« La technologie n'est jamais neutre »
 
PROFIL
Susana Nascimento

Doctorante en philosophie à l’université Panthéon-Sorbonne, Paris-I, et en sociologie à l’ISCTE de Lisbonne, licenciée en sociologie, elle a effectué des études supérieures en communication, culture et technologies de l’information à l’ISCTE et obtenu un DEA/Master en philosophie à l’université Panthéon-Sorbonne. Elle est aussi boursière de la Fondation pour la science et la technologie.
Experte en technique et science, en technologies de l’information et communication, en cybernétique et robotique, et en théories sociales approfondies du corps et de la vie, elle est notamment co-auteur d’un livre en portugais sur les technologies et la démocratie.
TDC : Quel est l’état de la recherche en robotique dans le monde actuellement ?
Susana Nascimento. La robotique comprend aujourd’hui le travail commun entre le génie informatique, les mathématiques, la physique, les sciences cognitives, la biologie, les neurosciences, etc. L’ensemble des recherches a permis la construction de robots avec un « cerveau électronique », ou système central, qui possède plus ou moins les capacités des ordinateurs actuels et intègre des systèmes de vision, de mobilité partielle et de manipulation d’objets: robots explorateurs Spirit et Opportunity déposés sur Mars par la Nasa ; robots militaires capables de déminer ou d’espionner ; bras robotisés pour les chirurgies à distance ou de précision ; robots domestiques comme l’aspirateur Roomba (iRobot) ou le robot-assistant Wakamaru (Mitsubishi) ; robots de compagnie tels Papero (Nec) et Aibo (Sony) ; androïdes prototypes Asimo (Honda) ou Cog (MIT). Pourtant, ces machines sont vraiment éloignées des robots de la science-fiction et même des discours des « scientistes » les plus controversés comme Rodney Brooks (MIT) et Hans Moravec (Stanford). Il est intéressant de remarquer ici un certain décalage entre la recherche scientifique et les visions futuristes des chercheurs eux-mêmes, déjà repéré par Hubert Dreyfus, selon une tendance à élaborer des scénarios actuels rapportés à un futur toujours plus perfectionné et fantastique.
TDC : Existe-t-il des différences culturelles qui caractériseraient les recherches en robotique dans le monde ?
S. N. Il existe toujours des différences culturelles dans les constructions techniques, d’abord parce que la conceptualisation même des technologies est déjà influencée par certains encadrements, choix politiques et économiques, ensuite parce que toute action technique, comme les autres actions humaines, est effectuée selon plusieurs objectifs, modes d’usage et représentations qui dépendent de différents contextes sociaux. Avant tout, la technologie n’est jamais neutre, comme le souligne la perspective sociopolitique de Langdon Winner. Dans le cas de la robotique, le Japon représente un contexte tout particulier non seulement à cause de son extraordinaire développement économique après la Seconde Guerre mondiale, qui a pour base des technologies de pointe, mais aussi par sa croyance animiste qui considère les objets comme des êtres vivants, avec volonté, sentiments et désirs. Ainsi, et en prenant garde à ne pas généraliser, il semble que les Japonais entretiennent une relation plus affective et moins problématique avec ces créations techniques que les sociétés occidentales. En effet, celles-ci expriment une image de la robotique peut-être un peu plus mixte, entre défenses techno-optimistes, critiques envers une possible profanation de la nature ainsi que du pouvoir créateur unique de Dieu et craintes d’une perte de contrôle sur la technologie, surtout en ce qui concerne les robots de forme humaine.
TDC : Comment peut-on rattacher la recherche actuelle en robotique aux traditions plus anciennes visant à fabriquer, par toutes sortes de moyens, une « créature artificielle » ?
S. N. Nos robots appartiennent à une longue lignée de «créatures artificielles», exprimée en mythes, légendes, curiosités techniques, science-fiction, projets ou modèles scientifiques et philosophiques.
