« La dernière utopie pirate est la révolte du Bounty »
Corinne Denailles
 
Hanté, depuis son enfance bretonne, par ces hommes « libres comme la mer », Le Bris s’est passionné pour la piraterie née dans les Caraïbes avec la découverte du Nouveau Monde.

PROFIL
Michel Le Bris

Natif du Finistère, diplômé de HEC et de philosophie, il dirige en 1968, aux côtés de Sartre, le journal révolutionnaire maoïste, La Cause du peuple. Il participera, toujours avec Sartre, à la fondation du journal Libération. Passionné de jazz, écrivain, créateur de la revue Gulliver, conseiller éditorial aux éditions Phébus, il est président fondateur du festival des Étonnants voyageurs à Saint-Malo et directeur du centre culturel Abbaye de Daoulas.
TDC : Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser aux pirates ?
Michel Le Bris. Je suis né dans la baie de Morlaix ; en face de chez moi, je voyais une île qui ne pouvait être que l’Île au trésor et un château fort qui ne pouvait être que celui des Aventures de David Balfour. Voilà comment on rêve d’aventure maritime et comment on lit Stevenson. À partir de cette rêverie, mon intérêt a été croissant pour l’histoire de la piraterie qui naît avec la découverte du Nouveau Monde et s’inscrit dans les guerres de Religion. La flibuste est protestante. À cette époque, couper la route de l’or qui alimente l’effort de guerre espagnol est vital. Les protestants français n’avaient pas de flotte de guerre, mais les armateurs, à l’exception des Bretons, étaient pour l’essentiel protestants. Coligny leur a proposé un marché : en échange de lettres de marque, ils pouvaient attaquer les vaisseaux ennemis, contre 20 % versés à la cause.
TDC : Quelle distinction faut-il faire entre pirates, corsaires et flibustiers ?
M.L.B. Les pirates sont des bandits qui s’attaquent à tout ce qui passe à leur portée, sans couverture légale ni considération de drapeau. Les corsaires, comme Surcouf, étaient des mercenaires qui, contre rétribution (prise à l’ennemi), venaient renforcer les flottes de guerre de leur pays. Le mot « corsaire », issu de l’expression « campagne de course », c’est-à-dire de guerre (course à l’ennemi), n’est utilisé qu’après la Révolution. « Flibustier » vient du hollandais « vreebooter » (libre butineur) ; le mot est en usage à l’époque des guerres de Religion, et au xviie siècle dans l’espace Caraïbe. Dans la mesure où il est supposé avoir des lettres de marque, le flibustier se rapproche du corsaire. Comme il n’existait ni droit terrestre ni droit maritime, on avait imaginé un droit de représailles. Quand on s’était fait piller par un Anglais, par exemple, on faisait constater le forfait et on recevait une lettre de marque qui donnait le droit de récupérer l’équivalent des pertes sur tout bateau de même nationalité que l’agresseur. Tous les marchands étaient, peu ou prou, pirates ; ils ne perdaient pas une occasion de s’emparer du bien d’autrui. Un flibustier français aura beau avoir une lettre de marque, il sera considéré comme pirate par les Espagnols et pendu.
Après les guerres de Religion, beaucoup se sont fixés dans les Petites Antilles inoccupées ; c’est la naissance des frères de la côte. Une société marginale se développe, mélange de persécutés religieux, essentiellement protestants, de Noirs échappés des plantations espagnoles, de soldats européens sans emploi. Certains vivaient à terre, boucanaient la viande et la vendaient aux flibustiers, sans dédaigner pour autant aller faire quelques butins dans une ville espagnole. Boucaniers à certaines périodes, flibustiers à d’autres. À mesure que la société civile se développe, le pouvoir supprime les protections. Ceux qui refusent de s’intégrer dans la société deviennent pirates. Ils quitteront les Caraïbes pour l’océan Indien, un vaste espace incontrôlable.
TDC : De quelles origines étaient tous ces hommes ?
M.L.B. D’abord, des marins protestants, français, anglais et hollandais, installés volontairement. Puis, des indésirables qu’on a déportés, des prisonniers et surtout des protestants, après la révocation de l’édit de Nantes, mais aussi, des Irlandais catholiques. Cromwell se débarrasse de l’aile gauche religieuse de la révolution anglaise. Les dissenters (dissidents) se sont retrouvés dans les Caraïbes avec leurs convictions révolutionnaires et leur rêve d’une communauté utopique. La flibuste contribue au développement des plantations, mais des tensions apparaissent sur les questions de l’esclavage. Les dissenters fomentent des révoltes d’esclaves. À partir de 1660, 30 % de la flibuste est noire ! Ruinés par les grandes plantations, ils n’ont pas d’autres choix que de devenir flibustiers, puis pirates, sans se départir de leur idéologie qui ne faisait que radicaliser des attitudes typiquement protestantes : égalitarisme sourcilleux, contrat entre l’équipage et le capitaine. Il existait même un système de cagnotte permettant de verser des pécules aux blessés en fonction d’un barème (la première sécurité sociale !). Les flibustiers, qui pourtant les pillaient, commerçaient avec les Espagnols ; ravis d’échapper à la taxe de 25 % imposée par l’administration, ceux-ci ne se souciaient pas de la provenance des marchandises. Il fallait cette complicité pour que la piraterie existe.
