« IL faudrait réécrire des tragédie classiques »
 
PROFIL
Hélène Merlin

Ancienne élève de l’ENS de Fontenayaux- Roses, professeur de littérature française à l’université Paris-III-Sorbonne nouvelle, elle a notamment publié Public et littérature au XVIIe siècle (1994), L’Excentricité académique (2001) aux éditions des Belles Lettres, La langue est-elle fasciste ? (2003) aux éditions du Seuil, ainsi que des romans : Rachel (1981), Le Caméraman (1983) aux éditions de Minuit, Avram (2002) chez Zulma.

TDC : La légende des Atrides a fourni la matière de nombreuses tragédies « classiques ». Ces récits parlaient-ils particulièrement aux publics de ce temps ?
Hélène Merlin. Difficile de répondre pour deux siècles ! On peut toutefois rappeler que les XVIe et XVIIe siècles sont marqués par un bouleversement d’importance : le schisme de l’Église, qui se fait à travers des guerres civiles d’une très grande violence et qui installe en Europe au moins deux religions. En France, où les guerres de Religion ont été particulièrement longues et violentes, l’édit de Nantes tolère les protestants, mais sa révocation à la fin du XVIIe siècle prouve que leur présence n’a pas été acceptée par tous. Or, la chrétienté était pensée comme une seule famille ; au-delà de ce sens le plus large, les guerres civiles ont de fait souvent divisé les familles, déclenchant en leur sein des passions extrêmes. Enfin, les guerres de Religion ont paru culminer, en France, avec les deux régicides d’Henri III et d’Henri IV : or, le régicide est considéré comme une forme de parricide ; mais, pour les assassins (qui avaient leurs sympathisants), Henri III et Henri IV étaient considérés comme étant eux-mêmes parricides en quelque sorte, traîtres à la religion catholique, à Dieu ! La légende des Atrides et celle des Labdacides traduisent, sous forme symbolique, les soubresauts fratricides des guerres civiles, l’horreur et l’énigme des bouleversements qu’elles ont introduits au sein des États et des familles : est-il légitime qu’Agamemnon sacrifie sa fille pour les Grecs ? qu’Oreste tue sa mère pour venger son père ? est-il légitime que des Français s’entretuent par zèle religieux ? qu’ils cherchent à venger des morts de la famille par d’autres morts ? Etc.
TDC : Les histoires que racontent ces pièces correspondent peu à l’idée qu’on se fait généralement de l’« idéal » classique : ordre, mesure, équilibre, etc. Comment se résout cette contradiction apparente ?
H. M. C’est justement la contradiction qui est importante. Je pense que l’« idéal » classique conjure, élabore, apaise la violence passée, qui hante la mémoire. Prenons l’exemple de l’interdiction de représenter la mort sur scène. Elle a généralement été interprétée comme une censure morale, une volonté de mettre l’art sous la coupe des bienséances, des règles de mesure. On peut plutôt penser que les cadavres étaient trop proches, spectacle insoutenable, dangereux pour la paix et la vie parce qu’il risquait de rappeler un passé trop à vif, de susciter haines et soif de vengeance. Le spectacle déploie le processus qui mène de l’inceste au meurtre, les passions violentes, la menace de chaos, mais à distance, afin que les spectateurs ne soient pas happés par le désir du passage à l’acte. Il y a dans le théâtre classique une forme d’anamnèse: les Atrides, c’est la fable fantomale qui hante en fait toutes les autres intrigues, Rodogune de Corneille par exemple, mais sous forme voilée. Les spectateurs retrouvent la violence des émotions sans leur être aliénés. Toutes les règles esthétiques sont là pour séparer, relancer, sortir de la mélancolie – un peu comme la psychanalyse, dont la théorie doit beaucoup à la pratique théâtrale.
TDC : Peut-on enseigner aujourd’hui encore la tragédie classique ? Comment ? Quels obstacles cet enseignement rencontre-t-il ?
H. M. L’obstacle de la langue me paraît presque insurmontable, et il est très sous-estimé par les enseignants qui désirent, à juste titre, transmettre à leurs élèves les « grandes œuvres » de la littérature. Déjà à notre génération, les tragédies classiques nous ennuyaient souvent, et elles étaient difficiles, leur lecture demandait un effort que les lycéens ne fournissaient pas tous avec enthousiasme. Je crois que c’est utile de s’en souvenir. Et pourtant on avait après quelque chose comme une musique et une couleur dans la tête, des images de conflit, de déflagrations passionnelles. Alors, que faire ? Il faut enseigner une tragédie classique avec la conscience de l’énorme difficulté de la tâche, pour l’enseignant et pour les élèves. Et je crois que, pour en faire ressentir la force, la beauté aux élèves, il faut savoir choisir celles dont l’impression de « terreur », d’enchaînement menaçant, l’intensité du sentiment amoureux submergent tout, c’est-à-dire font passer au second plan la difficulté de la langue. Cela signifie, du côté de l’enseignant, lire à haute voix en acceptant de respecter le rythme des alexandrins, d’en faire une sorte de hantise sonore, de se laisser posséder par cette violence – après tout, la structure de la classe n’est pas sans rapport avec la structure du théâtre à l’italienne. C’est peut-être cela qui est le plus difficile : parce que l’enseignant qui accepte de lire en se laissant gagner par le texte s’expose beaucoup ; les élèves réagissent en dissimulant leur émotion derrière des ricanements… au mieux. Mais on peut peut-être leur faire saisir cette nécessité du « ton » peu à peu. Je pense que le jeu en vaut la chandelle, d’autant plus que certaines tragédies retrouvent un enjeu qu’elles semblaient avoir perdu à notre génération : le retour du sentiment communautaire, l’importance prise par l’honneur, la susceptibilité face à l’outrage, notamment par rapport à la famille, font des tragédies classiques de magnifiques instruments permettant aux élèves d’éprouver – et d’interroger, de mettre à distance – les passions propres à ces modalités-là du vivre-ensemble. Avec prudence, afin de ne pas faire violence aux sentiments et aux expériences des élèves, l’enseignant peut jeter des ponts avec des situations présentes.
TDC : La littérature semble s’orienter plutôt aujourd’hui vers une exploration du banal. Y a-t-il la place pour une tragédie du XXIe siècle?
H. M. Je le crois. La tragédie semble se développer aux périodes marquées par des bouleversements de société si radicaux qu’ils créent une angoisse quasi insoutenable. Chez les Athéniens, c’était le passage, en moins d’un siècle, d’une théocratie, ordre garanti par les dieux, à une démocratie, ordre purement humain : la tragédie interroge la transgression que représente cette transformation. La transmission s’interrompt, ce qui crée un sentiment de grande insécurité. Nous sommes clairement dans le même genre de cas ! La mondialisation qui bouleverse le lien social, l’existence des populations arrachées à leurs terres et à leur culture, l’inquiétante étrangeté ressentie par les populations d’accueil, tout cela crée du trouble et de la violence au sein de la « famille » humaine. Le banal n’est pas notre présent, la littérature a peut-être tout simplement du retard sur cette évidence: l’avenir est illisible et ne sera certainement pas ordinaire. Il faudrait réécrire des tragédies classiques : c’est-à-dire se chargeant d’introduire de la distance, de la mesure, dans les ressentis extrêmes. Car mieux vaut des tragédies au sens littéraire du terme que des tragédies historiques.

Pour TDC : Guy Belzane


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