« Au cinéma, c'est toujours le spectaculaire qui l'emporte »
 
PROFILS
Christian Marti

Chef décorateur du film Jacquou le Croquant adapté d’Eugène Le Roy par Laurent Boutonnat, il s’est fait une spécialité des reconstitutions en dirigeant notamment les décors de LaMaison de Nina, 24 heures de la vie d’une femme et Germinal. Il est par ailleurs acteur, producteur délégué et directeur artistique.

Jean-Daniel Vuillermoz

César du meilleur costume 2001 pour le film The King’s Daughters, son travail au cinéma, outre Jacquou le Croquant,est visible dans les désormais classiques Saint-Cyr ou La Reine Margot. Son goût pour l’extravagance se déploie également au théâtre dans diverses créations.

TDC : Quelles sont vos méthodes de travail pour mener à bien une reconstitution historique ?
Christian Marti. Je m’inspire, pour commencer, de la peinture des époques traitées afin de retrouver des ambiances de lumière, de couleur, de matières… Sachant que l’œil du peintre est déjà une réalité transformée. La composition d’une image, c’est une sensation. Un art visuel qui sollicite les yeux. Le but n’est donc pas de coller à la réalité mais de se placer dans un contexte de justesse historique. Je n’ai pas vraiment l’obsession du réalisme et de la fidélité historique, mais plutôt la volonté de faire passer une atmosphère. Notre travail, c’est de solliciter la pupille. Et je dois reconnaître qu’au cinéma, si on doit arbitrer entre la justesse historique et le spectaculaire, c’est toujours le spectacu-laire qui l’emporte.
Jean-Daniel Vuillermoz. Le metteur en scène conditionne la direction à prendre. Je me documente naturellement dans les archives, des endroits comme la biblio-thèque Forney à Paris, mais la question tourne très vite autour de la réinter-prétation. Ainsi, je peux croiser les sources picturales et mêler des époques sans crainte de l’anachronisme car nous sommes dans une œuvre. Pour Jacquou le Croquant, par exemple, Christian et moi avons cherché du côté des peintres du XIXe qui s’étaient intéressés au monde rural, comme Jean-François Millet mais également Géricault, la peinture russe, et encore Daumier, Prud’hon, Delacroix, Goya. Je me suis aussi inspiré de peintres du XVIIe, tels Greuze ou Le Nain.
Christian Marti. Et aussi des travaux du photographe Sebastião Salgado. Ses portraits d’enfants des rues dans le monde entier nous plongent dans une misère qui n’a pas de siècle.

TDC : Et le livre,quelle est sa part dans le cas d’une adaptation ?
J.-D.V. On repère tout ce qui concerne la description précise des personnages. Mais ça dépend. Eugène Le Roy était très documenté, très pointilleux. Mais globalement, dans Jacquou, j’ai pris la liberté de jouer avec les époques, travaillant à partir de coupes des années 1810-1815, mais comme si l’on fabriquait des costumes du XVIIIe siècle. En collaboration avec la chef costumière, Séverine Demaret, nous avons fabriqué 500 costumes complets pour la figuration et 100 pour les rôles, soit près de 4000 pièces de vêtements! C’est dix mois de préparation et de réalisation.
C. M. Nous ne sommes pas dans le documentaire. L’historien part d’une réalité mais nous, nous nous servons d’une histoire pour dire des choses. Et puis je crois que le film de reconstitution très fidèle peut être ennuyeux. Nous propo- sons un axe, mais celui qui crée l’image c’est le réalisateur, c’est lui qui exploite nos créations. Pour parler encore de Jacquou, un long film d’aventures qui fait la part belle au grand spectacle, il s’agissait pour moi de bien comprendre l’univers de l’époque afin de devenir, le temps de la production, une sorte d’artisan de cette époque, en tentant de comprendre les techniques de fabrication d’alors.

TDC : Costumier et décorateur,c’est donc un travail en commun ?
C. M. Nous avons beaucoup parlé ensemble du stylisme de l’image et tra-vaillé dans les mêmes univers. Nous avons ainsi conçu des décors assez monochromes et assez denses pour mettre acteurs et costumes en avant. Cette collaboration porte sur le choix et la qualité des tissus, des imprimés, la répar-tition dans l’image, sur les costumes, les décors, les rideaux…
J.-D. V. On sent le lien artistique, ne serait-ce que par les références. On se voit en préparation, on construit une synergie sur les couleurs et les matières. Dans l’ordre, un film c’est un sujet porté par les réalisateurs, les acteurs et, sur la même ligne, la lumière, la décoration et les costumes. Car nous sommes au service de l’histoire. Il faut que notre travail soit tantôt en retrait, tantôt en avant. Mais plus on recule dans le temps, plus c’est difficile en termes de budget.
C. M. Il arrive aussi que des pans de décors et des dizaines de costumes disparaissent au montage car ils ne s’avèrent pas nécessaires à l’histoire. Mais on ne va pas s’accrocher à une séquence, même si c’est cruel. On initie, on dessine, on a eu les moyens, mais les réalisateurs et les producteurs décident. On ne fait pas des décors pour que ça se voie, mais pour que ce soit juste. Quand on sent trop quelque chose, on peut être dérangé. Un film c’est avant tout une histoire, une narration. J’aime rappeler d’ailleurs que, pour Jacquou, nous avons construit les décors à hauteur de 80 % car les bâtiments d’époque, qui ont été restaurés, sont presque trop beaux. Je crois que, finalement, nous sommes plus fidèles à l’époque en fabriquant nos décors qu’en nous appuyant sur ce qui a survécu !

TDC : Histoire et cinéma, c’est pour vous un duo qui a encore de l’avenir ?
J.-D. V. Les gens aiment vraiment et ça va continuer. Et les grands couturiers comme Jean-Paul Gaultier, John Galliano ou Christian Lacroix ont, dans leur moder-nité, des références très historiques.
C. M. En décoration c’est pareil. Les Anglo-Saxons depuis le Fantôme de l’opéra, avec Marie Antoinette maintenant, raffolent des sujets historiques. Aux États-Unis, je note d’ailleurs qu’ils font souvent appel à des costumiers ou décorateurs européens, italiens le plus souvent.

TDC : Et comment se forme-t-on à vos métiers ?
C. M. D’un CAP marqué surtout par l’envie d’un tour du monde, j’ai échoué à Avignon pendant le Festival. Je me suis retrouvé à fabriquer un canapé en un après-midi! Je connaissais les façons de travailler et les matières grâce à l’enseignement technique que j’avais reçu. Du théâtre, le passage, assez opportuniste, s’est fait au cinéma.
J.-D. V. J’ai fait un BEP « industrie de l’habillement » option « coupe », une première adaptation et puis la Rue Blanche, l’École supérieure des arts et techniques du théâtre. La rencontre avec la grande costumière Yvonne Sassinot de Nesle a décidé de mon destin.

Pour TDC : Frédéric Couderc


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