« Écrire était pour Colette un métier comme un autre »
 
Lecteur passionné de Colette, Alain Brunet interroge inlassablement cette personnalité singulière qui joue des fausses transparences et des vrais trompe-l’œil.

PROFIL
Alain Brunet a participé à l’édition des Œuvres de Colette dans « La bibliothèque de la Pléiade » (4 vol., 1984-2001). Il est le coauteur, avec Claude Pichois, de la biographie de l’écrivain (1999). Il prépare Colette et le cinéma (avec Alain Virmaux, septembre 2004). Il a également rédigé de nombreux articles dans les Cahiers Colette.
TDC : Colette était-elle une femme anticonformiste ?
Alain Brunet. « Anti- » signifie « qui s’oppose ». Colette ne s’opposait à rien, elle n’était pas conformiste, tout simplement. La liberté qu’elle revendiquait (encore que « revendiquer » dans son cas soit un abus de langage), c’était sa liberté d’individu, tout comme elle la reconnaissait à tout ce qui vit. Elle ne comprenait pas la notion de hiérarchie dans le monde vivant : plantes, animaux, humains, hommes ou femmes. Cependant – d’où son ironie à l’égard des revendications féministes – elle admettait aisément que des individus ayant une physiologie différente aient des rôles différents. Elle estimait ridicule qu’une femme s’intéresse à la politique ou revendique le droit de vote, domaines, à ses yeux, réservés aux hommes. Elle voulait sa liberté dans des limites qui n’étaient pas contestées, même si elle s’insurgeait contre les conventions morales et la conception du mariage.
TDC : Comment s’explique l’énorme succès des Claudine ?
A. B. D’une part, par la simplicité moderne du texte par rapport à la littérature symboliste de la fin du XIXe siècle. Polaire disait que Claudine « rompait tellement les allures des Muses laurées, cothurnées, lyrées, empêtrées dans leur traîne » et que le personnage avait apporté une bouffée d’air qui avait rafraîchi les scènes (le succès littéraire passait aussi par la scène). N’oublions pas la relative importance du mouvement régionaliste à cette époque, Francis Jammes en étant un des représentants les plus emblématiques.
Il est incontestable aussi que Willy, que certains de ses amis appelaient « Monsieur Réclamier », avait un vrai sens du commerce ; il a su jouer des ambiguïtés entre Claudine, Colette et Polaire pour exciter la curiosité du public. Jeu auquel Colette se prêtait volontiers. Willy conduisait ses ateliers comme une véritable entreprise. À ses débuts, quand il était critique musical, il avait monté un pool d’échotiers qui rendaient compte des concerts à Paris, en province ou dans les pays limitrophes. On se réunissait le dimanche soir chez les Willy pour mettre la dernière main aux articles qui étaient signés « L’Ouvreuse ». Il a appliqué aux romans ce principe bien rodé. Et Colette participa, au même titre que les autres, aux ateliers, d’où sortirent les Claudine et les deux romans que Colette remodela ensuite pour en faire L’Ingénue libertine.
TDC : S’est-elle vite adaptée à ce milieu littéraire très parisien ?
A. B. Oui. Elle avait fait un minimum d’études, puisqu’elle avait son brevet, un diplôme de valeur à l’époque ; en outre, il y avait une bibliothèque importante dans la maison familiale, à Saint-Sauveur, ce qui n’était pas courant au XIXe siècle et dans le milieu qui était le sien. Il faut la croire quand elle dit qu’elle a lu très tôt Balzac, Labiche et Daudet. Sa formation et son goût pour la littérature faisaient qu’elle ne se sentait pas totalement dépaysée dans ce milieu artistique. Son sens de la représentation a fait le reste.
TDC : Est-il vrai qu’elle aurait rêvé par-dessus tout d’être actrice ?
A. B. J’en suis tout à fait persuadé. Sylvain Bonmariage, un contemporain de Colette, affirme qu’elle voulait toujours jouer la comédie et que Willy ne voulait pas. Je pense qu’en effet c’est juste. Elle aimait vraiment ce milieu ; les seuls textes où ses personnages sont bons, sympathiques, chaleureux, sont ceux qui traitent du music-hall.
La scène comptait plus que l’écriture. Elle l’a quittée quand elle a été enceinte. Elle éprouvait véritablement un plaisir physique à faire du mime.
TDC : Comment expliquer qu’elle n’ait jamais parlé des artistes qu’elle a pu connaître et qui ont fait avancer le théâtre ?
A. B. Elle ne faisait jamais de théorie sur rien. Elle vivait, c’est tout. C’est d’ailleurs un reproche fréquent que certains lui font et une des raisons du mépris dans lequel la tiennent les intellectuels ; elle ne « pensait » pas assez et restait indifférente aux théories comme aux mouvements littéraires. Elle ne se prétendait pas artiste.
