L'envie d'apprendre et le pouvoir d'enseigner se rencontrent pour affronter
l'adversité. Il faut alors inventer d'autres relations entre les acteurs,
des moyens différents de travailler pour surmonter les obstacles, physiques,
matériels et culturels.
Conquérir sa place dans les dispositifs scolaires alors que l'on est,
de droit ou de fait, placé hors des parcours ordinaires reste un objectif
difficile à atteindre pour certains groupes. Des questions, des attentes
fortes et, aussi, des propositions pour dépasser la situation actuelle.
Depuis des décennies, ceux qui agissent contre les exclusions ont élaboré
des outils, mis en place des structures et développé des initiatives
encore trop mal connues. Des pistes pour découvrir ces trésors
d'innovation.
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par Didier Tourneroche
Accueillir tous et chacun en classe, à la BCD, au CDI, comme à
la bibliothèque, prendre en compte la diversité des publics, permettre
à chacun, dans sa différence, d'être reconnu, accepté
et de pouvoir accéder à une culture commune, ces enjeux peinent,
parfois, à s'inscrire dans la réalité.
Dans toutes les civilisations, celui qui est différent, l'a-normal ou
l'extra-ordinaire (de par son origine, sa culture, sa pensée ou son physique)
a suscité des réactions chez les normaux. La différence
nous interroge sur notre identité personnelle, qu'elle bouscule et dérange.
Ce qui est vrai des individus l'est des institutions. Si la BPI est devenue
un outil exceptionnel en accueillant des publics jusqu'alors imprévus,
si certaines écoles ont pu recevoir sans difficultés un enfant
handicapé, est-ce parce que ces institutions étaient plus innovantes
que d'autres ou parce que la prise en considération des différences
a transformé le regard des équipes ?
Organiser, planifier, penser l'offre de lecture pour un public homogène,
maîtrisant un minimum de codes et de pratiques culturelles normées,
préparer un cours et construire un dialogue pédagogique avec un
élève intégrant le projet d'enseignement du professeur,
acceptant sinon avec bonheur du moins sans révolte le langage et la norme
scolaire serait assez simple.
Seulement, ces publics homogènes n'existent pas. Ils sont les fantasmes
d'une pensée qui, légitimée par les stéréotypes
d'une norme sociale dominante, permet de faire l'économie de l'altérité
et de la complexité.
Les primo-arrivants, les enfants handicapés ou en détresse sociale
n'ont-ils pas, au nom de l'école pour tous, droit au même accès
au savoir que les autres ? Les jeunes détenus, les déficients
sensoriels n'ont-ils pas, au nom de l'éducation et de la formation pour
tous, droit au même accès à la lecture publique que les
autres ?
Aujourd'hui, la massification de l'enseignement et le développement d'une
culture de masse font émerger la notion de publics spécifiques.
Vouloir que tous accèdent au savoir ne suffit pas à garantir son
accès à chacun. Le collège unique en est une illustration.
Les ZEP, créées par la volonté de consacrer plus de moyens
aux élèves socialement défavorisés, constituent
une avancée sur le plan de la démocratisation du savoir, mais
révèlent également leurs limites. Le développement
des moyens n'est qu'un élément de réponse. Des avancées
significatives nécessitent d'autres conditions.
La différence appelle un autre regard. Le handicapé moteur en
fauteuil comme le jeune issu d'une autre culture lisent la société
avec leurs codes. Comprendre cela, c'est déjà accepter l'idée
que celui qui est différent n'a pas nécessairement besoin de structures,
de filières différentes, mais a besoin qu'on lui permette de construire
des parcours, des itinéraires qui lui donneront accès à
la culture commune. C'est aussi se réjouir que ces parcours, ces itinéraires
nous amènent, nous aussi, à penser le monde différemment.
Accueillir et intégrer des publics spécifiques, c'est être
capable d'adapter, de questionner, de faire évoluer son identité,
personnelle et professionnelle, pour s'enrichir de la différence. C'est
à ce prix que notre société et ses institutions se donneront
les moyens de leurs nécessaires utopies.
Le dossier de ce numéro nous renvoie à ces conditions et nous
invite à faire le deuil de l'homogénéité, à
se référer à la norme, certes, mais pour la faire évoluer,
pour prendre le risque de l'altérité et de la diversité.