« Une poésie qui peut aider tout le monde à vivre »
 
PROFIL
Marie-Claude Char
Elle quitte les éditions Gallimard après vingt ans de collaboration à la mort de René Char en février 1988.
Elle se consacre alors au rayonnement de l’œuvre de son mari. Elle organise une grande exposition Char à Avignon au palais des Papes en 1990, « Faire du chemin avec », accompagnée d’un catalogue.En 1996, les éditions Gallimard publient son ouvrage Char, dans l’atelier du poète (coll.Quarto).
À l’Isle-sur-la-Sorgue, en 2003, elle organise l’exposition « Char et ses alliés substantiels » à la Maison René-Char. En mars 2007, elle publiera Pays de René Char chez Flammarion.

TDC : Quelle a été la réception de l’œuvre de Char depuis sa mort ?
Marie-Claude Char. Le fait d’avoir été publié dans la Pléiade, en 1983, cinq ans avant sa mort donc, a élargi énormément l’audience de son œuvre. Ça a été un événement capital dans la réception et le rayonnement de sa poésie, de son vivant. L’idée est venue des éditions Gallimard. Char n’a jamais aimé les hommages, mais, s’il a accepté, c’était une manière pour lui de faire un nouveau travail. Car cette Pléiade ne ressemble à aucune autre. Il n’y a pas d’appareil critique, Char a établi lui-même les notes qui sont presque toutes transformées en poèmes. Quant au terme d’Œuvres complètes, il s’est empressé de le rendre caduc en publiant deux ans après, en 1985, Les Voisinages de Van Gogh.
Après sa mort, j’ai été très vite sollicitée, par Michel Guy, pour organiser en 1990 une exposition à Avignon, au palais des Papes. J’ai fini par accepter de rendre hommage au poète dans un lieu qui lui était cher, puisque c’est là qu’en 1947 avait été organisée la première grande exposition d’art contemporain qui avait donné naissance au Festival d’Avignon. Il y a eu des rencontres, des colloques, des lectures de poèmes et un beau catalogue qui retraçait l’itinéraire de la vie de René Char. Je me suis entièrement investie dans ce projet qui a reçu un très grand écho. Il n’y a donc pas eu d’oubli, de creux dans la réception de son œuvre.
Aujourd’hui, les choses sont peut-être un peu différentes. Il faut avoir à l’esprit que Char a été abondamment utilisé, par le monde politique, par le monde littéraire, notamment avec les aphorismes, souvent cités, et que trop souvent on le pense comme un monument, la statue du Commandeur. Mais je suis frappée par la présence régulière de ces citations dans les carnets du Monde ou du Figaro, pour accompagner l’annonce d’un décès, rendre hommage à la personne disparue. Cela tient, je crois, au fait que c’est une poésie qui touche tout le monde, qui peut aider tout le monde à vivre.

TDC : Et qu’en est-il aujourd’hui sur le plan éditorial ?
M.-C. C. À sa mort, on a voulu établir une nouvelle édition de la Pléiade, en respectant le choix de l’auteur, tout en ajoutant les textes publiés entre 1983 et 1988, mais aussi ceux qu’il avait écartés, comme Les Cloches sur le cœur, un texte de jeunesse qu’il avait brûlé (mais pas intégralement). Il y a eu ensuite Char, dans l’atelier du poète, qui a repris en le repensant le catalogue de l’exposition de 1990. La plupart des poèmes avaient été d’abord publiés dans des revues. Et comme Char n’avait cessé de les remanier, j’ai entrepris de défaire les recueils et de montrer les textes dans leur version originale et dans leurs versions successives. C’était une façon de les faire lire autrement, de les éclairer en les replaçant dans le contexte dans lequel ils avaient été écrits, d’évoquer aussi les personnes qui avaient accompagné Char au moment de leur publication.
C’est dans le même esprit que je me situe en préparant un livre qui paraîtra bientôt chez Flammarion, Pays de René Char. Il s’agira là d’un parcours géographique, même si le mot « pays » désigne aussi la poésie elle-même : les lieux m’ont permis de faire entrer à la fois les paysages et les visages. On a la Provence bien sûr, mais aussi l’Alsace, qu’il a découverte et qui a été très présente dans sa poésie, ainsi que Paris où, pendant la période surréaliste mais pas seulement, il a toujours eu un pied-à-terre et une adresse constante pendant vingt ans.

