« La sorcellerie existera toujours »
 
PROFIL
Dominique Camus

Dominique Camus est ethnologue et sociologue. Docteur ès sciences de l’EHESS, il étudie depuis plus d’une vingtaine d’années les croyances populaires et les pratiques magiques dans la France d’aujourd’hui. Il s’intéresse particulièrement aux personnes créditées de dons pour découvrir les choses cachées, les événements à venir ou pour guérir. Ancien enseignant à l’université de Rennes-I, il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages sur le sujet dont une trilogie publiée chez Flammarion : Jeteurs de sorts et désenvoûteurs : enquête sur les mondes sorciers (1997-2000). Il est également artiste peintre.

TDC : Comment en vient-on à étudier l’univers de la sorcellerie ?
Dominique Camus. À la vérité, tout à fait par hasard. Il se trouve qu’il y a maintenant quelques années je me suis installé en Bretagne. Un jour, j’ai entendu dire que des guérisseurs, qu’on appelle aussi des leveurs de maux, officiaient dans les environs. Par curiosité, je me suis renseigné sur ce phénomène. Du moins ai-je tenté de le faire car les écrits sur le sujet sont plutôt rares. Le plus souvent, les documents que j’ai trouvés dataient de la fin du XIXe siècle, au mieux ils remontaient aux années 1930, presque toujours sous la signature de folkloristes. À les lire, toutes choses ayant, de près ou de loin, un rapport avec la sorcellerie relevaient de superstitions et de croyances populaires. Voilà comment, de fil en aiguille, j’ai été amené à m’intéresser à ce domaine. Ce faisant, j’ai abandonné le syndicalisme qui était alors mon domaine de recherches, pour celui de la sorcellerie, il est vrai peu courant. Un virage qui s’explique par l’envie très forte de pénétrer un univers hermétique et méconnu du public.
TDC : Concrètement, comment se passent vos recherches ?
D.C. Comme le veut l’ethnologie, il s’agit d’un travail de terrain et de longue haleine. J’enquête, je collecte des données brutes avant de théoriser le tout. C’est une immersion sur le temps long : cela nécessite que je m’implique personnellement auprès des sorciers pour les observer, eux et leurs pratiques, pour décrypter leur perception du monde. Je les découvre par le bouche à oreille, par le réseau relationnel. Je me présente auprès de ceux que je voudrais suivre, j’explique mon intérêt pour ce qu’ils font et ce qu’ils sont et le pourquoi de mon travail. Je leur parle de mes recherches et de mes projets.
TDC : Et que cherchez-vous ?
D.C. Je cherche à comprendre comment ça marche, comment ils pratiquent. Mon but est de les voir opérer, de les voir à l’œuvre. Tous ne sont pas immédiatement enthousiastes, loin s’en faut, à l’idée d’avoir un chercheur universitaire sur le dos. Mais, malgré les réticences et la méfiance de certains, je crois qu’ils considèrent que ce type d’expérience leur permet de faire découvrir ce monde fermé et mystérieux qui est le leur.
TDC : Comment caractériseriez-vous les sorciers ?
D.C. Faisons une comparaison : de même que l’homme de science a un savoir qu’il a acquis, qu’on lui a transmis et pour lequel il a des compétences reconnues, de même le sorcier est détenteur d’une connaissance, celle de l’occulte, du magique, à quoi s’ajoute, et là cesse la comparaison avec le scientifique, une sorte d’aptitude que, faute d’un autre mot, j’appellerai un don. Est sorcier celui qui possède un savoir ainsi que la faculté de l’acter, c’est-à-dire la capacité de le transformer en un pouvoir. Pouvoir sur l’animé, l’humain mais aussi sur l’environnement, les choses, l’inanimé. Il est un autre élément important à prendre en compte dans la sorcellerie, c’est la notion de réversibilité. Les actions des sorciers portent autant sur l’envoûtement que sur le désenvoûtement. Le sorcier qui peut le mal peut le bien, encore que, pour lui, ces notions de bien et de mal soient toutes relatives, attendu que seule compte à ses yeux, in fine, la satisfaction du demandeur.
TDC : Dans la France d’aujourd’hui, qui sont-ils ?
D.C. Contrairement à une idée reçue tenace, les sorciers sont plutôt des hommes; ils préfèrent transmettre leur savoir d’homme à homme. Pour la plupart ils ont d’ailleurs un certain âge, sont de condition plutôt modeste et, insistons sur cet aspect, ce sont des individus socialement intégrés. Ce ne sont pas des illuminés ni des marginaux. Précisons enfin, pour contredire un stéréotype qui là aussi a la vie dure, qu’il est autant de sorciers des villes que des champs. La sorcellerie est aussi un phénomène urbain.
