » d’Aragon à la science. J’ai commencé par faire de la philosophie. J’ai suivi les cours de Deleuze, Jankélévitch et Aron. Bachelard m’a fasciné pour ses Rêveries en même temps que par ses réflexions sur la formation de l’esprit scientifique. Il a montré que c’est l’imaginaire qui fait progresser. J’ai une conviction ancrée que le poète dit la vérité du monde. Il y a un lien très fort entre le Hugo des Travailleurs de la mer et Jules Verne, qui symbolise la meilleure part du XIXe siècle fou de savoir. J’ai découvert que le mot « curiosité » vient du latin cura qui veut dire soin, cela signifie qu’être curieux c’est prendre soin du monde. Jules Verne a la passion de découvrir. S’intéresser seulement au précurseur de découvertes scientifiques, c’est ne voir en lui qu’un vulgarisateur alors que le plus important, c’est l’élan poétique qui court dans son œuvre. Dans l’exposition sur Michel Strogoff à Amiens, on se rend compte que l’œuvre est truffée d’erreurs et cela n’a aucune importance ; je suis convaincu de la force explicative du roman. Plus la réalité est compliquée et plus le roman seul peut la dire. Je suis loin de croire que la vie se contente du réel. Au fond, je n’aime que les écrivains qui, comme Émile Zola ou Jules Verne, veulent expliquer le monde.
TDC : N’apparaît-il pas aujourd’hui comme un écrivain daté ?
É. O. On pourrait dire la même chose de Balzac ou même de Malraux. S’ils ne figuraient pas dans les programmes scolaires, les lirait-on autant ? Il suffit qu’il y ait des passeurs pour accompagner la lecture. Si les longues énumérations paraissent trop rébarbatives, il ne faut pas hésiter à sauter certains passages. Autrefois, l’ennui était vecteur de lecteurs. Aujourd’hui, la concurrence de l’image est rude. Les jeunes zappent la télévision ; on peut aussi zapper en lisant, sans dommage. C’est la découverte de Vingt mille lieues sous les mers au cinéma, à sept ans, qui m’a donné envie de lire ce roman et tous les autres. Ils devraient faire partie de la panoplie de curiosité. Je rêverais d’être professeur de curiosité.
TDC : Fréquentez-vous Jules Verne régulièrement ?
É. O. Je n’ai jamais cessé ; il a toujours accompagné mes voyages. C’est un fleuve insensé. Jules Verne, qui a pas mal navigué lui-même, appelait les Français « des culs de plomb ». Enfant, je voyageais à travers les objets du Catalogue des armes et cycles de Manufrance à Saint-Étienne. J’y ai quasiment appris à lire. Tout me ramène à Jules Verne. J’ai été invité au Croisic par Georges Pernoud de « Thalassa » pour l’arrivée de Bruno Peyron à l’occasion du trophée Jules Verne et c’est comme ça que Bruno et moi avons participé à une lecture de Vingt mille lieues sous les mers par Bernard Pivot. C’est ainsi que j’ai découvert les grands catamarans. Je suis le parrain des manifestations qui auront lieu à Brest, au grand aquarium d’Océanopolis, pour saluer Jules Verne. Durant l’année 2004, j’ai été très « vernien ». Je n’ai pas cessé de naviguer pour écrire mon livre sur le Gulf Stream, j’ai parcouru l’Europe pour un reportage sur le nouvel Airbus 380. Je repars aux quatre coins du monde pour préparer un film pour Arte et un livre sur la géopolitique du coton, les enjeux économiques et humains et les rapports de forces mondiaux que l’exploitation de cette matière première met en jeu. Mais, quand on voyage, on n’écrit pas ; aussi très prochainement je vais jeter l’ancre dans la maison maritime que je me suis aménagée en plein cœur de Paris pour me mettre à la rédaction de mon nouveau roman. Je suis de plus en plus frappé par la similitude entre le fait d’écrire « il était une fois » et le fait de hisser la voile.

Pour TDC : Corinne Denailles


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