« Aucun d'entre nous n'aurait voulu laisser sa place »
Pierre Danckers
 
Le 6 juin 1944, parmi les troupes alliées qui débarquèrent en Normandie, se trouvaient quelques Français. Soixante ans après, un des acteurs de cette journée se souvient…

PROFIL
Léon Gautier

Après sa démobilisation, Léon Gautier travaille en France dans une entreprise de carrosserie puis au Cameroun et au Biafra pour le Comptoir français d'Afrique occidentale pendant sept ans. Après avoir repris ses études, il achève sa carrière professionnelle dans l'Oise dans l'expertise automobile. Âgé de 81 ans, il vit aujourd'hui à Ouistreham (Calvados), non loin de l'endroit où il a débarqué le 6 juin 1944. Il est membre du conseil d'administration du musée du Numéro 4 Commando, président de l'Association des Commandos français et participe à différentes interventions auprès des élèves.
TDC : En 1940, vous êtes apprenti canonnier dans la marine. Pourquoi cet engagement alors que vous n’êtes âgé que de 17 ans ?
Léon Gautier. Je me suis engagé en février 1940. J’étais jeune, c’est vrai, mais il faut se rappeler le contexte de l’époque. Nous étions nourris par une pensée patriotique en souvenir de la guerre de 1914-1918. Toute notre jeunesse, nous avons été élevés dans le souvenir des morts de la Grande Guerre ; dans les familles, les discussions tournaient souvent autour des « Boches ». Nous apprenions La Marseillaise dans les écoles dès l’âge de 6 ans. Aussi, lorsque la guerre a éclaté, beaucoup de mes camarades se sont-ils engagés. J’ai choisi la marine, la seule arme qui pouvait m’accepter malgré mon âge.
TDC : Donc, en juin 1940, vous allez en Angleterre…
L. G. À bord du Courbet, nous avions pour mission de défendre Cherbourg et de tirer sur les convois allemands. Puis, le 20 juin, nous rejoignons l’Angleterre. Là-bas, des officiers nous demandent si nous voulons nous engager dans l’armée britannique pour continuer la guerre. Nous n’étions pas très emballés ! Quelque temps après, chez de jeunes Anglais, nous apprenons par la radio l’existence d’une troupe française commandée par le général de Gaulle. C’était la première fois que j’entendais parler de lui. Nous sommes donc partis avec deux camarades à Londres le 13 juillet 1940. Dès le lendemain, nous avions une inspection par le général de Gaulle et l’amiral Muselier. J’ai embarqué ensuite comme canonnier sur Le Gallois, un navire de commerce, et nous sommes partis dans l’Atlantique en convoi pour le transport de minerai. Au retour, nous avons été attaqués par des u-boat. Des bateaux ont été coulés et des marins se sont noyés. J’en ai fait des cauchemars longtemps après la guerre. Après cette expédition, nous sommes rentrés en Angleterre. J’ai été envoyé comme fusilier marin au Liban jusqu’en 1943. Puis, je me suis porté volontaire pour les commandos du commandant Kieffer.
TDC : Au sein de ce commando, vous aviez reçu une formation pour vous préparer au débarquement ?
L. G. Nous avons été formés pendant plusieurs semaines dans un camp spécial en Écosse, à Achnacarry. Discipline de fer et entraînement très difficile. Les instructeurs britanniques nous menaient la vie dure. On escaladait des falaises, on s’entraînait au close-combat, les exercices se faisaient à balles réelles, on apprenait à
lire les cartes, on nous larguait quelque part et il fallait se débrouiller pour retrouver sa route. On devait faire les 7 miles (11 km 200) en moins d’une heure, et pas en tenue de sport, avec un sac sur le dos et l’armement ! Quand vous sortiez de là, vous étiez devenu un combattant d’élite.
TDC : Arrive le moment du débarquement. Comment se passent les préparatifs ?
