« Un immense patrimoine de dessins de machines »
 
Interview de Romano Nanni, directeur du Musée Leonardiano de Vinci, par Pascal Brioist

FOCUS
Le musée Leonardiano de Vinci
Imaginé dès 1919, le musée Leonardiano débute son existence le 15 avril 1953, dans le château des comtes Guidi, en même temps que la Bibliothèque léonardienne, grâce à un don initial d’une collection de maquettes par IBM, qui fut par la suite régulièrement augmentée. La naissance et le développement du musée sont dus à la multiplication des pièces obtenues par des recherches sur les dessins de machines de la Renaissance – parmi lesquels ceux de Léonard se singularisent par leur ampleur et leur complexité – destinées à approfondir nos connaissances sur l’histoire de la technique du Moyen Âge tardif et de la Renaissance. En 2004, le musée Leonardiano s’est lancé dans une phase nouvelle, se proposant d’offrir un lieu reconnu où l’expérience du Léonard ingénieur, architecte et savant serait documentée grâce à la reconstruction et à la présentation de maquettes (ainsi que de modèles virtuels et d’animations informatiques) et d’expériences issues des manuscrits de l’époque, relus et réinterprétés sur la base de recherches historiques et de vérifications techniques développées et mises à jour.

TDC : Les machines de Léonard ont-elles servi ?
Romano Nanni. C’est une question difficile, qui regarde la quasi-totalité des fonds de manuscrits et de dessins techniques présents en Toscane aux XVe et XVIe siècles. Sont concernés les textes et les croquis de Mariano Di Jacopo, de Francesco Di Giorgio Martini, de Giuliano Da Sangallo, de Bonaccorso Ghiberti, de Léonard de Vinci, les demandes de brevets de machines, les ouvrages de Puccini et de Buontalenti ainsi que beaucoup d’autres manuscrits, parfois anonymes. On ignore si cet immense patrimoine de dessins de machines correspond ou non à des engins, des instruments ou des inventions ayant effectivement été réalisés, même s’il est tout à fait permis de penser que cela a été le cas. Il semblerait que l’on puisse déduire des codex de la Golpaia qu’un compteur hydraulique complexe projeté par Léonard aurait bien été fabriqué vers 1510 par Bernardo Rucellai. De la même façon, Léonard évoque explicitement dans un texte milanais la construction d’un prototype de machine volante qu’il aurait monté dans les salles d’une tour contiguë à son atelier.
Il faut par ailleurs considérer tout ce qui renvoie à des améliorations de dispositifs existants et largement répandus : moulins à eau (technologie très commune), grues (comme celles utilisées par Brunelleschi pour le dôme de Florence) et autres appareils d’élévation, pompes, cloches, appareils de fusion de métal, armes et bombardes. Il s’agit là d’un chapitre peu exploré, en raison notamment du préjugé largement partagé qui veut que seuls comptent l’exceptionnel, l’unique, le spectaculaire. Mais l’histoire des techniques fonctionne tout autrement !
TDC : Quels furent les relations entre Léonard et les corporations ?
R.N. En 1472, Léonard s’inscrit dans la corporation des peintres. Celle-ci, aussi dénommée compagnie de Saint-Luc, avait été fondée vers 1339 dans le contexte des Arts des médecins et des spécialistes, qui rassemblait une gamme très vaste de professionnels familiers de la manipulation de substances chimiques comme précisément les couleurs. Certains des collègues de Léonard semblent avoir également été inscrits dans l’Art de la laine et l’Art de la soie. Nous ne disposons pas de documents qui permettraient de bien rendre compte des rapports entre Léonard et les corporations, et cela encore moins après son départ pour Milan en 1482. Il a été rapporté cependant que fréquemment, lors de sa jeunesse, Léonard rejoignait des commissions où l’on trouvait son père Ser Piero (cela est bien documenté dans le cas du tableau de L’Adoration des Mages), notaire assez en vue dans la Florence de l’époque. Par conséquent, le rapport avec les corporations devait selon toute vraisemblance prêter à une certaine indépendance. On peut également imaginer que les fréquents litiges pour motifs économiques et financiers dans lesquels Léonard se trouve impliqué résultent de problèmes judiciaires extérieurs aux Arts.
TDC : Quelles sont les grandes innovations apportées par Léonard aux machines textiles ?
