« La production de médias est une véritable initiation sociale »
Frédéric Couderc
 
L’importance prise par les médias d’information dans la vie publique rend nécessaire la formation du citoyen à leur lecture critique. C’est la mission du Clemi depuis vingt ans.

PROFIL
Jacques Gonnet

Directeur du Clemi, il enseigne l’éducation aux médias à l’université de Paris-III. Auteur de plusieurs ouvrages, comme Éducation et Médias (Puf, 2003. Coll. Que sais-je ?) ou encore le Livre blanc des journaux lycéens (CNDP/Hachette éducation, 1991), il est directeur du Centre de liaison de l’enseignement et des moyens d’information depuis sa création en 1983. Au sein du ministère de l’Éducation nationale, le Clemi est chargé de concevoir et de développer des programmes d’éducation aux médias. Il met à la disposition des enseignants, des formateurs et des étudiants des outils faisant le point sur les approches théoriques de l’éducation aux médias et les pratiques en cours. Sous sa tutelle, au printemps, les enseignants de tous niveaux et de toutes disciplines sont invités à participer à la Semaine de la presse dans l’école. Cette action d’éducation civique vise à aider les élèves, depuis la maternelle jusqu’aux classes préparatoires, à comprendre le système des médias, à former leur jugement critique, à développer leur goût pour l’actualité et à forger leur identité de citoyen. La 15e édition aura lieu du 22 au 29 mars 2004. Site internet : www.clemi.org
TDC : Le Clemi (Centre de liaison de l’enseignement et des moyens d’information) célèbre ses vingt ans. Quelle réflexion a présidé à son lancement ?
Jacques Gonnet. Apprendre les médias pour faire de l’enfant un citoyen autonome et libre me paraissait une évidence. La formule « éducation aux médias » se réfère à un usage né autour des années 1960 dans les milieux internationaux, et en particulier à l’Unesco. J’ai contacté l’Élysée quelques mois après mai 1981 pour soumettre cette idée. Rappelons qu’avant 1976 l’utilisation de la presse en classe pouvait donner lieu à des sanctions... Le ministre Alain Savary m’a chargé de rédiger un rapport, que j’ai remis en avril 1982. À mes yeux, le travail critique sur les médias ne pouvait intervenir que s’il échappait au processus classique de transmission des savoirs. Éduquer aux médias ? Bien sûr. Mais à condition de suivre des médecins et des enseignants comme Korczak en Pologne ou Freinet en France qui ont jeté les bases d’un autre rapport à « l’outil ». Un élève qui fabrique un journal scolaire découvre de l’intérieur les contraintes mais aussi la magie de l’écriture. De même avec la radio, la télévision ou internet. Les médias autorisent un foisonnement de ces expériences. Être en position de création est un acte hautement valorisant pour un enfant ou un adolescent. Chaque année paraissent des centaines de journaux lycéens : les jeunes veulent prendre la parole et être écoutés. Un journal scolaire anime la vie d’un établissement. Six mille d’entre eux se renouvellent régulièrement.
TDC : Médias d’un côté, institution scolaire de l’autre : cela a tout du choc des titans !
J. G. Les relations sont en effet compliquées entre l’école et l’information. Dans ce mélange de fascination et de détestation, il est devenu urgent d’essayer de voir clair et de sortir des idées reçues. Les deux plus puissantes institutions de la société française possèdent chacune des logiques propres, des comportements spécifiques et, en même temps, entretiennent des rapports houleux. Mais est-il sûr que ces oppositions binaires rendent compte des réalités ? Au Clemi nous ne le croyons pas et nous renvoyons aux craintes suscitées par l’invention de l’écriture, par exemple, pour relativiser les discours sombres et alarmistes de ceux qui assimilent la civilisation de l’image à la décadence.