L. G. On nous rassemble dans un camp secret et on nous informe des plans du débarquement une semaine avant. Les plages avaient des noms de code comme Juno ou Sword. Mais nous avons su rapidement où l’on allait car, parmi nous, les Havrais avaient identifié la région de Ouistreham sur les cartes. Les officiers britanniques nous ont donné l’ordre de garder le secret. Le débarquement était prévu le 5 juin, mais le temps était trop mauvais. Nous nous sommes alors regroupés dans deux barges de 90 hommes autour de l’île de Wight, et, vers 22 h 30, nous avons pris la mer. Beaucoup ont souffert du mal de mer. Je me souviens que l’on nous a servi une soupe, c’était, paraît-il, une soupe de tortue ; je n’ai pas trouvé cela très bon…
TDC : Le 6 juin, vous aviez le sentiment de vivre une journée historique ?
L. G. En voyant les côtes de France, nous avons eu un petit pincement au cœur. Il y avait de la joie et de l’appréhension. Mais nous nous sentions très forts. Il faut dire que nous faisions partie d’une armada qui semblait invincible. Aucun d’entre nous n’aurait voulu laisser sa place. On se doutait un peu que notre débarquement allait compter pour la suite de la guerre, mais ce qui importait, c’était ce que nous allions faire sur le moment. Au matin, le débarquement se déroule avec de la casse. Alors que nous étions encore au large, les canons nous tirent dessus. On arrive à Colleville. En face ils ne sont pas surpris, malgré la brume et les fumigènes. Nous avions pour mission de prendre la route de Lion et le casino, un blockhaus en fait. Le casino tombe grâce au soutien d’un char trouvé par le commandant Kieffer. La troupe 8, dont je faisais partie, devait neutraliser les défenses de la côte. Même si nous étions abrités par les dunes, nous avons subi des pertes : le premier jour 10 tués et 36 blessés évacués sur 177 hommes, ce qui fait 25 % des effectifs hors de combat !
TDC : Vous vous attendiez à plus de pertes ?
L. G. Kieffer nous avait dit avant le départ dans cette aventure : « Il n’y a peut-être pas dix d’entre vous qui reviendront. Celui qui ne veut pas y aller peut très bien ne pas débarquer, je ne lui en voudrai pas. » Nous sommes tous restés, l’envie de rentrer chez nous était plus forte que la peur.
TDC : Comment se termine cette journée ?
L. G. Les combats à Ouistreham s’achèvent vers 11 h 30. Alors que nous retournons récupérer nos sacs laissés dans une colonie de vacances, des avions nous mitraillent. Puis, vers 17 heures, nous rejoignons le secteur de Pegasus Bridge pour garder la tête de pont sur l’Orne. Nous devons y faire face à des contre-attaques violentes. Les combats continuent ensuite dans l’Eure. Fin août, les Allemands passent la Seine et nous sommes rapatriés sur l’Angleterre. Pour ma part, la guerre se termine là car je me casse une cheville, mais mes camarades se battent encore durement en Hollande.
TDC : De quelle manière se passe l’après-guerre pour vous ?
L. G. Je suis rentré en France, gare du Nord. Nous étions sans un sou avec ma femme. Il a fallu que je me débrouille parce que le gouvernement de l’époque nous a laissé tomber. On avait l’impression de ne pas exister. Des marins qui étaient restés planqués pendant la guerre nous jalousaient car nous avions le droit de porter la croix de Lorraine ; ils avaient peur que nous prenions leur place sans doute. Du coup, j’ai quitté l’armée pour trouver du travail dans le civil.
TDC : Alors que l’on se prépare à fêter le soixantième anniversaire du Débarquement, vous avez l’impression d’être enfin reconnu ?
L. G. Nous avons toujours été bien accueillis par la population normande. Au niveau de l’État, c’est seulement depuis les années 1980 que l’on s’intéresse à nous. Malgré cela, mes camarades ont réussi à s’en sortir et à vivre honnêtement. Aujourd’hui, nous nous réunissons souvent entre vétérans, nous sommes restés très solidaires. Par ailleurs, je fais visiter le musée du Numéro 4 Commando à des élèves pour perpétuer la mémoire de ceux qui sont tombés pour libérer leur pays.


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