« Picasso ne s'est jamais enfermé dans les avant-gardes »
 
PROFIL
Pierre Daix

Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur son ami Pablo Picasso, avec lequel il a travaillé à une biographie et au catalogue raisonné de son œuvre de jeunesse. Il est l’architecte d’un Dictionnaire Picasso qui réunit, en plus de deux mille entrées, tout ce qu’on peut savoir des lieux, des amis, des amours de l’artiste, mais aussi l’histoire de ses œuvres importantes et de leurs expositions. Ancien rédacteur en chef des Lettres françaises, il est, par ailleurs, auteur de romans et de témoignages sur son expérience communiste et sur sa déportation..

TDC : Vous avez connu Pablo Picasso des années après l’épopée du cubisme. Faisiez-vous alors le lien entre ce mouvement et le peintre ?
Pierre Daix. Non, et pour plusieurs raisons. Ma rencontre avec l’art s’était faite par ma mère, institutrice, qui avait acheté pour son lycéen de fils un dictionnaire Larousse en six volumes avec des reproductions classées par ordre alphabétique. Je me suis abîmé des heures dans ces pages. Ce coup de foudre s’est transformé en passion en 1937 lorsque mes parents, en récompense de mes résultats scolaires, m’ont offert un carnet de dix entrées à l’Exposition universelle. Il y avait des Matisse, des Léger, et j’ai découvert, présenté pour la première fois au pavillon de la République espagnole, Guernica. La suite est marquée par la guerre car, membre des étudiants communistes, j’ai été arrêté puis déporté trois années à Mauthausen. À ma libération, j’avais un cimetière dans la tête. Je voulais rencontrer deux poètes, Aragon et Éluard, qui m’a présenté Picasso… J’emprunte ce détour car il faut savoir qu’il n’y avait pas d’histoire de l’art moderne à cette époque. Pour ce qu’on appelle le cubisme, il ne faut pas oublier combien sa compréhension est indissociable de celle de l’histoire de l’Europe au XXe siècle. La plupart des toiles cubistes de Picasso avaient été achetées par le collectionneur russe Chtchoukine, puis, avec la révolution de 1917 et le stalinisme, avaient été enfermées dans les caves du musée de l’Hermitage jusqu’au printemps 1954.
TDC : Ces œuvres sont donc restées ignorées pendant quarante ans ?
P. D. Oui, c’est cela. Au printemps 1954, je me suis trouvé très proche de Picasso qui vivait seul à l’époque. Les communistes italiens, qui avaient organisé à Rome la première rétrospective Picasso, venaient de découvrir qu’on pouvait sortir ses œuvres des réserves de l’Hermitage. Moscou envoya trente-six tableaux venus s’ajouter aux toiles conservées par la collectionneuse Gertrude Stein. En voyant l’accrochage en juin 1954, j’ai été bousculé comme jamais par le Picasso de 25 ans, capable de toutes les audaces.
TDC : Comment a-t-il rattaché le cubisme à l’ensemble de son œuvre ?
P. D. Picasso m’a dit : « J’ai laissé se raconter n’importe quoi, mais toi, je t’aiderai. » J’ai publié un catalogue sur sa jeunesse et un autre sur son cubisme tout à fait innovant. Il n’y avait jamais de discussions théoriques avec Picasso. Pour ce catalogue, initié dans les années 1966-1972 et publié en 1977, en travaillant pièce par pièce, en voyant ses œuvres, en évoquant ses souvenirs, nous établissions les enchaînements de création. Il fallait que ça parte du concret, du dessin.
TDC : Considérait-il alors le cubisme comme un concept ou une invention formelle ?
P. D. En France, on a toujours considéré le cubisme à partir des scandales des Salons d’automne de 1911 et 1912. Le cubisme de Picasso, c’est une tout autre affaire qui a commencé en 1905 comme une crise dans sa peinture. Ses périodes bleue et rose étaient vues comme des périodes sentimentales. En 1905, il était troublé, il se posait des questions. Il était alors dans la misère mais parvint à se rendre en Hollande où il ne visita aucun musée mais d’où il rapporta des tableaux. Cet automne 1905 est le théâtre de nombreux événements au Salon d’automne autour de Matisse et Derain, et d’une rétrospective Manet. Pour la première fois, il lui est donné la possibilité de comprendre l’histoire de Manet. Il y eut aussi l’exposition Ingres où il a découvert un peintre moderne, érotique. À cette époque, le Louvre exposait des sculptures andalouses datées de 300 avant J.-C., un art primitif, très rude. De là date sa première rencontre avec le primitivisme. Le couple Stein choisit aussi ce moment pour acheter sa peinture, ce qui le sauva de la misère. Grâce à eux, il est entré en contact avec Derain et Matisse. Au fond, en 1905, il sort de son petit milieu espagnol.
