« Je recherche le flamboiement poétique »
 
Jean Rouaud trace une géographie poétique intérieure pleine de sentiers détournés. Il évoque l’histoire collective à travers son histoire intime élevée au rang de fiction.

PROFIL
Jean Rouaud

En 1990, il est vendeur de journaux dans un kiosque à Paris quand il reçoit le prix Goncourt pour Les Champs d’honneur. Il est aussi l’auteur d’une pièce de théâtre, Les Très Riches Heures et de quelques chansons pour Gréco et Hallyday, entre autres. Aujourd’hui l’écrivain, retourné vivre à Campbon, berceau familial sis en Loire-Atlantique, y est devenu un acteur culturel actif.
TDC : Quel était, à l’origine, votre projet d’écriture ?
Jean Rouaud. Il y a d’abord le goût de tourner des phrases. Je n’écris pas pour raconter ma vie ou parce que j’ai des choses à dire. Ce que je savais, plus ou moins confusément, c’est que je voulais par-dessus tout être reconnu comme écrivain, comme Proust rêvait d’être Bergotte. On peut supposer, si l’on veut, qu’il y a une immense manipulation de l’inconscient qui met en avant le désir d’écrire derrière lequel serait tapi le désir de se raconter à la première personne. Le seul mystère, c’est pourquoi le sens de mon existence dépendait-il de cette reconnaissance ; je ne pouvais pas me contenter de l’anonymat du journal intime. C’est ce à quoi j’ai essayé de répondre dans L’Invention de l’auteur.
TDC : Comment expliquez-vous que vos romans soient considérés comme des récits autobiographiques ?
J. R. Je ne sais pas. Je ne me suis jamais senti comme un écrivain autobiographique car je n’ai jamais raconté ma vie vraiment. La phrase se nourrit de ce qui se présente à l’esprit et qui est massivement de l’ordre des images intimes de ma vie, mais aussi de l’ordre de la culture générale qui est la mienne. Ce qui m’intéresse, c’est cette zone floue entre l’autobiographie et la fiction, mais la finalité c’est construire un univers poétique qui a besoin du réel pour se nourrir. Si j’étais né au XIXe siècle, j’aurais été plus proche du romantisme poétique de Lamartine que du roman balzacien ou du naturalisme de Zola. Je recherche le flamboiement poétique, pas la vérité, contrairement au credo naturaliste qui a déclaré la mort de l’imagination. André Breton disait, à propos d’Aimé Césaire, que la poésie est la culmination de l’art du réel. Je cherche à faire de la poésie incarnée un mode de connaissance.
Le XXe siècle a expulsé l’imagination du roman, qui s’est réfugiée au cinéma, au profit de l’individu posté au centre de son diaporama intime. Désormais le champ du roman est l’introspection – Proust en est l’exemple le plus flagrant – ou la recherche formelle. Le nouveau roman s’est appliqué à évacuer la psychologie et l’intrigue au profit de la seule recherche formelle, pour que finalement Robbe-Grillet reconnaisse la dimension autobiographique de son œuvre et que Duras écrive Barrage contre le Pacifique ou L’Amant. Après Zola, pour que l’imaginaire puisse réinvestir le roman, il fallait passer par une hypertrophie de la langue comme chez Céline, Breton ou Albert Cohen qui renoue avec l’imaginaire romanesque par le biais d’une surenchère dans l’invention poétique.
TDC : Ainsi, comme Albert Cohen qu’on a abusivement identifié à son héros, vous avez été victime de votre propre mythologie.
J. R. J’avais besoin de poser un premier livre ; et, à partir de ce socle, j’ai joué constamment avec la réalité créée en apportant des désaveux, des modifications de points de vue, en jouant par exemple avec le lecteur qui m’envoie un erratum que j’intègre dans les livres suivants. Le démenti autobiographique est une source infinie de fiction. Le plus difficile a été de supporter les retours des lecteurs qui ont lu le roman au pied de la lettre. Je ne m’y attendais tellement pas que je n’ai pas pensé à les détromper. Je ne pouvais pas leur dire que je n’étais jamais monté dans la fameuse 2 CV des Champs d’honneur. Il arrive que quelqu’un vienne me raconter une histoire que j’avais moi-même inventée en la reprenant à son propre compte.
Contrairement aux suivants, je n’ai pas consciemment maîtrisé le sens de ce premier livre. Ce n’est que rétrospectivement que j’ai compris que derrière les mots se cachait la souffrance indicible de la disparition de mon père. Mais je ne l’avais évoquée que de manière oblique. J’ai été l’enjeu et le jouet de forces qui m’ont dépassé. La Première Guerre mondiale n’était là que pour dire la mort de Joseph Rouaud, pas le pseudo gazé des Champs d’honneur mais mon père. Il y a même des proches qui m’ont fait savoir que j’aurais dû d’abord les interroger. Les pages sur la guerre de 1914 étaient la copie d’une page de rédaction que j’avais faite à l’école.
