« Les ruines nous font saisir le temps pur »
 
Dans un ouvrage récent, l’anthropologue Marc Augé, à travers l’évocation de souvenirs personnels, s’interroge sur le rapport des sociétés contemporaines à la temporalité.

PROFIL
Marc Augé est né en 1935. Après des études de lettres, jeune professeur, il s’oriente au début des années 1960 vers l’ethnologie, dans le cadre de l’ORSTOM (Office de la recherche scientifique et technique d’outre-mer). Ses terrains de prédilection sont alors l’Afrique et l’Amérique latine. En 1970, il entre à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), dont il est président entre 1985 et 1995, et où il dirige aujourd’hui le Centre d’études des mondes contemporains. Depuis quelques années, Marc Augé s’est attaché à une anthropologie du quotidien, étudiant les manifestations de ce qu’il nomme la « surmodernité » dans des ouvrages comme Un ethnologue dans le métro (1986), Domaines et Châteaux ou encore Non-lieux (1992).

TDC : Votre livre, Le Temps en ruines (Galilée, 2003), est composé de chapitres de longueurs inégales, sans réels liens logiques, mêlant réflexions et souvenirs personnels. Y a-t-il pour vous analogie entre cette forme, hybride et fragmentaire, et le fil rouge de l’ouvrage – les ruines ?
Marc Augé. Ça n’a pas été pensé ainsi au départ, mais, en effet, je me suis rendu compte après coup que, d’une certaine manière, j’avais écrit un livre en ruines ! Il ne faut pas exagérer l’analogie, mais il est vrai que la mémoire fonctionne un peu comme les ruines, avec ses strates multiples. Elle ne restitue pas un temps donné, immobile, mais construit quelque chose d’hétéroclite et de dynamique. La chose est connue : je peux très bien, à un moment, avoir un souvenir très précis d’un événement lointain, et aucun d’événements très proches. Et tout cela est en perpétuelle évolution : à un autre moment, c’est un autre souvenir qui ressurgira. C’est ce qui se passe pour les ruines, qui ne donnent pas à voir un temps précis, mais du temps qui passe, ici la trace d’une période, là le vestige d’une autre.
TDC : Un ouvrage anthropologique doit-il forcément avoir aujourd’hui cette dimension à la fois théorique et personnelle, cette forme éclatée ?
M. A. La tendance actuelle serait de répondre oui, mais, au fond, je ne le crois pas vraiment. Je sais bien qu’on a pu parler, notamment avec Jean-François Lyotard, de la fin des « grands récits ». Il y a eu, sans doute en partie à juste titre, la remise en cause d’un certain surplomb de l’ethnologue, qu’on a pu taxer de néocolonialisme. Sans parler des réticences de plus en plus grandes des « ethnologisés » eux-mêmes. Il n’empêche que, malgré tout ce qu’on a pu reprocher aux grandes monographies ethnologiques du début du XXe siècle, il y avait là un savoir, une somme de connaissances irremplaçables. Il faut se méfier de l’« ethnologiquement correct » et ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Donc, cet ouvrage, qui est un recueil de souvenirs et d’impressions, occupe une place particulière dans un itinéraire personnel, mais ne se présente nullement comme le modèle de ce qui devrait être fait aujourd’hui en anthropologie.
TDC : Vous dites que les ruines sont une invention occidentale…
M. A. Disons qu’il y a à cela d’abord des raisons matérielles : dans les sociétés traditionnelles, la plupart des objets, des œuvres, des bâtiments sont faits dans des matériaux périssables (bois, etc.), ce qui explique qu’on ait assez peu de traces tangibles de leur passé lointain. La mémoire est plutôt transmise par des paroles (les récits oraux) et des gestes (les rites). Mais on constate également qu’il y a peu de ruines au Japon, ou même aux États-Unis…
TDC : Justement. Prenons l’exemple des Twin Towers. Après discussion, le choix a été fait de reconstruire et non de conserver. Pensez-vous qu’un tel choix aurait été fait en France ?
M. A. Bien sûr, les traditions sont différentes. Il y a sans doute en France une familiarité plus grande et plus ancienne avec les ruines, liée peut-être à la ruralité : vous avez ce type de paysage, avec le château à moitié détruit, en haut de la colline, parfois aussi les restes d’une chapelle ou d’une ancienne église… Cela dit, je pense que nous aurions fait la même chose. Une reconstruction (et pas une reconstitution à l’identique, ce qui aurait été une tout autre option, intéressante d’ailleurs) avec des éléments, des traces du bâtiment ancien. Là aussi, il y a mondialisation, globalisation.
TDC : En même temps, vous dites que « la ruine, c’est le temps qui échappe à l’Histoire ». Or, on tient généralement que l’Histoire est aussi une invention occidentale.
M. A. Oui, cette affaire de sociétés avec ou sans Histoire a même donné lieu à des querelles, des polémiques. Ce qui se passe en effet, c’est que dans les sociétés dites « traditionnelles », comme l’a bien montré Claude Lévi-Strauss, une naissance, un mariage, une mort, par exemple, sont saisis et prennent leur sens au sein d’une structure : il n’y a donc pas, ou moins, cette notion d’événement que nous avons, nous, les Occidentaux. Mais tout cela correspond à une certaine époque. Il me semble encore une fois qu’aujourd’hui la tendance générale, c’est de refuser le Temps. Certains vont même jusqu’à parler de la « fin de l’Histoire », ce qui, il faut bien le dire, n’a pas grand sens ! L’heure est à la reconstruction immédiate, on ne laisse plus rien en ruines, parce qu’on n’a pas le temps. Il ne s’agit plus exactement de ce qu’on a connu après la guerre, où il s’agissait de rebâtir un pays, des villes détruites. Là c’est autre chose.
TDC : C’est bien le sens du titre de votre livre : Le Temps en ruines…
M. A. Exactement. Tout d’abord, j’avais eu l’idée de l’intituler Le Temps des ruines, et puis je me suis aperçu que ce titre était déjà pris. J’ai alors trouvé Le Temps en ruines, qui finalement corrrespondait mieux à ce que je voulais dire, à cette impression que j’avais : d’une certaine façon, le temps en ruines, c’est la fin du temps des ruines !
TDC : C’est en ce sens qu’il y aurait ce que vous appelez une « vocation pédagogique des ruines ».
M. A. Oui. Les ruines nous font saisir le « temps pur ». Elles nous font éprouver la sensation du temps à une époque où justement nous sommes en train de perdre ce sentiment. Bien sûr, il ne faut pas se cacher que les ruines participent aussi à la mise en spectacle généralisée du monde contemporain, liée à la culture de masse, au développement du tourisme, etc. En témoigne l’attrait pour les grandes reconstitutions, du genre son et lumière, qui se sont développées assez récemment et connaissent un grand succès. Mais on peut considérer que même cela participe de cette pédagogie dont je parle.
TDC : Vous dites aussi qu’aujourd’hui « l’humanité n’est pas en ruine mais en chantier ». Pourriez-vous préciser le sens de cette opposition ?
M. A. Il est vrai que d’une certaine façon les chantiers ont à voir, certes différemment, presque à l’inverse des ruines, avec le temps. Il ne s’agit pas ici du passé mais du futur. Mais, dans les deux cas, il y a cette perception du temps qui passe. Et avec le chantier on a une ouverture vers l’avenir, la construction d’une autre histoire. Désormais, les destructions ne produisent plus des ruines mais, directement sur les décombres, des chantiers.

Pour TDC : Guy Belzane


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