TDC : René Char était-il sensible à la matérialité du livre ?
M.-C. C. Char n’était pas bibliophile, mais extrêmement vigilant et pointilleux sur la manière dont devaient être présentés ses poèmes. Il a travaillé toute sa vie avec les peintres et publié beaucoup de textes « enluminés » par eux ou par lui-même. Il tenait beaucoup à ce mot : pas illustrés mais enluminés, qui renvoie aux enluminures du Moyen Âge, à Fouquet, qu’il admirait. Il attachait une grande importance au papier, aux caractères, aux marges, à la mise en page, à la dimension artisanale du projet. Il suivait la fabrication d’un livre de bout en bout. Un poème par sa composition sur la page devait être « vérifié », c’est-à-dire à sa juste place, comme le disait Braque lors de l’exposition de ses tableaux accrochés sur les murs du palais des Papes en 1947.
Je le cite : « Je dis qu’un livre, dans sa conception, sa fabrication, sa figure, peut être révolutionnaire et nous donner satisfaction ; à condition toutefois qu’il reste le lit pur et vivant dans lequel repose le corps endormi du poème, qu’il soit le champ sous le libre horizon où nous paraîtrons avec lui, sitôt que notre amour l’aura réveillé. »

TDC : Reste-t-il encore des textes à publier de Char ?
M.-C. C. En ce qui concerne son œuvre, non. Le dernier recueil, Éloge d’une soupçonnée, a été publié à titre posthume, mais il avait lu les dernières épreuves. Que reste-t-il ? Bien sûr, je peux encore découvrir une phrase écrite sur un carnet, sur une enveloppe. Mais cela n’a rien d’essentiel. Il reste la correspondance, qui est comme une antichambre de son œuvre, qui devra peu à peu voir le jour. Certaines parties ont déjà été publiées, d’autres le seront bientôt comme la correspondance avec Camus ou Eluard. Il y a aussi les manuscrits mais beaucoup relèvent plus du privé que du littéraire, comme ceux qui se trouvent dans le fonds Doucet. On peut les consulter si on le souhaite, mais Char ne souhaitait pas les voir publier.

Quelles vont être les grandes manifestations pour la célébration du centenaire de sa naissance ?
M.-C. C. Il y aura d’abord le Printemps des poètes, qui commence le 5 mars, à l’Odéon. Le thème, cette année, est Lettera amorosa, qui est un titre charien. Il y aura des lectures de poèmes, dont des lectures en anglais, en espagnol, mais aussi en japonais, en bengali, etc., puisque cette œuvre a été traduite dans une trentaine de langues étrangères. Et enfin sera projeté le très beau film de Jérôme Prieur sur Char résistant, intitulé René Char, nom de guerre Alexandre, diffusé le 9 mars sur Arte. À l’occasion de ce Printemps des poètes seront organisées des manifestations un peu partout en France, notamment à l’Isle-sur-la-Sorgue. Ensuite, de mai à août, il y aura une exposition à la BnF sur la vie et l’œuvre du poète surtout à partir de manuscrits, montée par Antoine Coron, accompagnée, en juin, de colloques avec tous les spécialistes de René Char. Et, au même moment, une exposition organisée par Yannick Pompidou, à l’Isle-sur-la-Sorgue, sur les paysages de René Char.
On peut parler aussi des publications : mon livre, Pays de René Char, chez Flammarion ; chez Gallimard, la refonte d’une anthologie qui avait été établie par Paul Veyne, avec de nouvelles illustrations et un appareil critique différent. Également les Feuillets d’Hypnos avec une étude critique, et enfin Lettera amorosa, qui présentera au grand public deux versions : l’une manuscrite, illustrée par Jean Arp, l’autre «libre», réalisée avec Georges Braque, aujourd’hui entre les mains de privilégiés.
Char sera également présent au Festival d’Avignon. L’invité d’honneur, Frédéric Fisbach, montera un spectacle autour des Feuillets d’Hypnos. À la Chartreuse égale-ment, pendant le Printemps des poètes, un spectacle sur Char et la Résistance produit par Michel Arbatz et ses musiciens, puis, à l’automne, une exposition autour des artistes qui ont travaillé avec René Char. Et pour finir, en décembre, deux manifestations musicales : l’une, à la Cité de la musique, avec Lettera amorosa de Monteverdi et Le Marteau sans maître dirigés par Pierre Boulez ; l’autre, salle Pleyel, avec Le Soleil des eaux, toujours avec Boulez. Sans compter ce qui se passera dans toute la France et à l’étranger.

Pour TDC : Guy Belzane


© SCÉRÉN - CNDP
Créé en mars 2007  - Tous droits réservés. Limitation à l'usage non commercial, privé ou scolaire.