Le thème de l’âge d’or et la nostalgie du temps d’avant doivent-ils paralyser la réflexion et interdire tout projet d’avenir ? Il faut dépasser le « mauvais rôle » donné aux médias par de nombreux enseignants pour aborder toutes les hypothèses de travail en commun. Avec trois axes pour dépasser ces clivages. Primo : les médias sont des partenaires. Secundo : l’élève est un « producteur ». Tertio : l’éducation aux médias est centrée sur l’actualité. Plusieurs arrêtés fixent les programmes d’éducation aux médias. Si les différents textes et circulaires proposent et suggèrent des exercices ou réflexions, il reste que de nombreux enseignants ne se sentent pas armés pour traiter ces problèmes. Les médias ne sont abordés que par ceux qui possèdent assez d’énergie et de conviction pour mettre en pratique ce travail. Les IUFM ne s’entrouvrent que timidement à une formation initiale dans ce domaine et ne disposent pas d’un cahier des charges national qui intègre cette problématique. Avec la formation continue, nous recevons tout de même 17 000 enseignants chaque année.
TDC : Justement. Prenons un événement complexe et traumatique comme le 11 septembre 2001. Comment avez-vous réagi ?
J. G. Nous avons très vite appréhendé l’angoisse qu’un tel événement représentait et nos « militants » se sont mis aussitôt en branle. Au fil des années, le Clemi est devenu un réseau avec des coordonnateurs dans chaque académie. Les parents d’élèves eux-mêmes nous ont sollicités, ce qui, entre parenthèses, souligne si besoin était la légitimité de notre travail. Mais il fallait également ne pas nier l’angoisse des enseignants. Nous avons conscience que l’apport du Clemi va à rebours de la vision du professeur qui sait tout. Face au 11 septembre, à l’avenir de la Tchétchénie ou de l’Algérie, vous imaginez bien qu’il doit admettre ses doutes. L’étude des médias est une éducation au doute, au doute constructif. J’ajoute que nous fantasmons beaucoup sur les enfants. D’une certaine façon, ils décodent. Leur rapport à l’image est plus naturel que le nôtre. Attention à ne pas projeter sur eux nos peurs. Bien sûr, on trouvera toujours un meurtre lié à un abus d’images. Et bien sûr, selon un sondage BVA de 1996, 86 % des Français croient que la violence sur le petit écran a une influence sur la violence à l’école. Mais le dossier est complexe. Les lieux communs se répondent dans une spirale infernale. Jusqu’à preuve du contraire, Hitler n’avait pas la télévision.
TDC : Serait-ce alors de la fragilité du monde adulte qu’il est question ?
J. G. Il y a beaucoup de débats entre nous au Clemi. Mais ma conviction est que les médias nous obligent à savoir qui nous sommes. Ils nous transpercent. Ils sont une machine à nous découvrir nous-mêmes. Réfléchir sur ces thèmes revient à s’interroger sur la transmission et la pertinence des valeurs et des savoirs d’une société. Par rebond, ils nous conduisent à clarifier la question : quels médias voulons-nous vraiment ? quelles pratiques démocratiques ? C’est une interrogation éthique sur notre citoyenneté.
TDC : Du côté des élèves, en tout cas, l’attente est forte. Une étude menée à votre initiative révèle que 93 % des 12-18 ans jugent important de se tenir informé de l’actualité.
J. G. Oui, et il est donc fondamental pour les responsables éducatifs d’initier les élèves aux techniques, aux pratiques, aux langages et aux usages des professionnels des médias lorsqu’ils tentent de restituer la réalité. Plusieurs préalables sont nécessaires pour entreprendre ce type d’initiation : un pluralisme strict, une grande impartialité et une démarche pédagogique fondée sur la comparaison des informations et leur mise en perspective. Sans oublier que, du point de vue social et culturel, tous les jeunes ne sont pas égaux devant les médias.
TDC : Vous notez d’ailleurs que la production de médias peut être facteur d’intégration scolaire...
J. G. Les journaux lycéens sont un levier. Il est amusant de constater combien les élèves leader dans ce domaine, et qui n’ont pas forcément de bons résultats, décrochent plus tard de bons postes de travail car ils ont le sens des responsabilités. Je me réfère souvent à ces jeunes qui étaient en grande difficulté dans la banlieue de Rouen. Après avoir été les animateurs d’une radio lycéenne, je vous garantis qu’ils ont fait un bon parcours scolaire. Ce n’est pas une vision angélique : la production de médias est une véritable initiation sociale.


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