TDC : Picasso n’est donc pas un farouche individualiste ?
P. D. Il avait en face de lui des gens qui l’interpellaient. Jusque-là, il cherchait ses défis auprès des classiques comme le Gréco. Au début de 1906, lors d’une rétrospective de Matisse, Picasso voit un Matisse hors norme, celui qui invente en sculpture et gravure sur bois. Il voulait dépasser Ingres dans le dessin classique et désormais il s’attaque à Matisse ! Il efface alors le portrait de Gertrude Stein qu’il composait. Il lui fallait briser le miroir classique en retrouvant les formes brutales antérieures. En 1906, Cézanne meurt. Matisse et Derain étaient des cézanniens précoces mais pas Picasso. Il le devient alors. À la fin de 1906, il s’attelle à des œuvres déjà primitivistes. Il peint un autoportrait sous la forme d’un masque, très revendicatif de sa source d’inspiration. Il évolue vers plus de simplification, plus d’indépendance dans la façon d’aborder le corps humain et les rapports des personnages entre eux. Ce travail opiniâtre et solitaire le conduit à la réalisation des Demoiselles d’Avignon en 1907. Il se radicalise dans cette grande toile de plus de deux mètres de haut. J’ai montré qu’il a agi sous l’influence des sculptures ibériques.
TDC : Et qu’en est-il de l’influence de Georges Braque ?
P. D. Les deux peintres se retrouvent souvent entre 1908 et 1913. Ils inventent le cubisme, le développent en puisant aussi bien dans les leçons de Cézanne que dans celles des œuvres primitives. Un nouveau langage pictural est né qui tend à recréer, sur la surface d’une toile, un espace qui existe en trois dimensions, sans avoir recours aux procédés illusionnistes traditionnels. Si je reconstitue l’année 1908, je mets au jour la profondeur de la réflexion de Picasso sur les contrastes de forme et les révisions de l’espace. Mais tout ça se déroule dans une sorte d’anonymat car, nous l’avons dit, le collectionneur russe Chtchoukine emporte ses toiles et, à part ceux qui ont accès au Bateau-Lavoir, peu de gens sont témoins de ce travail.
TDC : Mais, pour Picasso, cette position d’avant-garde n’était-elle pas aussi un moyen de faire scandale ?
P. D. Absolument pas. Picasso voulait sortir de la Renaissance, de l’espace de la perspective qui avait régi la peinture occidentale. À l’époque du Salon des indépendants de 1911 et du Salon d’automne de 1912, Picasso et Braque étaient tout à fait ailleurs, dans les papiers collés, dans ce qu’on a appelé le cubisme synthétique. La plupart des cubistes se contentaient, au fond, de géométriser une peinture traditionnelle au lieu de transformer l’espace pictural ou d’inventer une nouvelle sorte de dessin. Les futuristes italiens, par exemple, continuaient à peindre comme avant. Picasso ne s’est jamais enfermé dans les avant-gardes. Durant toute sa vie il s’est trouvé en porte-à-faux avec elles et, à titre d’exemple, voyez comme il dénonce la barbarie et la guerre avec Guernica alors qu’André Breton écrit un manifeste pour condamner toute peinture qui serait engagée. Picasso, à partir de 1905-1906, obéit à ses propres raisons. Il est un homme de l’immédiateté qui veut se découvrir, gouverné par l’idée qu’il faut tout casser, même si personne ne veut de ses œuvres.
TDC : Ces tensions, ces découvertes ont-elles influencé le cubisme ?
P. D. Les cubistes se rendaient bien compte que la peinture entrait dans un nouvel espace-temps qui n’était plus celui de la lenteur impressionniste. Ils agissaient sous l’effet des transformations industrielles, de l’électricité et d’une révolution dans la communication avec le téléphone. En même temps, la colonisation apportait en France la découverte des cultures africaines, océaniennes et asiatiques. La France du cubisme était un pôle d’attraction car on y était plus libre qu’ailleurs. Ou, pour le dire simplement, les cubistes voulaient transformer la peinture pour qu’elle corresponde au monde dans lequel ils vivaient.

Pour TDC : Frédéric Couderc

Savoir +
Ouvrages de Pierre Daix
Picasso au Bateau-Lavoir : l’atelier du cubisme. Paris : Flammarion, 1996 (coll. Histoire d’un jour).
Pablo Picasso. Paris : Tallandier, 2007.


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