« Un laboratoire pour comprendre le contemporain »
Frédéric Couderc
 
Max Gallo, auteur de romans historiques et de biographies d’illustres personnalités, explique ici la conception et le but de son double travail d’écrivain et d’historien.

PROFIL
Max Gallo

Divisé en romans, suites romanesques, Histoire-essais, biographies, conte, politique-fiction et témoignage, un catalogue de quatre-vingts livres, égrené sur trois pages en petits caractères, clôt son dernier livre L’Empire : L’Envoûtement (tome I). Voilà qui donne la mesure du personnage. Rencontrer Max Gallo, son mètre quatre-vingt-treize, ses productions titanesques qui s’enrichissent chaque jour de dix mille signes à raison de séances d’écriture entamées dès 4 heures du matin, c’est avant tout se fracasser sur une muraille de chiffres. En vrac, sa bonne centaine de traductions dans les pays les plus divers, ses ventes colossales, son âge qu’il porte beau, ses dix tractions quotidiennes sur sa barre d’exercice, sa puissance, en somme. On en oublierait presque une personnalité marquée par une agrégation d’Histoire, l’enseignant en lycée, puis à Sciences-Po, et l’engagement en politique (porte-parole du gouvernement sous Mauroy et, à deux reprises, élu député européen).
TDC : Que vous inspire le blanc-seing délivré par Dumas aux romanciers, à savoir que l’on peut violer l’Histoire, à condition de lui faire de beaux enfants ?
Max Gallo. J’ai enseigné cinq années au lycée Masséna de Nice, puis à l’université de cette ville, et enfin à Sciences-Po. Ma thèse était une « contribution à l’étude de la propagande de l’Italie fasciste entre les deux guerres ». Ces précisions pour souligner que je connais le traitement de l’historien. Comme romancier « historique », disons que je n’ai aucun problème de légitimité. En même temps, je suis romancier depuis toujours. Alors, logiquement, mon projet est double : respecter la réalité de l’Histoire comme les historiens l’ont établie – je ne suis donc pas dans la logique de Dumas – mais, en même temps, par la mise en scène, l’intrigue, refaire fonctionner une personnalité ou une période de l’Histoire. Je suis pour la séparation nette entre la déontologie de l’historien, sa rigueur et les règles du roman. Ce dernier a pour genre l’hypothèse. Mais une hypothèse que je qualifierais de scientifique. Quand vous lisez des mémoires, vous disposez de sources, en somme, et votre imaginaire prend le relais pour combler les trous.
TDC : D’accord, mais n’y a-t-il aucun risque de dérapage ?
M. G. Le roman historique est une invention assise sur la connaissance. Pour expliquer ça, j’aime prendre la métaphore de l’astronome qui, regardant autrefois le ciel, émet l’hypothèse, fondée sur ses connaissances, de l’existence de planètes, bien que celles-ci soient invisibles à son œil. Plus tard, la mise au point d’un télescope confirmera son raisonnement. Mon but est que, dans telle ou telle époque, le spécialiste le plus aguerri me lise et se dise : oui, ça devait être comme ça.
TDC : Est-il plus difficile de nourrir cette ambition avec les biographies ? Est-il possible de réconcilier le travail du romancier et celui du biographe ?
M. G. Je répète à l’envi : je suis les deux, indissociablement. Pour moi, l’Histoire est cet immense fleuve qui entraîne des milliards de destins singuliers. Sortez un seul destin du fleuve et il n’est plus qu’un poisson mort. Je veux que mes personnages vivent, donc je les laisse dans le fleuve. Et celui-ci a des méandres, il s’enfonce sous la terre, il creuse des grottes… Influant sur chacun d’entre nous. Le romancier « historique » jette une sorte de filet dans lequel les vies sont prises. L’Histoire cesse d’être une abstraction pour devenir ce qu’elle est : passions, ambitions, désirs, rencontres, terreurs, joies. C’est valable pour mes « héros » de biographies comme pour mes personnages de fiction.
TDC : Napoléon, Hugo, de Gaulle, Jaurès… Votre panthéon est impressionnant. Pourquoi cet intérêt pour les grands hommes ?