R. N. Je ne parlerai pas de « grandes innovations », mais plutôt d’un effort pour automatiser des engrenages ou des éléments du cycle de travail. Si l’on exclut la phase de préparation de la filature, qui n’impliquait pas d’appareillage très instrumenté, tout le reste du cycle – dans différents secteurs de production : cordages, draps de laine, rubans de coton, tissus de soie précieux – a été l’objet d’études d’ingénierie continues et répétées, particulièrement entre 1490 et 1516. Dans certains cas, il s’agissait d’améliorer des machines existantes. C’est ce qui se passe par exemple pour un système de blocage qui s’actionnait en cas de cassure du fil, dans un dispositif de filature hydraulique à la bolonaise. L’invention d’un système bielle-manivelle actionné par un engrenage hélicoïdal pour résoudre un problème délicat d’optimisation d’une grande roue à filer d’origine médiévale (figurée sur un vitrail de la cathédrale de Chartres) relève de la même logique. Ailleurs, on a affaire à des transferts de technologie raffinés, comme l’adaptation d’un mécanisme d’échappement d’horloge pour la servo-direction d’une fileuse à mains domestique à quatre fuseaux ; ou aux efforts pour penser une véritable batterie de machines automatiques capables de travailler en série, comme dans le cas du battiloro (voir ci-contre), incroyable tentative de mécanisation synchronique d’un cycle entier de travail de laminage de pépites d’or et d’argent en feuilles. L’arbre moteur du battiloro était en outre conçu pour actionner simultanément six ou huit machines semblables. Notons que nous disposons de détails sur ces machines non seulement par des dessins très spécifiques de Léonard – qui ont permis aux ingénieurs de l’université de Florence d’en reconstruire un modèle – mais également par un dessin anonyme postérieur à la mort de Léonard. Cette machine, une espèce de système embryonnaire de fabrique moderne, dut surprendre énormément les contemporains. C’est d’ailleurs à se demander si ce système n’a pas été effectivement construit.
TDC : Ces machines « industrielles » ont-elles connu une postérité ?
R. N. En ce qui concerne un certain nombre de machines textiles projetées par Léonard, nous trouvons des traces de développements postérieurs à sa disparition. Ainsi, une presse à cylindres pour draps fut figurée dans les premières années du XVIIe siècle dans le livre de machines de Vittorio Zonca, qui la présente comme déjà existante et connue de longue date. Autre cas : l’arbre de transmission du battiloro est en fait le perfectionnement d’une invention analogue qui trouve sa source chez Francesco Di Giorgio Martini, mais que l’on retrouve ensuite appliquée à d’autres types de machines dans de nombreux dessins anonymes de la seconde moitié du XVIe siècle. Nous savons qu’un certain nombre de ces dessins se réfèrent à une machine probablement réalisée, en l’occurrence une pompe originale à installer sur l’Arno, commissionnée par François Ier, grand-duc de Toscane.
On atteste la présence à Dantzig, dans les années 1570, de petits métiers à tisser automatiques alignés en série pour tisser des rubans de coton qui circulèrent en Europe comme en témoigne l’Encyclopédie. Un dispositif cinématique comme le secteur à corde fut également d’un grand intérêt : développé par Léonard à partir de dessins de Taccola, le secteur à corde traverse le XVIe siècle tout entier, et se trouve utilisé dans une grande variété de pompes, si bien qu’il finit par fournir la solution structurale de la première machine à vapeur de Newcomen. Autre exemple : les coussinets pour réduire le frottement des cloches, étudiés à plusieurs reprises par Léonard, qui formule des solutions différentes de celles connues de son temps, font finalement leur réapparition dans le clocher de la cathédrale de Metz.
Il y a par ailleurs plusieurs cas singuliers. Je pense à un mécanisme de transfert du fil de chaîne de part et d’autre de la trame dans un métier à tisser. La solution trouvée par Léonard n’a pas eu de postérité moderne, on lui préféra le système de navette volante de John Key. Mais, au XIXe siècle, la Draper Corporation (USA) a breveté et réalisé un type de machinerie pour tisser assez similaire à la solution léonardienne.
Ce ne sont là que quelques exemples. Il ne s’agit pas de suggérer que toutes ces réalisations auraient pris leur origine dans les dessins de Léonard, mais plus simplement de faire accepter le fait que les images d’ingénierie produites par lui et que certains résultats auxquels il était parvenu font partie intégrante d’une histoire des techniques longue, pluriséculaire, avec ses propres conditions, ses échecs et ses succès. Et cela permet donc de considérer que l’immense legs manuscrit de Léonard constitue un exceptionnel document à étudier – à côté de quelques autres – pour comprendre ce qu’il advient de l’histoire des techniques entre Moyen Âge et première modernité.


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