Le chaos de l’écriture, qui renvoyait au trouble de la vue dont je souffrais et à ses conséquences, allait conduire à la mort du père en tant que personnage omniscient puisqu’il s’est trompé. Il a refusé de me faire vacciner contre la tuberculose que j’ai contractée et qui a entraîné la myopie. Ainsi, la faillite du père entraîne pour moi la disparition du monde puisque je ne le vois plus qu’à peu près. La description du chaos de la guerre était la transcription presque musicale de l’impossibilité de dire le monde en écrivant correctement, au sens littéral du terme. Il me fallait redresser la figure du père et m’y substituer en empruntant le détour de la fiction.
TDC : Vous parlez de figure du père. Quelles relations entretenez-vous avec la psychanalyse ?
J. R. Je me méfie de l’usage galvaudé que l’on fait des termes psychanalytiques. Mais je n’ignore pas pour autant l’importance de l’inconscient dans l’imaginaire. Je ne peux pas faire comme si cela n’existait pas. L’individu est un être souffrant et que cette souffrance soit à rechercher dans ses origines n’est pas contestable. L’apport fondamental de la psychanalyse est la découverte de l’inconscient. Il est évident que l’acte créateur se nourrit de l’inconscient de son auteur mais il ne faut pas croire qu’on écrit sous l’emprise d’une pulsion, comme sous la dictée ; l’écriture est un acte maîtrisé. Ceci est vrai même pour Les Champs d’honneur. Sa forme poétique est absolument consciente ; je n’ai jamais autant travaillé la phrase dans un mot à mot laborieux, même si j’en ignorais le sens caché au moment de l’écriture.
TDC : Peut-on dire que votre dernier roman, L’Invention de l’auteur, relève précisément de l’écriture de soi ?
J. R. Effectivement, c’est la première fois que je me mets vraiment en avant en tant que personne puisqu’il s’agit d’une véritable enquête personnelle sur les sources de l’écriture, annoncée comme telle. Ce livre répond à un besoin d’affirmation de soi comme auteur. Il est né à la suite d’une remarque d’un psychiatre selon lequel on ne devient pas écrivain sans une figure d’écrivain comme modèle. En fait, je pensais ne pas avoir de modèle jusqu’à ce que je me rende compte qu’il existait sous une forme éclatée, en kit, et non pas incarné dans un seul individu. C’était une figure composite faite d’éléments très disparates : tel manuscrit, tel historien, ma machine à écrire, mes dictionnaires. Je me suis inspiré de la crucifixion où sont représentés les instruments de la Passion au pied de la croix. Dans L’Invention de l’auteur, non seulement je fais partager au lecteur ma recherche mais je fais le point sur certaines zones floues entretenues entre la part autobiographique et la fiction. Je n’ai pas envie d’être le créateur d’icônes, je ne veux pas que tante Marie figure à côté d’Emma Bovary.
TDC : Dans vos romans, vous accordez au lecteur un statut particulier.
J. R. Autrefois le lecteur était considéré comme un lecteur impartial, comme l’observateur qui, selon la physique newtonienne, sait reconnaître et prévoir les trajectoires des planètes. On sait, depuis les travaux de Planck et Dubreuil, que le réel est un monde flottant sur lequel on ne peut pas s’appuyer. En physique quantique, l’observateur entre dans son propre système d’observation et le modifie. C’est ce que j’ai fait. Je prends en considération les commentaires des lecteurs qui, au fil du récit, en infléchissent le cours. Ils m’ont permis de modifier les points de vue à partir desquels je recrée de la fiction. Après Le Monde à peu près, j’ai expliqué au lecteur que je ne pouvais plus tenir cette fiction de lieux et de personnages fantaisistes. Puisqu’il est dans mon système, j’anticipe ses réactions et je les prends en compte. La frontière entre l’auteur et les lecteurs devient poreuse. Ils sont l’énergie de mes romans.
Au XXe siècle se pose toujours la question de l’auteur qui n’est plus le maître de son monde comme l’était Balzac ou Zola. Le distinguo est entre le narrateur et l’auteur. La question du narrateur ne m’intéresse pas ; je me mets en tant qu’auteur au centre et je jongle avec tous les éléments en ma possession pour dire comment je vais raconter les choses, comme le fait le maître verrier dans L’Invention de l’auteur.
TDC : Pensez-vous que la prolifération des récits autobiographiques de personnalités publiques soit une menace pour la littérature ?
J. R. Tout ça n’a rien à voir avec la littérature. Pour moi, ça n’existe pas. Ce ne sont que les épiphénomènes d’une société libérale qui n’a de cesse de fabriquer des consommateurs. C’est de la même nature que la Star Academy qui veut nous faire croire que tout le monde peut devenir chanteur. On glorifie l’individu pour en faire un meilleur consommateur.

Pour TDC : Corinne Denailles


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