Gestes et enjeux de la correction

Présentation par Marie-Anne PAVEAU du n°140 de la revue Le Français Aujourd'hui - AFEF

 

Pourquoi la correction ?

L'idée de ce numéro est née d'une interrogation sur la nature exacte de l'activité accomplie par l'enseignant quand il corrige (le plus souvent, des copies). Cette interrogation porte sur les points suivants :

La solitude du correcteur. Même si la correction est encadrée par des travaux collectifs en commissions (cas des examens et des concours) ou si les correcteurs sont rassemblés en binômes ou trinômes (cas des concours pratiquant la double correction), l'activité corrective est irréductiblement solitaire : l'enseignant est seul devant la copie ou les performances de ses élèves en classe. Liberté, autonomie, maitrise ? quelle est la matière exacte de cette solitude ?

La variation dans le lien entre correcteur et individu corrigé. Dans le cadre de sa classe ou de son amphi, l'enseignant corrige les copies de ses élèves ou étudiants (et donc, indirectement, le résultat de son propre travail), mais dans celui des examens et concours, il examine les productions d'autres élèves, étudiants ou candidats. Cette variation dans la relation modifie-t-elle le comportement du correcteur ?

La question des normes. Qui dit correction dit évidemment critères normatifs permettant de distinguer le correct de l'incorrect, ce qui pose le problème de la nature et de l'éventuel partage de la norme dominante (c'est-à-dire l'ensemble des critères de correction supposés admis et pratiqués par la communauté enseignante à un moment historique donné).

L'activité de correction, parce qu'elle est individuelle, ouvre les frontières de la norme, et laisse de facto le champ libre aux représentations individuelles. C'est particulièrement le cas pour l'orthographe par exemple, dont l'évaluation dépend d'un seuil de tolérance individuel, puisqu'elle constitue autant une norme linguistique qu'une norme sociale. Cette ouverture des frontières normatives est de plus redoublée par la nature même des représentations, dont on sait qu'elles sont à la fois revendiquées consciemment et intériorisées inconsciemment, ce qui, dans ce dernier cas, ajoute encore à la diversité des comportements correctifs, et surtout à la difficulté de les saisir pour les analyser. Ce que Pierre Bourdieu appelle « l'inconscient d'école » est particulièrement à l'œuvre dans l'activité corrective.

La portée de la correction. Que corrige-t-on exactement ? Autrement dit sur quels objets se porte l'activité corrective ? Dans le cas des corrections portant sur l'expression par exemple, l'objet de la correction est particulièrement labile : niveau de langue (mais la notion elle-même n'est fixée que de manière stéréotypique), tournure syntaxique (mais de quelle syntaxe s'agit-il, celle des grammaires ou celle des usagers de la langue), impropriété de vocabulaire (on sait que la norme lexicale n'échappe pas non plus au croisement des critères linguistique et social) ?

Les formes des exercices. Les protocoles de correction sont adaptés à des exercices précis et stabilisés, car il y a une historicité de la notion et de ses mises en pratique. Évoluent-elles (et de quelle manière) quand les exercices se modifient, comme c'est le cas dans le cadre de l'écriture d'invention et de la grammaire d'inspiration énonciative ?

Nous avons délibérément choisi de conserver le terme correction, au détriment de celui d'évaluation, même si ses connotations peuvent sembler désormais passéistes ou péjoratives, pour trois raisons : d'abord le terme et ses dérivés (corriger, corrigé, correct) sont encore très largement en usage dans le monde scolaire et universitaire ; ensuite correction et sa famille lexicale concernent surtout les productions écrites, qui sont encore, malgré des évolutions notables, les bases de l'évaluation du niveau des élèves, étudiants et candidats de toute sorte (la place de l'écrit est centrale dans le système scolaire et universitaire français, comme dans l'ensemble de la société) ; enfin ce sont les pratiques et les représentations que nous voulions interroger dans ce numéro, et l'une de nos hypothèses était que leur évolution lente impliquait peut-être une permanence de la correction traditionnelle, malgré un glissement de l'institution et de ses acteurs vers le terme évaluation...

 

Voir la présentation de ce numéro sur le site de l'AFEF