Cette attitude, cependant, est mal vue, car elle nie en quelque sorte la conception idéale qu’on se fait de l’artiste. Écrire était pour Colette un métier comme un autre, c’était son gagne-pain ; et son pain, elle l’a gagné à la sueur de son front, au sens noble du terme, les manuscrits le prouvent. Son mérite est d’avoir été honnête et consciencieuse.
Elle n’a jamais rendu un travail bâclé ni renoncé à l’effort, comme en témoigne, par exemple, sa correspondance avec son amie Marguerite Moreno.
TDC : Quelle place le cinéma avait-il dans sa vie ?
A. B. Il y a deux aspects de sa vie généralement passés sous silence : ses relations avec le théâtre et celles qu’elle a entretenues avec le cinéma. Son intérêt pour ce qui n’était alors qu’un phénomène de foire fut précoce. On en trouve des signes dès 1907 ! En 1914, elle publie deux chroniques sur le cinéma, dont une qui eut une influence sur le destin du film en question, mais c’était, hélas, quelques semaines avant la déclaration de la guerre… En 1917, elle assure des critiques dans des revues spécialisées, Le Film et Filma. Elle a des projets avec la comédienne Musidora, qui était son amie.
Malgré les regrets qu’elle a toujours exprimés pour le muet, proche de la pantomime qu’elle aimait tant, elle a écrit des scénarios et des dialogues pour des films parlants. Dans ses interviews, elle tendait la perche pour qu’on adapte ses romans au cinéma, ce qu’elle a parfois fait elle-même. Après la Seconde Guerre mondiale, les adaptations cinématographiques de ses romans ont beaucoup aidé à rendre son image encore plus populaire, à bon ou à mauvais escient : Le Blé en herbe, sorti à peine six mois avant sa mort, fut l’objet d’un dernier scandale.
TDC : Comment Colette concevait-elle sa pratique du journalisme ?
A. B. Dans ses critiques cinématographiques mais surtout théâtrales, elle disséquait le film (ou la pièce) et jugeait le spectacle du point de vue d’une spectatrice – avertie, certes – contrairement à ses confrères qui exprimaient des points de vue théoriques. Quand elle dirigeait la rubrique des « Contes des mille et un matins » pour le journal Le Matin, elle s’appuyait sur sa pratique d’écrivain pour sélectionner les auteurs. Dans ses reportages, elle se plaçait aussi sous l’angle d’une spectatrice anonyme. À propos de l’arrestation de la bande à Bonnot, elle décrit ce qu’elle a vu – c’est-à-dire rien, car la police maintenait la foule à distance, mais elle évoque l’ambiance qui règne sur place – et conclut : « Je m’en vais à mon tour vers Paris, pour y savoir à quel drame je viens d’assister. » De même, ses chroniques judiciaires rendaient compte de l’ambiance du tribunal mais il fallait aller chercher ailleurs les informations. Ni reporter ni journaliste, elle avait un regard et une plume d’écrivain.
TDC : Quel regard ses pairs portaient-ils sur Colette ?
A. B. La plupart montraient du respect pour son œuvre, ses qualités d’écriture, pour son sérieux de « grosse abeille » comme disait Mauriac. Elle faisait l’admiration de tous, Proust, Louis Bromfield, Carco, Rebecca West, et bien d’autres, français et étrangers. Montherlant a rappelé en 1954 : « C’est la seule femme à propos de qui j’ai parlé de génie » ; en effet, il l’avait dit en 1929. Aragon se serait inspiré de La Fin de Chéri pour écrire Aurélien. Simone de Beauvoir la qualifie de « déesse-mère » dans La Force de l’âge. Sartre aussi la respectait beaucoup ; ils se sont rencontrés plusieurs fois chez Simone Berriau où séjournait souvent Colette.
TDC : Les récentes publications de la correspondance ont-elles contribué à dissiper quelques-unes des idées reçues sur Colette ?
A. B. En ce qui concerne Colette – ce n’est pas le cas pour tous les écrivains –, la publication de correspondances est toujours intéressante, même si toutes n’apportent pas toujours des révélations fracassantes. Grâce à la publication des lettres à Bel-Gazou, qui couvrent près de quarante ans de la vie de l’écrivain, des hypothèses ont été confirmées : les cris de la petite fille qui réclame sa mère au début, les cris de la mère qui réclame sa fille à la fin montrent qu’elles se sont cherchées sans arrêt sans se trouver, pourtant tour à tour complices et étrangères.

Pour TDC : Corinne Denailles


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