TDC : Est-il vrai que, parfois, les pirates libéraient les équipages des bateaux qu’ils attaquaient ?
M.L.B. À la différence de la flibuste, la piraterie qui lui succède est surtout anglaise. Les conditions de vie étaient abominables sur les bateaux de la Royal Navy comme sur les autres. Les enlèvements (press gang : enrôlement forcé) n’étaient pas rares. Il pouvait arriver, un matin, de prendre un coup de gourdin entre les oreilles et de se retrouver sur un navire. Les bateaux étaient au bord de la mutinerie en permanence, et les officiers n’avaient guère d’autre choix que de faire régner la terreur : c’est l’époque du fameux « chat à neuf queues », un fouet aux bouts plombés. Parfois, quand les équipages apercevaient un drapeau noir, ils se mutinaient, improvisaient un procès des officiers avec tortures à l’appui, et rejoignaient les pirates ; ils n’avaient plus rien à perdre.
La dernière utopie pirate est la révolte du Bounty contre le capitaine Bligh, en 1787. Les idéaux de ces marins annonçaient ceux de la Révolution française. L’amiral Jarvis et un jeune trublion, nommé Nelson, comprendront que la Navy a fait son temps. On lèvera un impôt, la Bounty money, pour moderniser la flotte anglaise qui deviendra alors la première puissance maritime du monde.
TDC : Drake et Surcouf ont été anoblis, Barberousse a été nommé bey d’Alger ; certaines grandes figures ne sont-elles pas devenues des héros de guerre ?
M.L.B.  :Certains oui, les Anglais notamment. L’Angleterre s’est construite dans la victoire contre l’Invincible Armada, dans l’épopée maritime de ses « chiens de mer », Hawkins, Drake, salués comme des héros et qui vont faire sa légende. Parti clandestinement, en période de paix, Drake est revenu de son tour du monde les cales pleines d’une fortune colossale dont il a donné la moitié à la reine, ce qui lui a permis d’acquitter la dette extérieure du pays. Elle l’a anobli, à la plus grande fureur des Espagnols qui demandaient sa tête. Elle était menacée de toutes parts ; la cour grouillait d’espions, les protestants divisés acceptaient mal son autorité et tout le monde traficotait avec les Espagnols. À vingt ans, elle a le cran de faire confiance à une horde de bandits en leur mettant ce marché en main : faire fortune avec elle ou être pendus. Ils réformeront la marine en inventant les bateaux aux lignes basses, rapides et manœuvrables qui battront l’Invincible Armada.
TDC : À quelle époque remonte la naissance du mythe ?
M.L.B. Dès le début du xviie siècle sont publiés des mémoires de flibustiers. Le mythe trouve son modèle dans Libertalia, une utopie pirate de Defoe, dissident religieux qui connaissait des pirates. L’Encyclopédie avait pour correspondant le pirate William Dampier. Les pirates sont la conséquence inattendue de la révolution anglaise et non pas française. Les Lumières ont laïcisé des concepts anglais. Ces rêveurs de monde à l’envers ont fait rêver les écrivains des Lumières, fascinés par cette conjonction de liberté, d’esprit rebelle, de crime et d’utopie.
Delacroix se serait inspiré du frontispice de L’Histoire générale des plus fameux pirates de Defoe pour son tableau La Liberté guidant le peuple. La gravure représentait deux femmes pirates, Ann Bonny et Mary Read, marchant, poitrine nue et sabre à la main, sur les cadavres des vaincus. Le mythe reste fort dans l’imaginaire romantique et révolutionnaire du xixe siècle. Une rumeur prétend que le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels aurait été financé par un pirate, Lafitte. C’est probablement faux car Lafitte était mort à cette époque. Le désir de lier le Manifeste à l’épopée de la piraterie en dit long sur le mythe.
Les pirates qui nourrissaient le mythe ont disparu avec la Révolution française ; ils ont implosé à force de règlements de plus en plus délirants, édictés au nom d’un bien commun, où chacun devenait le procureur des autres. On croirait voir, par avance, le destin des utopies révolutionnaires partir sur les ailes de la liberté.
À côté de ces utopistes, il y avait des bandits des mers qui, comme les pirates d’aujourd’hui, ne faisaient pas rêver mais seulement peur.
Savoir +
LE BRIS  Michel 
D’or, de rêves et de sang. L’épopée de la flibuste (1494-1588)
, 2001. (Collection Hachette Littératures).
LE BRIS  Melani 
La Cuisine des flibustiers
Phébus, 2002. (Collection (Coll. D'ailleurs)).


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