Le robot en est seulement la forme moderne, dérivée d’un contexte industriel du début du XXe siècle qui a répandu l’image d’une machine anthropomorphique de métal. Mais cette idée d’un objet technique autonome est présente dès l’Antiquité : poissons et dragons mécanisés de la Chine antique, statues animées de Dédale en Grèce, golem du rabbin Loew, etc. Toutes ces machines semblent correspondre à un « projet d’automate » illustrant le désir millénaire des civilisations de créer un objet technique qui réalise des actions sans intervention humaine directe, peut-être même un moyen d’action qui se transforme en sujet d’action. Il existe ainsi une relation paradoxale entre l’homme et l’automate, étant donné que ce dernier se présente non seulement comme un objet technique, conçu selon certains traits spécifiques des êtres vivants, mais aussi comme la réalisation d’un idéal de progrès fortement désiré dans l’ère moderne, à travers le développement des technologies les plus efficaces, autosuffisantes et parfaites.
TDC : La recherche en robotique débouche-t-elle sur beaucoup d’applications industrielles, et y a-t-il un véritable marché pour ses réalisations ?
S. N. On peut dire que le secteur industriel est actuellement le principal domaine d’intégration de la robotique. Selon les statistiques de World Robotics, à la fin de 2004, la « population » mondiale des robots industriels approchait les 848 000 unités (dont presque la moitié se trouvait au Japon), accomplissant tâches de montage, vissage, soudure, peinture, manipulation d’objets lourds ou dangereux, dans les industries modernes comme l’automobile, l’agroalimentaire, l’aéronautique et le nucléaire. Néanmoins, au-delà de l’environnement clos des usines, la construction de robots s’est tournée plus récemment vers ceux qui assistent quotidiennement l’homme, comme les robots domestiques (1,2 million) et ludiques (900 000).
Pourtant, il est intéressant de noter que, en janvier 2006, Sony a annoncé l’arrêt de la fabrication et du développement du chien-robot Aibo et de l’humanoïde Qrio, provoquant des manifestations d’étonnement et de désillusion dans la communauté technologique. En effet, ce cas est un exemple du caractère complexe de la technique et de ses enjeux, non seulement économiques mais aussi culturels, esthétiques, pratiques et psychologiques, explicités dans les analyses historiques de Lewis Mumford. Il semble que, au-delà des discours optimistes et tournés vers le futur des chercheurs et fabricants, l’invention et l’acceptation des technologies ne progressent pas linéairement et sans une relation réciproque avec le milieu social.
TDC : Quels sont, aujourd’hui, les principaux obstacles à la construction d’un robot dont les caractéristiques se rapprocheraient vraiment du modèle humain ?
S. N. Les difficultés se présentent dans la définition même du « modèle humain » et dans celle de « robot ». D’abord, la construction d’un robot en tout point semblable à l’homme relève plutôt d’un discours littéraire lié à la science-fiction ou d’un discours scientifique futuriste. Certains auteurs défendent une direction transhumaniste, allant vers une transcendance même du modèle humain, tendance qualifiée d’« accélération eschatologique » par Hermínio Martins, et qui rappelle le « rêve de la machine » de Jean Brun. En fait, la question se pose davantage dans les présuppositions de la recherche que dans les (im)possibilités de concevoir une vie artificielle, capable d’imiter ou de surpasser l’homme, comme l’ont tenté Joseph Weizenbaum et John Searle. Ainsi, on peut élargir le débat, au-delà de la figure androïde du robot, vers une analyse plus générale des automates en tant qu’objets techniques construits pour fonctionner de façon autonome, selon des modèles idéalistes de substitution des activités humaines par des machines qui connaîtront une indépendance encore inconnue aujourd’hui. En gardant à l’esprit les mots de Walter Benjamin quand, dans son ouvrage de 1928, Sens unique, il se référait à l’art de faire des livres volumineux : « On doit donner des exemples de concepts qui soient uniquement saisis dans leur sens général ; où l’on parle éventuellement de machines, on doit énumérer les différentes espèces. »

Pour TDC : Philippe Breton


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