M. G. Vous pouvez citer également Robespierre, ouvrage publié en 1968, Mussolini, en 1964, Rosa Luxemburg, en 2000, et César, l’an passé… Une biographie est une tentative de synthèse vivante entre l’époque et le « grand homme ». Avec toujours l’événement, création de l’initiative individuelle, qui enfante un nouveau paysage. Mais, pour que le public le plus vaste s’intéresse à ces personnages, il faut posséder le bon tempo. Pourquoi ai-je vendu huit cent mille exemplaires de Napoléon ? Pourquoi la biographie de Rosa Luxemburg qui, par exemple, est traduite en Iran, rencontre-elle un succès auprès des femmes de ce pays ? Nous vivons une époque où le mode de communication principal, l’image, est sans mémoire. Nous avons besoin d’Histoire, d’une langue perdue, d’une tradition.
TDC : Ce besoin d’Histoire est-il un phénomène nouveau ?
M. G. La société s’est émiettée. Les forces économiques sont plus pesantes face au volontarisme politique des grands hommes. Parler des grands hommes, c’est toujours parler de la nation. Savoir si un grand homme peut exister aujourd’hui, c’est savoir s’il reste encore une collectivité nationale capable de se reconnaître en lui, ou bien s’il y a désormais des publics, et plus aucune cohésion autour d’un individu.
TDC : Ce serait donc, en quelque sorte, la fin de l’Histoire…
M. G. Je crois qu’avec la fin du XXe siècle s’est achevé un cycle en France, et pas seulement pour des questions de chronologie. Un cycle qui a commencé à la Révolution et s’est achevé quand le mot même de « révolution » a épuisé toute sa réalité historique, et même son imaginaire. Il y a un siècle Clemenceau disait : « La révolution est un bloc. » Aujourd’hui, quand on parle de 1789, on n’oublie pas la Terreur ou la Vendée. J’ai voulu exprimer cette fin de cycle dans ma série romanesque Bleu, Blanc, Rouge.
TDC : Fin d’un cycle, donc, et début d’un autre. Lequel ?
M. G. Benedetto Croce écrivait : « Il n’y a que des histoires contemporaines ». Je pose au passé des questions que mon époque lui dicte. L’Histoire est un laboratoire pour comprendre le contemporain. Dans mon César imperator, je m’intéressais en vérité au pouvoir, à l’ambition. J’ai écrit avec l’écho des attentats du World Trade Center. Et, au moment de sa parution, l’empire moderne, l’Amérique, envahissait l’Irak en déclarant : « Nous sommes en Irak comme les troupes de Jules César. » J’avais fait un choix a priori décalé et, en réalité, mon livre s’ancre dans le XXIe siècle. J’entame un autre cycle, portant sur les guerres de Religion dans la France et l’Espagne du XVIe siècle. Cinq tomes à paraître en 2005. Bien sûr, il fera écho aux débats sur la laïcité en France et à la montée des intégrismes.
TDC : On déplore ici et là qu’il n’y ait plus de grands hommes aujourd’hui. Mais ne faut-il pas plutôt se réjouir que nos sociétés n’éprouvent plus ce besoin de recourir aux sauveurs ? N’est-ce pas un signe de maturité ?
M. G. « Heureux les pays qui n’ont pas besoin de grands hommes » proclamait Brecht. Mais, en même temps, une société a besoin d’un visage. Est-ce un hasard si la plupart des pays sont organisés autour d’une forme ou une autre de présidentialisation ? Les grandes figures permettent de s’enraciner dans une époque qui fuit en avant. La fascination touche également les plus jeunes. Avec mon Napoléon, j’ai même reçu un courrier d’une jeune fille de 9 ans ! Vous savez, Louis Jouvet a dit à propos de Victor Hugo : « Il apparaît comme un monument public où chacun dépose ses impressions sans entrer dans l’édifice. » C’est une bonne réflexion de comparer Hugo à un monument public. Il domine le paysage comme la tour Eiffel domine la capitale. Comment fait le biographe pour s’immiscer à l’intérieur ? Il l’escalade et il y entre. La recherche psychologique est très stimulante. La biographie des grands hommes est un genre essentiel. On s’attaque à quelqu’un dont on connaît tout, comme les monuments publics.
TDC : De tous les grands hommes, lequel reste votre préféré ?
M. G. De Gaulle est celui qui m’a le plus ému. Je me sens proche de sa vision de l’Histoire, de son entourage, de ses rapports avec sa fille malade, de son pessimisme. C’était un être de douleur et de grandeur.
TDC : Déjà un peu plus de quatre-vingts livres publiés, vous êtes donc intarissable, infatigable devant le « fleuve » ?
M. G. Pour moi, l’Histoire est toujours un récit, une réalité jamais épuisée. J’écris tous les jours mes dix mille signes car je suis mal lorsque je ne travaille pas. Mon rapport à l’écriture, c’est vrai, est un rapport de production. L’homme n’existe que par le « faire ». J’appartiens à la catégorie des écrivains qui écrivent plus vite qu’ils ne publient.


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