TDC : Quel type de personnes sollicite les sorciers et pourquoi ?
D.C. C’est généralement en dernier recours qu’ils sont sollicités. Les demandeurs sont davantage motivés par un sentiment d’urgence qu’animés par une croyance. Ils s’adressent au sorcier, si l’on me passe l’expression, comme à un prestataire de service ultime. Les demandes peuvent être d’ordres relationnel, affectif, économique ou encore répondre à un désir de vengeance. Dans tous les cas, au centre de l’interaction sorcier-demandeur, il y a une entente en vue de résoudre un conflit, de dénouer une situation dont très souvent un tiers est considéré comme partie prenante. Quant à définir qui cela concerne socialement, je dirais tout le monde, du haut en bas de l’échelle sociale. Pour l’anecdote, je connais des sorciers volontiers consultés par des hommes politiques de renom en période électorale par exemple... Socialement, la sorcellerie ne connaît aucune discrimination.
TDC : Comment se traduit dans les actes ce supposé pouvoir ?
D.C. Il m’est tout à fait impossible de le détailler tant il existe de rites, tous avec des significations et des portées différentes. Ce que je peux dire, en simplifiant à l’extrême, c’est qu’il y a des sorciers qui procèdent en présence d’une personne ou par objet interposé (par exemple des poupées censées incarner le tiers porteur du mauvais œil) et d’autres qui agissent à distance, par la pensée. Pour ma part, dans mes enquêtes au long cours, j’interroge ces procédures, ces protocoles et leur efficacité, toujours, j’y insiste, du point de vue d’une situation précise. Mon rôle n’est pas d’homologuer quoi que ce soit, mais d’enregistrer l’appréciation faite par chaque client en fonction de son horizon d’attente, de l’appréciation qu’il porte sur les résultats postopératoires, si je puis dire. Mon travail consiste aussi à décrypter les relations psychologiques qui lient le couple sorcier-demandeur au tiers, perçu comme fauteur de trouble, élément perturbateur.
TDC : Que vous inspire la récupération de thèmes supposés propres à la sorcellerie comme le courant gothique ?
D.C. Il faut, si je puis dire, faire un sort à ce rapprochement. Cette parenté est totalement factice. L’imagerie et la symbolique gothiques empruntent plutôt au romantisme du XIXe siècle. C’est donc à tort que l’on associe gothique et sorcellerie. Par son côté tribal, le gothique relèverait davantage d’un paganisme archaïque sans rapport avec la sorcellerie.
TDC : Selon vous, quel est l’avenir de la sorcellerie ?
D.C. C’est un lieu commun de le dire, mais répétons-le une fois encore : la sorcellerie est aussi vieille que l’humanité et, surtout, elle évolue avec elle. Il faut bien avoir à l’esprit que, de même que la boîte à outils du scientifique se renouvelle, de même les savoir-faire du sorcier. J’ajouterai, pour souligner l’universalité du phénomène, qu’il n’y a pas de société sans sorcellerie et celle-ci perdurera. Elle existera toujours, même à l’heure des sciences et des techniques triomphantes. Pourquoi ? Parce qu’il y a transmission d’un savoir. Mais aussi et surtout parce que, socialement, la demande est réelle. Et, s’il y a demande, c’est, au fond, parce qu’il y a un manque, qui naît de l’insatisfaction des réponses apportées à des questions fondamentales par la science comme par la métaphysique. La science, la religion, la philosophie, toutes, à leur manière, interrogent la place de l’homme dans le monde. Mais il faut croire que cela ne suffit pas puisqu’existe cette autre voie, la sorcellerie. C’est justement cette survivance à travers les âges, cette persistance culturelle qu’il convient d’interroger encore et encore. Une existence pour le moins vivace dont l’élément essentiel est peut-être le pragmatisme. La sorcellerie prend l’homme tel qu’il est à un moment donné pour faire évoluer sa situation.

Pour TDC : Anthony Dufraisse

SAVOIR +
CAMUS Dominique
La Sorcellerie en France aujourd'hui
Rennes : éditions Ouest-France, 2001.

Web http://magie-sorcellerie.dominiquecamus.com/


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